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Europe, le jour d’après

Un exercice militaire rassemblant plusieurs pays européens en Belgique, en novembre 2016.

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Xavier Patier - publié le 02/04/25
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L’Europe se réarme, mais pour défendre quoi ? Les experts qui se trompent avec constance parlent de menace extérieure, observe l’écrivain Xavier Patier, quand le feu couve sous nos pieds.

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L’Europe est un bateau désemparé qui a le feu dans ses soutes. L’Amérique se met à distance de sécurité. Donald Trump se bouche les oreilles. Tout va sauter. L’Allemagne réarme, la Pologne réarme, la Suède réarme, les Pays Bas réarment, tout le monde réarme : une pluie de milliards inonde les arsenaux. Tout se passe comme si, pour conjurer un supposé départ d’incendie dans une cale, on entassait des explosifs sur le pont du navire. Il paraît que c’est logique. J’avoue que cette logique m’échappe, du point de vue de la France, puissance dotée de l’arme nucléaire. Il n’existe guère, dans l’histoire, de course aux armements conventionnels chez nos voisins qui se soit bien terminée.

Il manque à ce réarmement militaire des nations européennes, qu’on nous présente comme une fin en soi, le réarmement moral sans lequel les canons n’apportent jamais que du chaos. Entasser des obus, mais pourquoi quoi faire ?

Qui connaît l’avenir ? Qui connaît notre futur ennemi ? Depuis trois ans, les experts médiatiques se trompent avec une glorieuse constance. Ils ont successivement annoncé que jamais la Russie n’envahirait l’Ukraine, que jamais l’Ukraine envahie ne tiendrait plus de trois semaines, que jamais l’armée russe ne l’emporterait. À présent ils nous enseignent que jamais la menace russe n’a été plus certaine ni plus imminente. Eux qui tenaient le retour de Donald Trump pour impossible, ils nous expliquent à présent que la distance que l’Amérique a pris vis-à-vis de l’Europe est irréversible. Ils n’en savent rien. Ils annoncent l’orage et ils sont égarés dans le brouillard. Ils prétendent nous réarmer au matériel mais nous désarment au spirituel. Notre gouvernement s’apprête à diffuser un guide de survie mais n’a rien à dire sur nos vies. Le bateau est désemparé.

Défendre quoi ?

Le retour à l’autonomie militaire de l’Europe marque la fin d’une anomalie qui aura duré plus de soixante-dix ans, nous dit-on. Admettons. En ce sens, le réarmement des nations européennes est urgent. Replié le parapluie américain, il faut bien se mettre à l’abri. Chacun pour soi, d’accord. Mais pour défendre quoi ? Il manque à ce réarmement militaire des nations européennes, qu’on nous présente comme une fin en soi, le réarmement moral sans lequel les canons n’apportent jamais que du chaos. Entasser des obus, mais pourquoi quoi faire ?

De Gaulle savait très bien à quoi notre indépendance militaire, adossée à la dissuasion nucléaire, se devait de servir : il s’agissait de préserver une certaine idée de l’homme, idée fragile et menacée depuis quinze siècles, appelée vocation chrétienne de la France. Ce président soucieux de laïcité, qui prenait soin de ne jamais communier en public, était parfaitement clair sur l’essentiel. Il l’a exprimé dans un discours officiel prononcé en 1967 : "L’Église est éternelle et la France ne mourra pas. L’essentiel, pour elle, est qu’elle reste fidèle à ce qu’elle est et, par conséquent, fidèle à tous les liens qui l’attachent à notre Église." Parole de président de la République laïc.

Un Français sans complexe

Tout découlait de cette vision de l’homme du 18 juin qui avait déclaré le premier jour : "Je suis un Français libre. Je crois en Dieu et en ma patrie." La question du sens était résolue dès le départ. De Gaulle, parvenu à l’âge adulte au moment où la séparation des Églises et de l’État français s’accomplissait dans la violence, appartenait aussi à cette génération proche du père capucin Marie-Antoine de Lavaur (1825-1907) qui n’avait pas eu peur d’écrire dans une de ses prédications, au nez et à la barbe d’anticléricaux : "Quand Jésus mourut, il regardait la France. Et quand il dit : “Femme, voici ton fils”, il faisait Marie mère et reine de France, et saint Jean devenait le premier sujet de ce royaume de Marie. Jésus créait la France fille aînée de son Église et saint Jean premier des Français." De Gaulle appartenait à ce type de Français sans complexe qui savaient où ils habitaient.

Aujourd’hui, que voulons-nous défendre ? Une société décomposée ? Une civilisation wokiste ? Une Commission sous influence allemande ? Des éoliennes ? Des tableaux Excel ? Une morale postmoderne prête à l’emploi ?

Aujourd’hui, que voulons-nous défendre ? Une société décomposée ? Une civilisation wokiste ? Une Commission sous influence allemande ? Des éoliennes ? Des tableaux Excel ? Une morale postmoderne prête à l’emploi ? Mais qui cela pourrait-il faire rêver ? Qu’on ne nous raconte pas que notre vocation chrétienne est morte, que nous sommes des marginaux culturels : on nous le disait déjà quand Émile Combes régnait, et même, il y a deux mille ans, quand nous étions douze. Chacun fait mine de croire que la menace qui pèse sur la France est exclusivement russe et despotique quand elle est tout autant islamiste, matérialiste et même, tout simplement, nationaliste et intra-européenne.

Le jour d’après

Car en Europe, les forces centripètes sont technocratiques quand les nationalismes centrifuges sont populaires. Le malentendu entre les peuples et les élites n’a pas fini de grandir sur notre continent. À la fin, ce sont les peuples qui gagnent, en général. Le feu, donc, ne couve pas seulement à nos frontières, mais d’abord sous nos pieds et dans nos cœurs d’Européens. Tout peut exploser dans un an, dans trois ans, dans vingt ans. Et c’est ce monde-là que nous nous réjouissons de réarmer.

Le jour d’après, quand il faudra recoller les débris, nous aurons besoin de nous rappeler d’où nous venons. Nos enfants auront la lourde tâche de reconstruire l’Europe après la fin du monde. Car la vie recommence toujours après la fin du monde, telle est notre tragique destinée. Si à ce moment-là nos enfants ont oublié d’où ils viennent, s’ils ne savent plus que notre seule identité française est d’avoir reçu les paroles éternelles de l’Évangile, l’Europe, sommée de choisir entre l’Amérique et la Chine, choisira finalement la Chine, elle disparaîtra, et le Christ, quand il reviendra, ne trouvera peut-être pas la foi sur la terre de sa fille aînée.

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