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Méditation de Carême : « L’idolâtrie, antithèse du Dieu vivant »

FATHER RANIERO CANTALAMESSA
Antoine Mekary | ALETEIA
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Prédicateur de la Maison pontificale, le père capucin Raniero Cantalamessa a prononcé ce vendredi 29 mars la troisième méditation du temps de Carême.

Tous les matins au réveil, nous vivons une expérience unique à laquelle nous faisons à peine attention. Pendant la nuit, les choses que nous avons laissées autour de nous la veille au soir sont encore là : le lit, la fenêtre, la chambre. Peut-être le soleil brille-t-il déjà à l’extérieur, mais nous ne le voyons pas, car nous avons encore les yeux fermés et les stores baissés. Ce n’est qu’à mon réveil que les choses commencent ou recommencent à exister pour moi, parce que j’en prends conscience, je me rends compte qu’elles existent. Avant mon réveil, c’est comme si elles n’existaient pas.

C’est la même chose avec Dieu. Il est toujours là ; « c’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être », disait Paul aux Athéniens (Ac 17, 28.) ; mais souvent cela se produit comme dans notre sommeil, sans que nous en soyons conscients. Notre esprit aussi a besoin de se réveiller, d’avoir un sursaut de conscience. C’est pourquoi les Écritures nous exhortent si souvent à sortir de notre sommeil : « Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera (Ep 5, 14) », « c’est le moment, l’heure est déjà venue de sortir de votre sommeil (Rm 13, 11) ! » C’est ce que nous nous proposons de faire pour poursuivre, pendant ce Carême, notre recherche du Dieu vivant..

L’idolâtrie ancienne et nouvelle

Le Dieu de la Bible est appelé le Dieu « vivant », pour être ainsi distingué des idoles qui sont des choses mortes. C’est la bataille qui unit tous les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament. Il suffit d’ouvrir presqu’au hasard une page des Prophètes ou des Psaumes pour y trouver les signes de cette lutte épique en faveur du Dieu unique d’Israël. L’idolâtrie est l’antithèse exacte du Dieu vivant. À propos des idoles, un psaume dit :

« Leurs idoles : or et argent,
ouvrages de mains humaines.
Elles ont une bouche et ne parlent pas,
des yeux et ne voient pas,
des oreilles et n’entendent pas,
des narines et ne sentent pas.
Leurs mains ne peuvent toucher,
leurs pieds ne peuvent marcher,
pas un son ne sort de leur gosier » (Ps 114, 3-7)

En contraste avec les idoles, le Dieu vivant apparaît comme un Dieu qui « opère ce qu’il veut », qui parle, qui voit, qui entend, un Dieu qui « respire » ! Le souffle de Dieu a aussi un nom dans les Écritures : il s’appelle Ruah Jahwe, l’Esprit de Dieu.

Malheureusement, le combat contre l’idolâtrie ne s’est pas achevé avec la fin du paganisme historique ; il est toujours en vigueur. Les idoles ont changé de nom, mais elles sont plus présentes que jamais. Y compris à l’intérieur de chacun de nous, où nous verrons qu’il en existe une qui est la plus redoutable. Cela vaut donc la peine pour une fois de s’attarder sur ce problème, car c’est un problème actuel, et pas seulement passé.

Celui qui a fait de l’idolâtrie l’analyse la plus lucide et la plus profonde, c’est l’apôtre Paul. Laissons-nous guider par lui à la découverte du « veau d’or » qui se niche en chacun de nous. Au début de sa Lettre aux Romains, nous lisons ces mots :

« Or la colère de Dieu se révèle du haut du ciel contre toute impiété et contre toute injustice des hommes qui, par leur injustice, font obstacle à la vérité. En effet, ce que l’on peut connaître de Dieu est clair pour eux, car Dieu le leur a montré clairement. Depuis la création du monde, on peut voir avec l’intelligence, à travers les œuvres de Dieu, ce qui de lui est invisible : sa puissance éternelle et sa divinité. Ils n’ont donc pas d’excuse, puisque, malgré leur connaissance de Dieu, ils ne lui ont pas rendu la gloire et l’action de grâce que l’on doit à Dieu. Ils se sont laissé aller à des raisonnements sans valeur, et les ténèbres ont rempli leurs cœurs privés d’intelligence. » (Rm 1, 18-21)

Dans l’esprit de ceux qui ont étudié la théologie, ces mots sont presque exclusivement liés à la thèse de la possibilité qu’ont les créatures de connaître avec leur raison l’existence de Dieu. Par conséquent, une fois ce problème résolu, ou dès qu’il cesse d’être aussi actuel que par le passé, il est très rare que l’on se rappelle ces mots et qu’on leur accorde de la valeur. Mais cette question de la connaissance naturelle de Dieu est, dans le contexte, un problème complètement marginal. Les paroles de l’Apôtre ont bien plus à nous dire ; elles contiennent un de ces « tonnerres de Dieu » capable de fracasser même les cèdres du Liban.

L’Apôtre est déterminé à démontrer la situation de l’humanité avant le Christ et en dehors de lui ; autrement dit, par où commence le processus de la rédemption. Ce processus ne part pas de zéro, de la nature, mais d’en-dessous de zéro, du péché. Tous ont péché, nul n’est exclu. L’Apôtre divise le monde en deux catégories : les Grecs et les Juifs, c’est-à-dire les païens et les croyants, et commence son réquisitoire précisément par le péché des païens. Il identifie le péché fondamental du monde païen dans l’impiété et l’injustice. Il dit que c’est une attaque contre la vérité ; non pas de telle ou telle vérité, mais de la vérité ultime de toutes choses.

Le péché fondamental, l’objet premier de la colère divine, est identifié dans l’asebeia, c’est-à-dire dans l’impiété. En quoi cette impiété consiste-t-elle exactement ? L’Apôtre l’explique immédiatement en disant qu’elle consiste dans le refus de « glorifier » et de « remercier » Dieu, autrement dit, dans le refus de reconnaître Dieu en tant que Dieu, dans le fait de ne pas lui attribuer la considération qui lui est due. Cela consiste, pourrait-on dire, à « ignorer » Dieu, et là cependant, ignorer ne signifie pas tant « ne pas savoir qu’il existe », mais « faire comme s’il n’existait pas ».

Dans l’Ancien Testament, nous entendons Moïse crier au peuple : « Reconnais que c’est le Seigneur ton Dieu qui est Dieu » (Cf. Dt 7, 9.) et un psalmiste reprend ce cri en disant : « Reconnaissez que le Seigneur est Dieu : il nous a faits, et nous sommes à lui, nous, son peuple, son troupeau. » (Ps 100, 3) Réduit à son noyau d’origine, le péché revient à nier cette « reconnaissance » ; c’est la tentative de la créature d’annuler l’infinie différence de qualité qui existe entre la créature et le Créateur, en refusant de dépendre de Lui. Ce refus s’est déployé de manière concrète dans l’idolâtrie, dans laquelle on adore la créature à la place du Créateur (Cf. Rm 1, 25).

« Les païens, continue l’Apôtre, se sont laissé aller à des raisonnements sans valeur, et les ténèbres ont rempli leurs cœurs privés d’intelligence. Ces soi-disant sages sont devenus fous ; ils ont échangé la gloire du Dieu impérissable contre des idoles représentant l’être humain périssable ou bien des volatiles, des quadrupèdes et des reptiles. » (Rm 1, 22-23)

L’Apôtre ne veut pas dire que tous les païens, indistinctement, ont vécu subjectivement dans ce type de péché (plus loin, il parlera des païens dont la façon d’agir prescrite par la Loi est inscrite dans leur cœur[10]) ; il veut seulement dire quelle est la situation objective de l’homme après le péché. Saint Augustin expliquera par une image ce qui s’est passé avec le péché originel. L’homme a été créé par Dieu « droit », dans le double sens de juste et de tourné vers le haut. Le péché a consisté en la curvitas, dans le repliement de l’homme sur lui-même ; autrement dit, en se mettant à la place de Dieu.

Dans l’idolâtrie, l’homme « n’accepte » pas Dieu, mais il se fait un dieu. Les rôles sont inversés : l’homme devient le potier, et Dieu le vase qu’il façonne à sa guise (Rm 9, 20s). Il y a dans tout cela un renvoi, au moins implicite, au récit de la Création (Gn 1, 26-27). Là on dit que Dieu créa l’homme à son image et à sa ressemblance ; ici on dit que l’homme a échangé avec Dieu l’image et la figure de l’homme corruptible. En d’autres termes, Dieu a créé l’homme à son image, et désormais l’homme crée Dieu à son image. Puisque l’homme est violent, il fera de la violence un dieu, Mars ; parce qu’il est luxurieux, il fera de la luxure une déesse, Vénus, etc. Il se projette lui-même sur Dieu.

« Cet homme, c’est toi ! »

Il serait facile de montrer que c’est aussi la situation dans laquelle, d’une certaine manière, nous nous sommes retrouvés, en Occident, du point de vue religieux et à partir de laquelle l’athéisme moderne a commencé avec la célèbre maxime de Feuerbach : « Ce n’est pas Dieu qui a créé l’homme à son image, mais c’est l’homme qui crée Dieu à son image ». D’une certaine façon, il nous faut admettre que cette affirmation est vraie ! Oui, dieu est vraiment un produit de l’esprit humain. Mais le problème est de savoir de quel dieu il s’agit. Certainement pas du Dieu vivant de la Bible, mais seulement de l’un de ses substituts.

Imaginons qu’aujourd’hui un déséquilibré tape à coups de marteau sur la statue du David de Michel-Ange qui se trouve dehors, devant le Palazzo della Signoria de Florence, puis se mette à crier triomphalement : « J’ai détruit le David de Michel-Ange ! Il n’y a plus de David ! Il n’y a plus de David ! » Il ne sait pas, pauvre gars, qu’il ne s’agissait que d’un calque, d’une copie destinée aux touristes pressés, car le vrai David de Michelangelo, à la suite d’une agression de ce type dans le passé, a été retiré de la circulation et placé dans la Galerie de l’Académie. C’est ce qui est arrivé à Nietzsche lorsque, par la bouche d’un de ses personnages, il a proclamé : « Nous avons tué Dieu[14] ! » Il ne s’est pas rendu compte que ce n’était pas le vrai Dieu qu’il avait tué, mais une simple copie de lui « en plâtre ».

Une simple observation suffit pour se convaincre que l’athéisme moderne n’a rien à voir avec le Dieu de la foi chrétienne, mais avec une idée déformée de lui. Si l’idée de Dieu un et trine s’était maintenue en théologie (plutôt que de parler d’un vague « Être suprême »), Feuerbach n’aurait pas eu autant de facilité à faire triompher sa thèse selon laquelle Dieu est une projection que l’homme fait de lui-même et de son essence. Quel besoin l’homme aurait-il de se scinder en trois : Père, Fils et Saint-Esprit ? C’est le vague déisme qui est démoli par l’athéisme moderne, pas la foi en un Dieu un et trine.

Mais passons à autre chose. Nous ne sommes pas ici pour réfuter l’athéisme moderne, ni pour un cours de théologie pastorale ; nous sommes ici pour faire un chemin de conversion personnelle. Quel rôle avons-nous – je veux parler maintenant de « nous » dans le sens de nous qui sommes ici, de nous, croyants – dans le formidable réquisitoire de la Bible contre l’idolâtrie ? D’après ce que nous avons dit jusque-là, il semblerait en fait que nous ayons plus que tout autre un rôle d’accusateurs. Mais écoutons bien ce qui suit dans la Lettre de Paul aux Romains. Après avoir arraché le masque de la face du monde, l’Apôtre arrache également le masque de notre visage et nous voyons comment.

« De même, toi, l’homme qui juge, tu n’as aucune excuse, qui que tu sois : quand tu juges les autres, tu te condamnes toi-même car tu fais comme eux, toi qui juges. Or, nous savons que Dieu juge selon la vérité ceux qui font de telles choses. Et toi, l’homme qui juge ceux qui font de telles choses et les fais toi-même, penses-tu échapper au jugement de Dieu ? » (Rm 2, 1-3)

La Bible raconte l’histoire suivante. Le roi David avait commis un adultère ; pour le couvrir, il fit tuer le mari de la femme pendant la guerre, de sorte que le fait même qu’il se soit approprié la femme puisse apparaître comme un acte de générosité du roi à l’égard du soldat mort en se battant pour lui. Une vraie chaîne de péchés. Arrive alors le prophète Nathan, envoyé par Dieu, qui raconte à David une parabole (mais le roi ne savait pas que c’était une parabole). Il y avait, dit-il, dans la ville un homme très riche qui avait des troupeaux de moutons. Il y avait aussi un homme pauvre qui ne possédait qu’une seule brebis à laquelle il tenait beaucoup, de qui il tirait sa subsistance et qui dormait avec lui. Un invité arriva chez le riche qui, voulant épargner ses moutons, s’empara de la brebis du pauvre et la fit tuer pour préparer le repas de son invité. En entendant cette histoire, la colère de David éclata contre l’homme et il dit : « l’homme qui a fait cela mérite la mort ! » Alors, Nathan, abandonnant brusquement la parabole et pointant le doigt sur David, lui dit : « Cet homme, c’est toi ! » (2 S 12, 1s.)

C’est bien ce que l’apôtre Paul fait avec nous. Après nous avoir traînés derrière lui, dans un juste dédain et avec horreur devant l’impiété du monde, passant du premier au deuxième chapitre de sa Lettre, comme s’il se tournait tout à coup vers nous, il nous redit : « Cet homme, c’est toi ! » La réapparition, à ce stade, du terme « inexcusable » (anapologetos), employé ci-dessus pour les païens, ne laisse aucun doute sur les intentions de Paul. Quand tu jugeais les autres – nous dit-il – tu te condamnais toi-même. L’horreur que tu as conçue pour l’idolâtrie, c’est le moment de la retourner contre toi.

Dans le deuxième chapitre, l’ « accusateur » se révèle être le juif que l’on prend ici, surtout, comme type. Le « juif » est le non-grec, le non-païen (Rm 2, 9-10) ; c’est l’homme pieux et croyant qui, fort de ses principes et en possession d’une morale révélée, juge le reste du monde et en jugeant se sent en sécurité. Le « juif » est, en ce sens, chacun de nous. Origène disait même que, dans l’Église, ce sont les évêques, les prêtres et les diacres, c’est-à-dire les guides et les maîtres, qui sont visés par ces paroles de l’Apôtre.

Paul a vécu ce choc lui-même quand, après avoir été pharisien, il est devenu chrétien. Il peut donc maintenant parler avec assurance et indiquer aux croyants le chemin pour sortir du pharisaïsme. Il dévoile l’étrange et fréquente illusion de ces personnes pieuses et religieuses qui se croient à l’abri de la colère de Dieu, uniquement parce qu’elles ont une idée claire du bien et du mal, qu’elles connaissent la Loi et savent l’appliquer à autrui, tout en pensant qu’en ce qui les concerne, le privilège d’être du côté de Dieu ou, la « bonté » et la « patience » de Dieu, qu’ils connaissent bien, feront une exception pour eux.

Imaginons la scène. Un père réprimande l’un de ses fils pour quelque transgression ; un autre de ses fils, qui a commis la même faute, croyant s’attirer la sympathie de son père et ainsi échapper au reproche, se met lui aussi à gronder son frère tout haut. Le père s’attendait à bien autre chose. L’entendant réprimander son frère et voyant sa bonté et sa patience à son égard, il aurait dû courir se jeter à ses pieds, s’avouant tout aussi coupable de la même faute et lui promettant de s’amender.

« Ou bien méprises-tu ses trésors de bonté, de longanimité et de patience, en refusant de reconnaître que cette bonté de Dieu te pousse à la conversion ? Avec ton cœur endurci, qui ne veut pas se convertir, tu accumules la colère contre toi pour ce jour de colère, où sera révélé le juste jugement de Dieu.» (Rm 2, 4-5)

Quel tremblement de terre le jour où vous réalisez que la parole de Dieu vous parle ainsi et que ce « tu », c’est vraiment vous ! C’est ce qui se produit comme quand un juriste est tout à fait disposé à analyser une phrase de condamnation célèbre prononcée dans le passé et qui fait autorité, quand soudain, en y regardant de plus près, il réalise que la phrase s’applique aussi à lui et est toujours pertinente : du coup cela change son état d’esprit et le cœur cesse d’être sûr de soi. Ici la parole de Dieu est engagée dans un véritable tour de force ; elle doit renverser la situation de celui qui la traite. Ici, il n’y a pas d’échappatoire, il n’y a plus qu’à « s’effondrer » et dire comme David : « J’ai péché ! » ( 2 S 12, 13), sinon le cœur s’endurcit de nouveau et la personne ne se repent pas. A l’écoute de cette parole de Paul, on ressort, soit converti, soit endurci.

Mais quelle est l’accusation spécifique que l’Apôtre brandit contre les « pieux » ? Celle – dit-il – de faire « les mêmes choses » qu’ils condamnent chez les autres. « Les mêmes choses », dans quel sens ? Dans le sens que ce sont matériellement les mêmes ? Oui ; mais surtout les mêmes choses, quant à la substance, qui est l’impiété et l’idolâtrie. L’Apôtre le met mieux en lumière dans le reste de sa Lettre, lorsqu’il dénonce la prétention de se sauver par ses propres œuvres et de se faire de ce fait, créanciers, et de faire de Dieu le débiteur. Si tu observes la loi et fais toutes sortes de bonnes œuvres, mais pour affirmer ta justice, tu te mets à la place de Dieu. Paul ne fait que répéter avec d’autres mots ce que Jésus, dans l’Évangile, avait essayé de dire avec la parabole du pharisien et du publicain au Temple et d’innombrables autres façons.

Nous pouvons nous appliquer le tout à nous, chrétiens, car comme nous l’avons dit, la cible de Paul n’est pas tant les Juifs en tant que peuple, mais l’homme religieux en général, et dans son cas les soi-disant « judéo-chrétiens ». Il y a une idolâtrie cachée qui mine l’homme religieux. Si l’idolâtrie est « de se prosterner devant l’ouvrage de leurs mains » (Os 4, 14 ), si l’idolâtrie est « de mettre la créature à la place du Créateur », alors je suis idolâtre lorsque je mets la créature – ma créature, l’ouvrage de mes mains – à la place du Créateur. Ma créature peut être la maison ou l’église que je construis, la famille que je crée, l’enfant que j’ai mis au monde (combien de mères, même chrétiennes, sans s’en rendre compte, font de leur fils, surtout s’il est unique, leur dieu !) ; cela peut être l’institut religieux que j’ai fondé, le poste que j’occupe, le travail que je fais, l’école que je dirige, pour moi qui vous parle, ce même sermon que je suis en train de donner.

Au fond de chaque idolâtrie, il y a le culte de soi, l’amour propre, le fait de se placer au centre et à la première place dans l’univers, en y sacrifiant tout le reste. Il suffit que nous apprenions à nous écouter quand nous parlons pour découvrir comment s’appelle notre idole puisque, comme dit Jésus, « ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur» (Mt 12, 34) ; nous remarquerions combien de nos phrases commencent par le mot « je ».

Le résultat est toujours l’impiété, le fait de ne pas glorifier Dieu, mais toujours et seulement soi-même, de profiter du bien, et même du service que nous rendons à Dieu — y compris Dieu lui-même ! —, pour notre propre réussite et notre affirmation personnelle. Beaucoup d’arbres au grand tronc ont la racine pivotante, une racine mère qui descend perpendiculairement sous le tronc et rend la plante robuste et inébranlable. Tant qu’on ne met pas la cognée à cette racine, on peut couper toutes les racines latérales, l’arbre ne tombera pas. Cet endroit est très étroit, il n’y a pas de place pour deux : c’est soit mon ego, soit le Christ.

Peut-être en revenant à moi, suis-je prêt, à ce stade, à reconnaître la vérité, à savoir que jusqu’à présent j’ai vécu « pour moi-même » et que je suis moi aussi impliqué dans ce mystère de l’impiété. Le Saint-Esprit m’a « convaincu de péché ». Commence pour moi alors le miracle toujours renouvelé de la conversion. Si le péché, comme Augustin nous l’a expliqué, a consisté en un repli sur soi, la conversion la plus radicale consiste à se « rectifier » et à se retourner vers Dieu. Cela ne pourra se faire pendant une prédication ni pendant le Carême ; mais nous pouvons au moins prendre la décision sérieuse de le faire, et c’est déjà en quelque sorte, pour Dieu, comme si c’était fait.

Si je me range de toutes mes forces du côté de Dieu, contre mon « moi », je deviens son allié ; nous sommes deux pour lutter contre le même ennemi et la victoire nous est assurée. Notre moi, comme un poisson sorti de son eau, peut continuer de frétiller et de se tortiller pendant un moment, mais il est destiné à mourir. Ce n’est pas cependant une véritable mort, mais une naissance. « Celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera. » (Mt 16, 25 Dans la mesure où le vieil homme meurt, naît en nous « l’homme nouveau, créé, selon Dieu, dans la justice et la sainteté. L’homme ou la femme que nous tous secrètement aspirons à être.

Que Dieu nous accorde de progresser dans la véritable entreprise de notre vie qu’est notre conversion.

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