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Saint Antoine et le miracle de la soupe empoisonnée 

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Saint Anthony of Padua 01 – ar

© Antoine Mekary

Anne Bernet - publié le 12/06/22

L’ennui avec les saints qui ont le don de la parole, c’est qu’ils dérangent. Tous les moyens sont bons pour les faire taire, y compris le poison. Mais il en faut plus pour effrayer le frère Antoine de Padoue… 

L’une des faiblesses des catholiques actuels, surtout s’ils se savent doctes, est d’avoir perdu l’esprit de foi, qui est aussi souvent l’esprit d’enfance et de se croire plus intelligents, plus éclairés que ceux d’autrefois. Ainsi avons-nous fixé des bornes à ce qui nous semble crédible, et par conséquent à la puissance divine. Certains saints, dont l’existence a été littéralement tissée de miracles, font les frais de notre attitude suspicieuse. Saint Antoine de Padoue, fêté ce 13 juin, en est un bon exemple. Un religieux très érudit s’étant fait récemment son biographe nous a démontré sans la moindre hésitation qu’en fait, nous ne savons rien ou presque d’une des figures de sainteté les plus populaires du catholicisme, pas même sans doute son nom, ceux de ses parents ou sa date de naissance… De quoi désoler tous ceux qui vénèrent le franciscain de Padoue. Faut-il cependant gober toutes les affirmations des sages selon le monde ? Est-on pour autant un imbécile si l’on admet que tout prodige est possible à Dieu, et donc à ceux qu’Il aime ? À chacun d’en juger à la lumière de la foi.

Appelé dès l’enfance

Admettons donc, dans notre naïveté, qu’Antoine, ou plutôt Ferdinand, son prénom de baptême, de Bulhan, une déformation portugaise de Bouillon, est bien né à Lisbonne le 15 août 1195, d’une noble famille, probablement d’origine française par son père, et qu’il a reçu l’éducation soignée de son milieu, le destinant à devenir chevalier. Dans un très joli film destiné à la RAI et distribué en France par Saje, Umberto Marino, prenant quelques libertés, imagine que Ferdinand se serait donné à Dieu en échange de la survie de son meilleur ami qu’il aurait volontairement blessé lors d’un tournoi pour une querelle amoureuse (S. Antoine de Padoue, 11/2021). En fait, la vocation du garçon remonte à son enfance et s’est développée sous la direction d’une mère profondément mariale. Nul dans sa famille ne s’est donc vraiment étonné lorsque cet étudiant surdoué a préféré l’Église à la carrière des armes. Cela ne signifie pas que les siens aient été ravis de ce choix, à en juger par leurs tentatives pour le faire quitter le couvent lisboète des chanoines de saint Augustin, l’obligeant à se réfugier à Coïmbra. Cependant, ce n’est pas là que Dieu l’appelle et, vers 1220, le jeune chanoine quitte son Ordre afin d’entrer, attiré par leur pauvreté, chez les frères mineurs de Francesco Bernadone tout juste installés au Portugal. En prononçant ses vœux chez eux, il prend le nom d’Antoine.

Rien, alors, n’ira comme il en rêve. Il espère le martyre et veut partir évangéliser les musulmans mais n’atteint même pas l’Afrique du Nord. Lors de la réunion des Franciscains à Assise, on prend ce frère portugais inconnu pour un illettré et on le traite en conséquence. C’est par charité qu’il ait reçu dans la communauté du Monte San Paolo près de Bologne comme domestique, et l’on tombera des nues en découvrant qu’il est prêtre, chose rare dans l’ordre puisque François lui-même ne l’est pas, et couvert de diplômes. Obligé, en 1222, de prêcher à Forli à l’occasion d’ordinations, il révèle à cette occasion un prodigieux talent oratoire, si visiblement embrasé par l’Esprit saint qu’il ne sera plus jamais question de le mettre sous le boisseau.

La France est alors, surtout dans le Midi, ravagée par l’hérésie cathare, résurgence du dualisme manichéen antique opposant un dieu bon purement spirituel à un dieu mauvais créateur du monde matériel. Pour échapper à son emprise, il faut s’abstenir du mariage et de la procréation, ne rien tuer, devenir végétarien, se dépouiller de tout. Cette ascèse vers « la perfection », d’où le nom de « parfaits » donné aux plus purs du mouvement, idéal d’ailleurs si difficile à atteindre que la plupart des adeptes ne reçoivent le sacrement y introduisant qu’à leur lit de mort, attire des âmes sincères et éprises d’idéal, souvent scandalisée par la richesse et le comportement du clergé, mais aussi une noblesse et une bourgeoisie méridionales qui voient dans le catharisme un moyen de lutter contre l’influence des « hommes du Nord » représentée par le roi de France et l’Église. Ceux-là, vraiment dangereux, ne sont pas des idéalistes mais, par leur richesse et leur pouvoir, ils entraînent dans l’hérésie des régions entières, jusqu’en Italie. 

Puisque les campagnes et les villes du Sud dénoncent la fortune arrogante du clergé, on leur enverra ces religieux pauvres et mendiants que sont les franciscains et les dominicains. Parcourant inlassablement la Provence, le Languedoc, le Quercy, le Limousin, prêchant sans jamais s’accorder de repos, Antoine ramène les foules au Christ, gagnant le surnom de « marteau des hérétiques » mais se faisant d’innombrables et mortels ennemis. Il sème sur ses pas les miracles les plus merveilleux, les plus inutiles aussi, diront certains, comme le jour où il fait repousser en un instant la somptueuse chevelure d’une jeune femme que son mari a tondue pour la punir d’être allée entendre le prédicateur catholique. Quand les humains ne l’écoutent pas, ce sont les animaux qui rendent justice à la vérité de son enseignement. Et cela agace… Il faut le faire taire. À tout prix.

« N’avez-vous pas honte ? »

C’est sans doute dans les environs de Rimini que des hérétiques décident de l’assassiner. Ils feindront d’avoir été touchés par sa parole et l’inviteront à souper, puis profiteront du repas pour l’empoisonner. Le plan semble infaillible. Ils ont compté sans la Providence divine. Avant le repas guet-apens, Antoine est averti par le Ciel du crime qui se prépare mais, au lieu de se dérober, il se rend à l’invitation, passe à table sans broncher et, à l’instant où l’on apporte les plats et les boissons, il regarde son hôte et l’apostrophe avec la brusquerie dont il sait faire preuve quand le salut du prochain est en jeu : « N’avez-vous donc pas honte de recourir à pareils moyens et croyez-vous vraiment que l’éternelle vigueur de la foi catholique s’affaiblira si je meurs ? »

D’abord stupéfaits d’être démasqués, ses hôtes ne se démontent pas. Ils ont juré qu’il ne s’en irait pas vivant. Moqueurs, ils lui déclarent : « Tes livres saints affirment que les fidèles du Christ prendront des serpents dans leurs mains et boiront du poison sans en éprouver aucun mal. Prouve-le-nous et nous croirons en Lui ! » Imperturbable, Antoine fait le signe de la croix sur l’eau et la soupe qui lui sont destinées, mange et boit comme si de rien n’était et quitte le repas sans éprouver le moindre malaise… Dans le film de Marino, cette tentative d’assassinat aurait été imputable au tyrannique podestat de Padoue. Mais ceci, je vous le garantis, est une autre histoire.

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