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En Côte d’Ivoire, la coexistence pacifique des religions se maintient 

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AFP

Deux hommes en motos passent devant la basilique Notre-Dame-de-la-Paix à Yamassoukro.

Jean-Baptiste Noé - publié le 06/10/22

Dans une Afrique en proie aux luttes ethniques et religieuses, la Côte d’Ivoire parvient à maintenir une stabilité et une coexistence originales. Le président Ouattara, en visite au Vatican, a insisté auprès du pape François pour défendre le modèle ivoirien de "coexistence religieuse" pacifique. Un modèle qui, pour le moment, tient bon, analyse le géopoliticien Jean-Baptiste Noé, malgré les remous passés et de tragiques poussées djihadistes.

La visite du président ivoirien Alassane Ouattara au pape François le 17 septembre coïncide avec la création, le 12 septembre dernier, d’une plateforme des confessions religieuses pour promouvoir la paix en Côte d’Ivoire. L’initiative vient du très influent cheikh Aïma Ousmane Diakité, à la tête du non moins influent Conseil supérieur des imams, des mosquées et des affaires islamiques de Côte d’Ivoire (Cosim). Une création bienvenue dans un pays qui compte 42% de musulmans et 34% de chrétiens, divisés entre catholiques, protestants et évangéliques, ainsi qu’une part non-négligeable de fidèles de religions animistes.

Le pays ne compte en effet plus les événements visant à rassembler les fidèles des deux religions principales dans les grandes fêtes, Noël et l’Aïd al-Adha en premier lieu. Au niveau des populations, la participation de l’ensemble des confessions aux festivités religieuses est d’ailleurs communément admise et participe de la vie sociale. 

Le modèle ivoirien « philo-clérical »

Cette réussite est en partie imputable au rapport entretenu entre l’État et les religions. L’héritage colonial a été repensé et réadapté au contexte d’un pays où le rapport au religieux est bien plus vivace qu’en France. Alassane Ouattara, premier président musulman du pays et marié à une catholique, Française d’origine, a ainsi fait sien l’héritage houphouëtiste qui, tout en maintenant la neutralité religieuse et une laïcité constitutionnalisée à la française, demeure nourri d’une approche œcuménique et philo-cléricale, permettant au gouvernement de largement financer des pèlerinages à La Mecque ou à Lourdes ou l’érection d’édifices religieux.

Les mariages mixtes, s’ils ne relèvent évidemment pas de l’évidence, demeurent aussi globalement acceptés. La première femme du président Houphouët-Boigny, Kady Sow, était d’ailleurs musulmane et sénégalaise. La tolérance religieuse est régulièrement promue au plus haut niveau de l’État, Alassane Ouattara s’étant rendu de manière indifférenciée à La Mecque, au Vatican ou même en Israël pendant ses différents mandats, sans jamais cacher sa confession musulmane. 

La division Nord musulman et Sud chrétien est en partie faussée

La Côté d’Ivoire n’a pourtant pas été à l’abri de poussées de fièvre religieuse. Laurent Gbagbo, qui était évangéliste, percevait, dans les années 2000, la Côte d’Ivoire comme une « nouvelle Jérusalem ». Pendant la guerre civile, des violences ponctuelles visèrent des mosquées ou des imams. La plus grande force d’Alassane Ouattara est sans doute d’avoir réussi à œuvrer au processus de réconciliation après le conflit intérieur (2010) en intégrant les différentes confessions, lors la période post-crise électorale de 2011.

Après la crise du troisième mandat en 2020, la visite au Vatican d’Alassane Ouattara demeure aussi empreinte d’une forte charge symbolique pour rassurer les catholiques de Côte d’Ivoire et maintenir des liens bilatéraux puissants avec le siège de l’Église romaine, dont le rôle de médiateur dans l’histoire tourmentée du pays a été constant. 

L’Église catholique n’est jamais restée à l’écart du dialogue interconfessionnel, comme en témoigne la mise en place, dès 1995, d’un Forum des confessions religieuses de Côte d’Ivoire. 

De manière générale, le prisme médiatique sur l’analyse de la grande crise civile ivoirienne entre 2002 et 2007, subdivisant le pays entre un Sud chrétien et animiste et un Nord rebelle et musulman, était en très large partie faussé par une incompréhension structurelle des fondements sous-jacents du conflit, dont les faits religieux n’étaient pas le motif principal. La rhétorique ethno-nationaliste de l’ivoirité, qui fondait la citoyenneté et l’accès au pouvoir politique sur des principes ethniques, s’inscrivait en effet dans un contexte économique tendu et la crainte d’une immigration incontrôlée, alors perçue comme une menace structurelle pour la croissance ivoirienne. Si le facteur religieux a pu exister, il est resté secondaire face aux réalités ethniques et socio-économiques. De même, l’ivoirité, qui aspirait à créer un sentiment national ad hoc,ne fut jamais réellement fondée sur des réalités religieuses. 

Émergence d’un islam institutionnalisé

La poussée islamique, qui a permis aux musulmans de passer de 15% à plus de 40% de la population globale entre 1960 et 1990, s’est doublée très tôt d’une volonté d’institutionnalisation par ses élites. Du point de vue islamique, la coexistence religieuse ivoirienne repose ainsi en partie sur l’influence du Cosim, un outil essentiel pour structurer l’islam ivoirien, qui dispose d’une fine implantation territoriale et d’une tutelle sur près de 27.000 imams. Cette structuration prévient les débordements djihadistes. L’Église catholique n’est d’ailleurs jamais restée à l’écart du dialogue interconfessionnel, comme en témoigne la mise en place, dès 1995, d’un Forum des confessions religieuses de Côte d’Ivoire. 

Sur le plan doctrinal, le Cosim s’est attaché à institutionnaliser un islam » du juste milieu » et revendiqué comme tel, relativement imperméable aux influences salafistes et prônant la coexistence bienveillante avec les communautés chrétiennes. La double force du Cosim, son implantation territoriale massive et son corpus doctrinal modéré, lui a permis d’être reconnu comme le seul et unique interlocuteur du pouvoir politique. D’un point de vue moral, le Cosim a réussi à pacifier une communauté musulmane qui, dans le contexte tendu des années 2000 ayant mené à des meurtres d’imams et des violences religieuses, s’est attaché à préserver et modérer les velléités de vengeance. 

La Côte d’Ivoire n’est pas à l’abri d’un enfièvrement religieux

Néanmoins, tout n’est pas rose non plus en Côte d’Ivoire, où une poussée salafiste d’influence wahhabite se dessine et importe un logiciel étranger à l’islam ivoirien. Au niveau du salafisme djihadiste, l’attentat de Grand-Bassam (mars 2016) fut revendiqué par Al-Qaïda au Magreb islamique (AQMI). Il provoqua un choc moral dans le pays, mais fut toujours perçu par la population comme le fait de djihadistes venus de l’étranger. Un attentat dont la Côte d’Ivoire était donc victime et non pas auteur. Le nord du pays, notamment dans ses zones frontalières hautement poreuses avec le Mali et le Burkina Faso, n’échappe évidemment pas aux poussées djihadistes. Mais l’imputation des violences djihadistes s’inscrit dans une rhétorique fondamentalement anti-peule, dont une partie de la jeunesse née au Burkina Faso et au Mali représente un vivier de recrutement facile pour les groupes armés terroristes (GAT). Si elle reste modérée, cette importation d’un islam étranger à la culture ivoirienne représente un risque sécuritaire majeur et, s’il n’est pas contrôlé, pourrait contribuer à une fissuration croissante de la société ivoirienne.

La seule mobilisation des chefs religieux, ou l’approche tout-sécuritaire, n’apparaissent pas comme des palliatifs suffisants pour résoudre une crise qui trouve sa source dans une multiplicité de facteurs socio-économiques. En janvier 2022, le gouvernement ivoirien a annoncé un programme social visant à renforcer l’éducation et la formation professionnelle dans les régions les plus perméables à l’influence djihadiste, et à accélérer le désenclavement des espaces ruraux. Dans une Afrique de l’Ouest de plus en plus instable, c’est, pour la Côte d’Ivoire, une tentative pour maintenir sa cohésion et continuer à réparer un pays meurtri par les fracturations de 2010. 

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