Aleteia logoAleteia logoAleteia
Mardi 29 novembre |
Saint Sernin
Aleteia logo
Tribunes
separateurCreated with Sketch.

Abus sexuels : sans les saints, l’Église serait « un amas de ferraille »

Article réservé aux membres Aleteia Premium
TRAIN-BROKEN-shutterstock_2167557557

adriracel / Shutterstock

Henri Quantin - publié le 16/11/22

Quand le scandale vient d’un cardinal ou d’un évêque, la trahison est plus grande. Mais si l’Église vit de la foi de ses saints, rappelle Henri Quantin, auteur de “L’Église des pédophiles, raisons et déraisons d’un procès sans fin” (Cerf), elle n’a pas seulement besoin de saints évêques et de saints prêtres, elle a tout autant besoin de saints laïcs.

On comprend aisément que les nouvelles révélations d’abus sexuels, aux allures de litanie du mal, désespèrent le peuple de Dieu, à moins que ce ne soit la tentation de la lassitude voire de l’indifférence qui l’emporte. « Lui aussi », « lui aussi », « même lui »… semble murmurer une voix qui parvient à peine à conserver des accents indignés. Longtemps crédule envers les clercs et incrédule devant les révélations, le fidèle de bonne foi finira peut-être par ne plus s’étonner de rien. Même le journaliste anticlérical pourrait bientôt passer à autre chose, conscient qu’un énième scandale ne pourra plus faire la Une. Il est bon de ne jamais s’habituer au mal au point de le juger banal et il est donc heureux qu’il nous reste une certaine capacité d’indignation. Cela n’empêche pas, toutefois, de s’interroger : pourquoi sommes-nous plus frappés quand il s’agit d’un Jean-Pierre Ricard ou d’un Michel Santier que quand le coupable est un prêtre diocésain ou un laïc en service ?

Un aveu de rupture

Une première hypothèse serait la notoriété du coupable et donc l’ampleur du scandale public. Cette indignation purement mondaine tend heureusement à disparaître. Il n’est plus guère de fidèles pour affirmer qu’il aurait été préférable que le crime restât caché. Tant mieux : l’Église du Christ condamné à mort et crucifié ne se préoccupe de son image que quand elle épouse les critères du monde, aujourd’hui ceux de la communication. Cette logique est trompeuse, parce qu’elle amène toujours à préférer un mensonge apparemment profitable et pourtant nuisible à une vérité humiliante mais libératrice. Face à cette éternelle confusion, rappelons une fois de plus les mots prononcés par Benoît XVI il y a plus de dix ans : « Dans la mesure où c’est la vérité, nous devons être reconnaissants de tout éclaircissement. »

On ne sait si Jean-Pierre Ricard a fait ses déclarations sous la pression des événements, mais on peut au moins être satisfait que l’aveu vienne pour une fois du coupable lui-même. Sans ignorer les risques d’une dérive de la société vers un puritanisme qui somme chacun de s’accuser de tout et n’importe quoi, cet aveu public, quand la faute est avérée, rompt avec une forte tendance à la dénégation.

Entre l’autoflagellation d’un innocent et l’autojustification d’un coupable, il y a donc une place pour une conscience de la faute qui en assume les conséquences. Il va de soi que nous ne faisons pas ici un éloge de Jean-Pierre Ricard, qui serait un outrage de plus à sa victime. Nous notons seulement que, y compris du point de vue de l’abusée, l’aveu du coupable est plutôt une bonne nouvelle, parce que le travail de la justice s’en trouvera a priori facilitée. Ce n’est donc pas faire injure aux victimes de noter comme un point positif qu’un évêque coupable n’ait pas perdu, si tard que cela arrive, tout sens de la faute.

La trahison du serviteur

Pour expliquer que le crime ou le délit de Jean-Pierre Ricard nous frappe davantage, la seconde hypothèse qui vient à l’esprit est évidemment que le coupable est non pas seulement plus connu qu’un autre, mais cardinal, ancien président de la Conférence des évêques de France et électeur du pape. Il est certes légitime de juger que la mission de l’évêque étant de sanctifier les prêtres, la trahison est plus grande quand le berger devient loup. On n’oubliera pas, au passage, que la hiérarchie de l’Église n’ayant de sens que si elle est une pyramide inversée, la trahison ne vient pas de ce que le cardinal a plus de pouvoir que les autres, mais au contraire de ce qu’il est censé être davantage serviteur de ses frères.

Ceci étant dit, si l’effroi vient de ce que nous pensons qu’un évêque est a priori plus saint qu’un de ses prêtres, il serait bon que nous revoyons nos critères et, éventuellement, que nous révisions l’histoire de l’Église. À côté des saints évêques — suffisamment nombreux pour que l’opposition entre méchante institution et petit curé soit paresseuse —, combien de prélats qui n’apparaissent dans les hagiographies que comme ceux qui ont persécuté le héros de l’histoire ? 

Sans les saints, un amas de ferraille

Reprenant une phrase célèbre de Blanc de Saint-Bonnet, Léon Bloy écrivait dans Le Désespéré : « “Le clergé saint fait le peuple vertueux, a dit un homme puissant en formules, le clergé vertueux fait le peuple honnête, le clergé honnête fait le peuple impie.” Nous en sommes au clergé honnête. » Nous n’avons pas l’intention de sombrer dans la généralisation abusive en nous demandant quel peuple naît d’un clergé impie. Au nom de l’appel universel à la sainteté, disons plutôt que l’Église, qui a besoin de saints évêques et de saints prêtres, a tout autant besoin de saints laïcs. La notoriété ou la dignité ecclésiastique ne font rien à l’affaire. Bernanos rappelait judicieusement la seule hiérarchie qui vaille, lorsqu’il écrivait que tout évêque digne de ce nom échangerait sans hésiter sa mitre contre la sainteté. Quand il comparait avec drôlerie l’Église à une compagnie ferroviaire, il notait en outre : « Mais, sans les saints, moi je vous le dis, la Chrétienté ne serait qu’un gigantesque amas de locomotives renversées, de wagons incendiés, de rails tordus et de ferrailles achevant de rouiller sous la pluie. Aucun train ne circulerait plus depuis longtemps sur les voies envahies par l’herbe. »

Bref, au-delà de toutes les indignations, de tous les appels à réforme décisive, de tous les commentaires ad libitum ou ad nauseam de l’actualité, une seule chose est urgente, comme en tout temps : la foi en un crucifié indifférent à sa réputation, qui a promis à son premier pape que les portes du séjour des morts ne prévaudraient jamais contre son Église.

La suite est réservée aux membres Aleteia Premium

Vous êtes déjà membre ?

Gratuit et sans aucun engagement :
vous pouvez résilier à tout moment

et je bénéficie des avantages suivants

Aucun engagement : vous pouvez résilier à tout moment

1.

Accès illimité à tous les contenus « Premium »

2.

Accès exclusif à la publication de commentaires

3.

Publicité limitée aux partenaires de Aleteia

4.

Accès exclusif à notre prestigieuse revue de presse internationale

5.

Réception exclusive de la newsletter “La lettre du Vatican”

6.

550 monastères accueilleront vos intentions et les porteront dans leur prière quotidienne

Et vous soutenez le média qui porte vos valeurs chrétiennes
Et vous soutenez le média qui porte vos valeurs chrétiennes
Tags:
Abus sexuelsÉglise
Soutenez Aleteia !
A travers le monde, vous êtes des millions à lire Aleteia, pour y trouver quelque chose d'unique : une vision du monde et de votre vie inspirée par l’Évangile. On prétend qu'il est de plus en plus difficile de transmettre les valeurs chrétiennes aux jeunes d'aujourd'hui.
Et pourtant, savez-vous que plus de la moitié des lecteurs d'Aleteia sont des jeunes de 18 à 35 ans ? C'est pourquoi il est si important que Aleteia demeure un service quotidien, gratuit et accessible à tous. Cependant, un journalisme de qualité a un coût que la publicité est loin de couvrir. Alors, pour qu'Aleteia puisse continuer à transmettre les valeurs chrétiennes au cœur de l'univers digital, votre soutien financier demeure indispensable.
*avec déduction fiscale
FR_Donation_banner.gif
Le coin prière
La fête du jour





Confiez vos intentions de prière à notre communauté de plus de 550 monastères


Top 10
Afficher La Suite
Newsletter
Recevez Aleteia chaque jour. Abonnez-vous gratuitement