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Les catholiques en France sont-ils en panne d’espérance collective ?

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Philippe Lissac

Paul Airiau - publié le 25/12/23

Depuis la Révolution, constate l’historien Paul Airiau, les catholiques en France reculent en nombre et en influence. Quelle espérance collective pourra surgir après deux siècles d’ardents désirs ?

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À part attendre que se réalise le triple avènement promis par l’Avent, à part attendre que le dernier évêque se couche dans sa tombe après avoir enterré le dernier prêtre et chargé le dernier fidèle de l’ensevelir, l’Église en France a-t-elle encore un espoir capable de la mobiliser durablement et d’avoir des effets qui la dépasse ? À vrai dire, j’en doute. Une ébauche de parcours historique de ce que furent les espérances catholiques depuis deux bon siècles expliquera pourquoi.

La transformation du catholicisme en opinion

Au sortir de la Révolution, lorsque la nécessité de la reconstruction s’alimenta à des espérances apocalyptiques et à un patient investissement multipliant les initiatives, une forme dominante d’espérance collective anima l’Église, même si elle n’en assura jamais une unification globale. Des années 1800 aux années 1870, le massif engagement intellectuel, éducatif, caritatif et socio-médical d’une multitude de congrégations et d’œuvres paroissiales ou laïques laissa espérer une forme d’alliance renouvelée avec la population à un terme point trop éloigné. L’appui de l’État n’était alors pas négligeable, légitimant globalement de son autorité, avec des hauts et des bas, de grandes espérances, qui ne furent pas sans se réaliser dans une certaine proportion, notamment sous le Second Empire. Le prix à payer fut cependant la transformation du catholicisme en opinion parmi d’autres. Les catholiques naquirent alors, en tant que groupe d’intérêt, la dissociation opérée en 1789-1790 entre citoyenneté et religion et maintenue par l’État postrévolutionnaire imposant sa logique structurelle.

Comme toute est vanité, ces ambitions en partie accomplies furent confrontées au retrait de l’État, bientôt à son hostilité plus ou moins justifiée par l’eschatologie républicaine, et à l’accélération des mutations socio-économiques de la « Révolution industrielle ». D’autres espoirs et d’autres militantismes se construisirent donc au sein du monde catholique. D’un côté, la résistance, voire la confrontation à tout ce qui était jugé anticatholique — le naturalisme, le libéralisme, la République, le socialisme… —, soit le souhait d’un renversement ou d’une submersion de l’ordre politique, de préférence pacifiquement.

De l’autre, l’engagement messianique dans la militance afin de conformer la société, notamment les rapports socio-économiques, à l’ordre chrétien, soit le désir d’une subversion de la société par une intense et multiforme implication, dont celle de clercs voulant « quitter la sacristie » pour « passer aux barbares » — l’expression, de Frédéric Ozanam, date de 1848, mais dit bien l’ardeur qui travailla le catholicisme des années 1880-1890 lorsqu’on ne parlait pas encore de « périphéries ». Les effets ecclésiaux furent sans doute plus importants que les effets socio-politiques. Se cristallisa alors la distinction entre les catholiques accomplis, croyant, pratiquants et militants, et les autres, détachés, croyants, pratiquants à des titres divers. Et les premiers purent avoir le sentiment d’aller de défaite en défaite sans nulle victoire finale, sans que les seconds ne fussent traumatisés.

De l’Action catholique à la « nouvelle évangélisation »

Par la grâce pontificale de plus en plus actuelle et efficace en ces temps de renforcement du pouvoir du Saint-Siège, les années 1920 virent se lever un nouvel espoir. Son succès était garanti parce qu’il n’était pas d’abord un avenir mais fondamentalement une méthode : l’Action catholique. Les catholiques, encadrés par le clergé, transformés en armées disposées en corps de bataille précédés de troupes de chocs, les militants devaient par l’intensité  de leur énergie religieuse subvertir l’ordre socio-civique. Étaient à portée de main l’engendrement, l’accouchement et la croissance d’une alter-modernité pieuse, juste et pacifique, celle de l’Église accomplissant le règne du Christ. Ce para-millénarisme contribua à sa manière à celui fort matériel des Trente Glorieuses. Mais il suscita aussi moult recompositions et tensions intra-ecclésiales, en alimentant un réformisme théologico-spirituel, en officialisant un catholicisme à deux vitesses, en privilégiant certaines modalités et champs d’action, en accentuant le jeu des relations de pouvoir entre clercs et laïcs, en articulant difficilement identités territoriales (paroisses) et sociales (sexe, âge, profession).

Épuisée et évidée par son accomplissement partiel à Vatican Ⅱ […] cette eschatologie fut remplacée dans les années 1970 par celle de la « nouvelle évangélisation ».

Épuisée et évidée par son accomplissement partiel à Vatican Ⅱ, laminée par les effets paradoxaux de sa propre dynamique, implosant en même temps que la configuration socio-économique qui l’avait porté, cette eschatologie fut remplacée dans les années 1970 par celle de la « nouvelle évangélisation ». Celle-ci se voulait d’abord et avant tout religieuse, spirituelle, proposant et appelant à une expérience de radicale conversion personnelle. Portée par des individualités, des communautés et des réseaux plus ou moins alternatifs aux ancrages territoriaux et sociaux, elle pariait sur la coalescence croissante de retours et d’adhésions individuels au Christ et à l’Église. Un effet cumulatif permettrait de renverser la normalité de la modernité, de l’ultra-modernité, de la postmodernité, sécularisées et sécularisatrices — à moins que Dieu lui-même ne remette enfin les pendules à l’heure. En moins de cinquante ans, la parousie fit « pschitt ! ». Certes, l’intense mobilisation de 2013-2014 contre « le mariage pour tous » manifesta que les équilibres internes à l’Église s’étaient modifiés et qu’une convergence ponctuelle était possible avec ce qui demeurait des catholiques pratiquants. Mais cet apogée montra aussi qu’on avait délaissé le champ politico-social. Il s’acheva dans un échec cinglant, bientôt redoublé par la révélation que la perfection morale en matière sexuelle n’était pas plus garantie aux « nouveaux évangélisateurs » qu’à quiconque, alors que c’était soit un des éléments constitutifs de leur identité.

Quelle espérance collective ?

Au terme d’un peu plus de deux siècles d’ardents désirs, il n’y a donc plus d’espoir collectif efficient dans l’Église de France. Les orientations de François ont suscité des frémissements localisés mais pas une nouvelle espérance capable d’animer de nouveaux engagements générationnels. Tout pape qu’il est, ce n’est qu’un quasi nonagénaire latino-américain à l’écho fort variable dans le reste de pratiquants plus ou moins réguliers, inexorablement vidangé par l’inéluctable extinction naturelle de baby-boomers. Et les sentiments pour le moins contrastés qu’il suscite disent mieux que tout la pulvérisation du catholicisme français. Quelle espérance collective peut bien surgir d’un corps déchiqueté où la tendance à la scissiparité n’a rien à envier à celle du trotskysme et des partis écologistes ? Vouloir maintenir envers et contre tout et garder la vieille maison, afin de ne pas être un syndic de faillite, peut constituer une génération, même si le romantisme de la résistance quasi-désespérée n’a jamais produit autre chose que de la littérature.

Peut-être faut-il donc attendre placidement l’événement qui fera que sera franchement posée l’intimidante question qu’on ne peut jamais laisser sans réponse : « Qui vive ? » On saurait alors pour quoi le décor serait planté.

Tags:
CatholiqueEspéranceFranceSociété
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