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Quel antidote à la guerre ?

Un système de défense aérienne Patriot installé sur la plate-forme militaire pour l'Ukraine à l'aéroport de Rzeszow-Jasionka, à Jasionka, dans le sud-est de la Pologne.

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Jean Duchesne - publié le 05/04/25
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La dissuasion militaire et la démocratie ont bien des inconvénients. Mais renoncer à la première, décrypte l’essayiste Jean Duchesne, serait verser dans l’angélisme et mépriser la seconde serait se résigner au cynisme.

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Une des questions qui se posent ces temps-ci à la conscience morale est de savoir s’il faut augmenter sensiblement les dépenses militaires. Les objections semblent de trois ordres. D’une part, on doute que la menace soit réelle : il est peu probable que, comme à Budapest en 1956 ou à Prague en 1968, des chars russes défilent sur les Champs-Élysées, suite à l’invasion massive d’une armée suréquipée, imposant un ordre dictatorial et colonisateur. Il y a d’autre part le sentiment que, même s’il met en péril les idéaux démocratiques, l’agresseur éventuel promeut des "valeurs" somme toute traditionnelles, qui font obstacle aux ruineux délires "wokistes". On discerne enfin un pacifisme de principe, qui se réclame volontiers de l’Évangile.

Persistance des guerres

Les deux guerres mondiales du XXe siècle ont périmé le modèle de l’affrontement entre deux blocs de nations mobilisant tous leurs hommes pour gagner, occuper et contrôler des territoires afin d’en exploiter les richesses et ressources. Du fait des technologies qui démultiplient les capacités destructrices, les pays ainsi conquis sont dévastés, si bien que l’investissement dans la force brutale n’est plus rentable. Les idéologies qui pouvaient motiver des ambitions de conquête de tout un continent, voire du monde entier, ont fait long feu. Après la constitution progressive de l’Union européenne à partir de 1950 et la chute de l’empire soviétique en 1990, on a pu croire que les intérêts économiques suffiraient à empêcher les conflits armés et que les droits de l’homme deviendraient comme un sacré universel.

L’illusion que le commerce et les conventions internationales assureraient une paix durable a été vite démentie par des nationalismes et des intolérances locales (ethniques et/ou religieuses), et aussi par des frustrations consécutives à des humiliations ressenties. Il y a encore les États dysfonctionnels, sans infrastructures ni lois permettant un développement, où règne, comme disait saint Augustin dans le livre IV de La Cité de Dieu, un "brigandage en grand" qui suscite révoltes et interventions de l’extérieur. De sorte que les guerres n’ont pas disparu. Elles restent simplement régionales, souvent civiles, et risquent toujours de s’étendre par contagion, mais s’arrêtent au bout d’un certain temps, par épuisement des combattants, les vaincus étant les premiers à céder sans que les vainqueurs en sortent indemnes.

La dissuasion ordinaire

Quoi qu’il en soit, un désarmement général ne paraît pas plus espérable qu’une disparition de la police. Le soldat n’est pas si différent du gendarme, dans un rôle non pas d’agression ou de conquête, mais de simple protection ou de défense, qui (selon Clausewitz) ne s’exerce qu’en cas de "montée aux extrêmes", pour repousser une attaque étrangère, de même qu’en temps ordinaire l’ordre et la sécurité intérieurs sont toujours à garantir. Cette mission n’implique pas uniquement ni même prioritairement l’emploi de la force, mais sa visibilité, qui décourage les agressions de l’extérieur aussi bien que la délinquance et l’anarchie à domicile.

Ceci vérifie de vieux adages qui sont comme les deux faces de la même monnaie : d’abord "la peur du gendarme est le commencement de la sagesse", et ensuite (en latin) Si vis pacem para bellum ("Si tu veux la paix, prépare la guerre"). On peut voir là une confirmation du dogme du péché originel, qui enseigne que l’homme est perpétuellement porté à faire son propre malheur en usant aveuglément ou égoïstement de sa liberté. Mais on constate aussi que l’information et l’expérience aident à surmonter les tentations — autrement dit que la dissuasion fonctionne déjà à un niveau bien plus ordinaire que celui des épouvantables bombes nucléaires.

S’il n’y avait plus d’armes…

D’où l’importance non seulement de l’entretien et de l’actualisation de tout un arsenal, mais encore de la publicité qui y est faite, à destination aussi bien d’ennemis potentiels que des citoyens concernés puisqu’ils doivent au moins indirectement en supporter le coût. L’évaluation et la perception des menaces sont bien sûr décisives. C’est pourquoi les guerres ne se jouent pas exclusivement sur des champs de bataille, mais aussi sur trois registres : la communication (ou la propagande), la diplomatie (qui revient quand tôt ou tard se termine une crise meurtrière qu’elle n’a pu éviter) et le "renseignement" (sur les projets et capacités réelles de l’ennemi).

L’équilibre atteint par la symétrie des peurs inspirées est indubitablement précaire. Car si des armes terribles ne sont préparées et brandies qu’afin de ne pas avoir à s’en servir, le risque n’est pas nul qu’elles soient quand même utilisées, du fait d’erreurs, de malentendus ou de l’ambition sans frein d’un seul tyran. Cependant, dans sa nouvelle Un morceau de bois en 1952, au plus fort de la guerre froide, l’Américain Ray Bradbury a montré qu’il serait vain de les supprimer : l’homme privé d’outils pour tuer prend n’importe quel objet, ou ses poings, ses pieds, ses dents et ses ongles, pour éliminer son semblable face auquel il s’estime en état de légitime défense.

La non-violence à l’épreuve de la charité envers le prochain

Dans le contexte actuel, il n’y a effectivement guère à redouter que M. Poutine entre dans Paris à la tête de ses troupes comme en 1814 le tsar Alexandre Ier (qui est d’ailleurs assez vite reparti). Reste à déterminer pourquoi craindre son lointain successeur et ce que celui-ci craint. Il est assez clair que le président russe déplore la chute de l’URSS, rend aux Occidentaux leur mépris et voudrait protéger d’un rideau d’États vassaux ce qui subsiste de son empire. Il ne doit pas laisser indifférent que les populations qui seraient ainsi "resatellisés" (Ukraine, nations baltes, Moldavie, Géorgie, Roumanie) y résistent plus ou moins manifestement et massivement.

C’est ici que bute le pacifisme qui se veut évangélique. Jésus demande de tendre la joue gauche si la droite est giflée, mais pas de regarder ailleurs pendant que le prochain est maltraité. L’allégeance à Moscou signifie, comme en Biélorussie, la répression des libertés d’opinion et d’expression, la persécution et même l’assassinat d’opposants (à l’instar d’Anna Politkovskaïa, Boris Nemtsov ou Alexeï Navalny en Russie). On est tenté de dire que le devoir de charité est de faire respecter la démocratie qui assure la dignité des gouvernés par le consentement du plus grand nombre possible d’entre eux et le respect des minorités. C’est, hélas, plus compliqué.

Le réalisme de Churchill… et de Pie XII

D’abord parce que les processus démocratiques peuvent être manipulés, en empêchant tout débat contradictoire et donc le choix des électeurs. Ensuite parce que les majorités changent, de sorte que le bon et le vrai sont sans cesse redéfinis et que des modes déterminent ce qui tient lieu de sacré. Un peu partout ces temps-ci, des leaders autoritaires (dont ceux de pays géants : Russie, États-Unis, Chine, Inde…) glorifient leurs identités particulières et ne se privent pas de dénoncer comme pusillanimes et décadentes les sociétés (surtout européennes) empêtrées dans un hédonisme pluraliste et relativiste évidemment impropre à devenir une référence universelle.

La moralité que prêchent sans vergogne les despotes actuels ne saurait occulter leur cynisme vis-à-vis des peuples, à commencer par le leur. La boutade de Winston Churchill en 1947 : "La démocratie est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres", garde toute sa pertinence. L’Église l’avait déjà admis avec un réalisme qu’on ne lui reconnaît pas assez : dans son radio-message de Noël 1944, Pie XII affirmait : "Si la possibilité de contrôler et corriger l’activité des gouvernants n’avait pas fait défaut, le monde n’aurait pas été entraîné dans le tourbillon désastreux de la guerre." C’est pourquoi la démocratie constitue, plus qu’un simple acquis à défendre "quoi qu’il en coûte", un double défi : y introduire (sans rien imposer !) une quête du bien et de vérité, et convaincre qu’elle n’est en soi une menace pour aucune autre nation.

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