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Tendre la joue à celui qui nous frappe : mission impossible ?

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© Caroline

Jeanne Larghero - publié le 27/02/21

La morale des Béatitudes doit-elle être lue et appliquée à la lettre ? Si Jésus n’est pas un insensé, ses préceptes doivent être pris au sérieux.

Jésus, tout au long du Sermon sur la Montagne (Mt, 5) édicte un enseignement dont on considère qu’il constitue l’essence même de la morale chrétienne. Ce sont les Béatitudes, qui proclament heureux les doux et les artisans de paix, mais heureux également ceux que l’on insulte et que l’on persécute. Ce sont les préceptes qui suivent les Béatitudes, et qui condamnent non seulement le meurtre, mais également la colère, ou l’adultère, des préceptes qui en réalité résident déjà dans le cœur de celui qui s’échauffe, dans le cœur de celui qui désire une femme qui n’est pas la sienne… sans compter ceux qui commandent par-dessus le marché de prier pour ses ennemis, de leur tendre l’autre joue, et même de les aimer !

Cette morale est-elle sensée ?

Franchement, Jésus n’exagère-t-il pas un peu ? Qui peut appliquer une telle morale ? Suivre les dix commandements, n’est-ce pas déjà bien assez ? S’empêcher de tuer celui qui vous a agressé, se dispenser de lui voler ses biens, sa femme, sa réputation, n’est-ce pas déjà généreux ? Mais aimer ceux qui vous détestent, tout en continuant de se faire taper dessus : quel intérêt ? La question fondamentale posée par les réactions à l’enseignement de jésus est la suivante : cette morale est-elle sensée ? est-elle en outre applicable ? mais sinon, y a-t-il encore une morale spécifiquement chrétienne ? L’histoire de la théologie a bien souvent tourné autour de ce Sermon, en tentant des interprétations humainement plus acceptables, en aménageant des voies secondaires plus carrossables… Quelles sont-elles, et pourquoi s’en méfier ?




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La catéchèse a souvent laissé entendre qu’il fallait distinguer les préceptes (les dix commandements) et les conseils (l’enseignement de Jésus à ses apôtres). À l’ensemble des chrétiens, la pratique des dix commandements, et aux religieux, moines, consacrés, la pratique d’une spiritualité plus exigeante. Mais pourquoi de simples chrétiens n’auraient-ils pas eux aussi les grâces nécessaires à une vie sainte ? Et c’est oublier ce qu’affirmait saint Jean Chrysostome : Jésus ne s’adressait pas à une élite. Quand il enseignait ses apôtres, « il enseignait en eux généralement tous les hommes ».

La pureté de l’intention ?

Une deuxième façon de botter ce sermon en touche consiste à le présenter comme une morale de l’idéal : il est impossible à réaliser, mais au moins il nous incite à faire un minimum d’effort ! L’important serait le sentiment, l’intention, la disposition du cœur. On y retrouve une morale kantienne, celle qui valorise la pureté de l’intention. C’est oublier que Jésus nous tourne aussi vers l’action : l’amour est un sentiment qui se traduit par des actes, lui-même en est le témoignage absolu. On retrouve d’ailleurs cette deuxième vision dans la conception luthérienne : puisque seule la foi sauverait, il suffit que Jésus seul ait accompli les préceptes pour tous. Il ne serait être question d’exiger des chrétiens qu’ils se conforment à ces préceptes inaccessibles, si ce n’est à Dieu. Mais voilà que le sermon de Jésus lui-même se retrouve relégué en seconde zone, loin derrière les lettres de saint Paul !

Nous pouvons peut-être choisir de profiter de ces semaines de carême pour tendre à nouveau l’oreille à la voix de Jésus

Évoquons enfin au passage l’interprétation d’Albert Schweitzer pour qui le sermon sur la montagne est une doctrine héroïque quasi survivaliste : la fin du monde est proche, il serait temps de se préparer énergiquement au retour imminent du Christ. Cependant il n’apparaît pas que Jésus aie prescrit une date limite à son enseignement.

Dieu ne demande rien d’insensé

Alors, puisque toutes les interprétations qui viseraient à édulcorer l’enseignement de Jésus s’avèrent pétries de contradiction, nous voici obligés de le prendre au sérieux. Nous voici obligés de nous dire : « C’est à moi que Jésus s’adresse personnellement, il sait où réside mon bonheur et ma sainteté. » C’est pourquoi saint Augustin consacrera sa première prédication d’évêque au Sermon sur la montagne, considérant qu’il contient tout ce qui est propre à guider la vie chrétienne. Nous devons inverser notre perspective : au lieu d’affirmer « ces préceptes sont irréalisables, or Dieu ne demande rien d’impossible, donc il ne nous demande pas vraiment d’aimer nos ennemis, il ne commande pas, il invite vaguement », affirmons au contraire : « Jésus nous le demande, or Dieu ne demande jamais rien d’insensé ni d’impossible à l’homme, donc cette morale est bonne et possible… ».

Voilà pourquoi nous pouvons peut-être choisir de profiter de ces semaines de carême pour tendre à nouveau l’oreille à la voix de Jésus, pour nous laisser cueillir à nouveau par son audace incroyable, bref, pour relire ce cinquième chapitre de l’Évangile de saint Matthieu et le faire entrer dans notre vie.




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