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Les effets antisociaux de la privatisation de la vérité

© Tero Vesalainen - Shutterstock

Laurent Fourquet - Publié le 31/03/19

Quand chacun se choisit sa vérité et ses normes morales, l’égalité devant la liberté n’est plus certaine. La vie commune se transforme insidieusement… en conditionnement.

La vérité a mauvaise presse. Son statut est dévalorisé. Sommée de ne plus être qu’une simple opinion individuelle, sa privatisation a pour conséquence, en bonne logique, l’abolition de toute norme contraignante. Chacun, nous dit-on, a la liberté de croire en ce que bon lui semble et de faire ce que bon lui semble, pourvu qu’il n’empiète pas sur la liberté des autres d’en faire de même. Pour notre modernité, chacun est ainsi constructeur de son existence, chacun se choisit ses normes. On aura reconnu là l’affirmation cardinale de l’idéologie structurant l’Occident contemporain et, selon cette idéologie, ce qui fonde la supériorité de notre époque sur ses devancières.


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Quand « chacun sa vérité »…

Mais les choses sont-elles si claires ? En d’autres termes, le discours « libérateur » sur la privatisation des normes et des pratiques est-il aussi libérateur qu’il le prétend ? Remarquons d’abord qu’il tend à faire du sujet, de chaque sujet, le juge absolu de ce qui est bon et moral pour lui. Notre époque se vante volontiers d’avoir mis sur le gril de la critique radicale toutes les valeurs communément admises, toutes les institutions jadis les plus vénérées. Mais, dès qu’il s’agit du sujet individuel, cette virulente critique s’étiole et se métamorphose en son exact contraire : une confiance sans bornes dans la capacité de l’individu à choisir librement ses normes et ses pratiques. Se trouve ainsi abolie, sans plus y revenir, toute la réflexion accumulée par les moralistes, principalement chrétiens, qui depuis des siècles ne cessent de nous mettre en garde contre la capacité infinie du sujet à s’illusionner sur ce qu’il veut réellement, et notamment à déjouer les pièges d’affects comme l’amour propre. Plus lucide, croit-elle sans doute, que Pascal et La Rochefoucauld, notre époque sait que le sujet sait ce qu’il veut et veut ce qu’il sait…


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… certains sont « plus égaux » que d’autres

Cette idéalisation absolue du sujet la conduit, en tout cas, à nier pratiquement les contraintes et les conditionnements entre lesquels nous naviguons. Or, ni devant ces contraintes, ni devant ces conditionnements, nous ne sommes égaux. C’est évident lorsqu’il s’agit des contraintes de type économique qui pèsent davantage sur ceux qui ont peu de revenus et/ou peu de capital. Mais c’est aussi vrai pour tout le système des conditionnements symboliques, dont la publicité ne constitue que la partie la plus visible, que l’on subit davantage lorsque l’on ne dispose d’aucune clef pour comprendre qu’il s’agit de conditionnements. Du reste, même pour ceux qui, en raison de leur positionnement social et de leur capital culturel, s’estiment immunisés contre ces conditions, il est bien possible que la croyance naïve à leur parfaite lucidité soit l’hameçon par lequel le système les accroche.




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De manipulations en manipulations

Au total, le contraste est piquant entre la foi absolue de notre société dans la capacité de chaque individu à construire ses normes et la réalité d’un monde où chacun le sait, même s’il est de mauvais ton de le dire, nous allons tous de manipulations en manipulations. Croit-on par exemple que la consommation, pour prendre la variable économique majeure de notre monde, soit véritablement le résultat de choix librement effectués ? En réalité, chacun de nous est conditionné dès le plus jeune âge à la consommation, comme autrefois, dans les familles aristocratiques, les garçons étaient conditionnés à l’éthique de l’honneur et du respect du nom…

Dès lors, nous devrions considérer que le discours sur l’abolition de toute norme générale et la privatisation radicale des choix, est moins sympathique et moins progressiste qu’il n’y paraît de prime abord. Que se cache-t-il donc dans ce discours ? D’abord, une prédominance : celle de la bourgeoisie urbaine intellectuelle qui, parce qu’elle peut pour son compte, au moins en apparence, exercer à peu près la liberté de se construire en faisant de vrais choix, universalise cette faculté, s’imaginant que tout le reste du corps social a les mêmes facilités qu’elle et imposant de fait cette conviction à l’ensemble de la société.


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Un âge de profond conformisme

Du coup, tous ceux qui n’appartiennent pas à cette bourgeoisie urbaine se voient sommés de faire de leurs choix subis, en raison de contraintes ou de conditionnements, des choix voulus. Chacun doit croire qu’il détermine effectivement en toute liberté ses normes et ses pratiques. Pour prendre un exemple mineur, chacun doit croire qu’il a effectivement envie du nouveau modèle d’iPhone, puisque le système alentour le persuade qu’il doit éprouver cette envie, tandis que, sur un registre plus élevé, chacun doit croire qu’il a l’existence qu’il a choisie, puisqu’il l’a construite.

Notre époque, qui se pense comme un âge de libération où chacun peut jouir sans entraves, comme disait le vieux slogan soixante-huitard, est ainsi l’inverse de l’image qu’elle a d’elle-même. Elle est, d’abord, un âge de profond conformisme où chacun est tenu de paraître vouloir et aimer ce qu’il est, même lorsque, depuis toujours, il n’a fait que subir les choix que d’autres lui imposaient. Elle est aussi un âge d’exploitation, car elle dénie à ceux qui subissent (catégorie qui ne se réduit pas, loin de là, à ceux qui n’ont que de faibles revenus) la possibilité et le droit d’affirmer qu’ils n’ont fait jusqu’à présent que subir et que leur réel n’a jamais été l’objet de leur désir. L’individualisme libéral libertaire le plus hype nous ramène ainsi au très vieux système des castes : si « ils » ont la vie qu’ils ont, de quoi se plaignent-ils ? Ils ont la vie qu’ils doivent avoir.




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La seule loi de l’intérêt

Enfin, est-il besoin de souligner le caractère fanatiquement égoïste, et en cela absolument opposé au Sermon sur la Montagne, de ce subjectivisme intégral ? Nous vivons dans un monde, où quoi que l’on prétende, et nonobstant nos crises récurrentes de pleurnicherie sentimentale, l’autre ne nous intéresse plus. Il peut bien faire ce qu’il veut, ou ce qu’il croit vouloir, puisqu’entre lui et moi il n’y a plus que des rapports de mutuelle indifférence ou des discussions de propriétaires à propos de nos parcelles conjointes. Plus aucune vérité partagée ne nous unissant, entre toi et moi il n’y a, et il ne peut y avoir, rien d’autre que des arrangements intéressés.

Car, lorsque la vérité n’unit plus les hommes, le seul langage commun qui leur reste est celui de l’intérêt.

Ces conseils des grands saints pour reconnaître une véritable amitié :
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