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Les mots (un peu) justes du Premier ministre à la Villa Bonaparte

Castex

Chloe Lamidey / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Xavier Patier - publié le 22/10/21

Reçu par le pape François, le Premier ministre s’est livré à une belle leçon d’histoire de la France et de l’Église, riche non seulement de rappels opportuns et de brillants raccourcis, mais aussi, estime notre chroniqueur Xavier Patier, de quelques contresens.

Il arrive qu’un esprit de fraîcheur souffle sur les discours de nos chefs. Ainsi de Jean Castex, Premier ministre, qui a manifesté une empathie dont nous avions oublié le goût, dans les propos soigneusement préparés qu’il a tenu à la Villa Bonaparte la semaine dernière, après avoir rencontré le pape François et entendu le cardinal Pietro Parolin. 

À quoi faut-il attribuer ce moment d’amitié ? Peut-être le contact avec le pape a-t-il produit cet effet euphorisant qui avait déjà agi quand Jacques Chirac était sorti enivré de son entretien avec Jean Paul II, ou quand Nicolas Sarkozy, après avoir été reçu par Benoît XVI, avait prononcé avec emphase au Latran le texte rédigé par un dominicain adepte de la « laïcité positive ». 

Un effet Villa Bonaparte ?

Ou peut-être existe-t-il un « effet Villa Bonaparte », qui souffle aux dirigeants français, le temps d’une allocution, les mots doux aux oreilles catholiques qu’ils n’oseront jamais prononcer devant l’Assemblée nationale. On se rappelle le général de Gaulle énonçant à la villa en 1967, devant la colonie ecclésiastique française de Rome, des propos imprégnés d’une provocante espérance chrétienne, dans des termes que, selon son habitude, il avait lui-même rédigés : « L’Église est éternelle et la France ne mourra pas. L’essentiel, pour elle, est qu’elle reste fidèle à ce qu’elle est et, par conséquent, fidèle à tous les liens qui l’attachent à notre Église. C’est le cas ! Et c’est pourquoi, quels que soient les dangers, les crises, les drames que nous avons à traverser, par-dessus tout et toujours nous savons où nous allons. Nous allons, même quand nous mourrons, vers la Vie. » Il fallait De Gaulle pour dire cela.

Tout de même, « l’Église est éternelle et la France ne mourra pas », ces mots prononcés il y a plus de cinquante ans par un vieux chef séculier accablé d’épreuves, comme cela nous fait du bien, aujourd’hui, de les entendre encore, quand les sages et les savants voudraient nous faire croire que le temps est venu d’enterrer et l’Église et la France. 

Une leçon d’histoire

Il ne fallait certes pas en demander autant à Jean Castex. Les entrailles de l’Église catholique ne sont manifestement pas pour cet encore jeune méridional, un monde familier. À la villa Bonaparte, Jean Castex marchait sur des œufs, mais comme quelqu’un qui n’aurait jamais mis les pieds dans un poulailler. Il n’empêche, il a su trouver des mots justes. Un peu justes, parfois, mais je n’ai pas envie d’être cruel avec cet homme de bonne volonté égaré à Matignon par décision du prince.

Le Premier ministre a rappelé d’abord que la Nation française est née il y a quinze siècles avec le baptême de Clovis : voilà qui nous change de la ritournelle consistant à faire commencer le monde en 1789…

Le Premier ministre a rappelé d’abord que la Nation française est née il y a quinze siècles avec le baptême de Clovis : voilà qui nous change de la ritournelle consistant à faire commencer le monde en 1789, quand ce n’est en 1968. Dont acte. La suite de son discours a été une leçon d’histoire de la France et de l’Église, riche d’opportuns rappels, de brillants raccourcis et de quelques contresens. Nous avons eu droit à Philippe le Bel, au Concordat, et même à l’encyclique Au Milieu des sollicitudes, après quoi les choses se sont quelque peu dégradées. Est-ce la faute de son accent du sud-ouest ? Quand Jean Castex parle de la sagesse de Léon XIII, on croit entendre un maire franc-maçon de Gascogne protester, étonné de sa propre audace, de son amitié pour le curé du village. Mais je m’étais promis de ne pas ironiser sur la forme. Regardons le fond.

La fêlure a subsisté

Le chef du gouvernement a donné sa lecture de la loi de 1905. Pour lui, cette loi a marqué le terme de sept siècles de gallicanisme pour rendre enfin sa liberté à l’Église, comme l’aurait admis le cardinal Merry del Val lui-même. Étonnante analyse ! Le gallicanisme n’est ni la cause, ni le prétexte des politiques anticléricales de la IIIe République. La rupture des relations diplomatiques avec le Saint-Siège en 1904 et la loi de séparation 1905 ont résulté d’une offensive anticatholique pleine d’une animosité idéologique dirigée contre Rome autant que contre l’Église domestique ; et si les catholiques de France ont pu se sentir après coup soulagés, c’est parce que le divorce avait été d’une violence extrême. La laïcité républicaine a mis plusieurs décennies à retrouver un équilibre qui est toujours resté fragile, malgré les efforts des parties. Jean Castex a eu raison de souligner le rôle de la Grande Guerre dans la réconciliation symbolisée par la canonisation de Jeanne d’Arc en 1920 et le rétablissement des relations diplomatiques avec le Saint Siège en 1921. La fraternité d’armes plus que le dialogue civil avait recollé les morceaux. Mais la fêlure a subsisté, et la République ne s’est jamais totalement remise d’avoir perverti un jour la laïcité en intolérance. 

Mais les chrétiens qui respectent la loi civile ne confondent pas la loi civile et la loi de la conscience. C’est pour cette raison, entre autres, que le secret de la confession est non pas au-dessus, mais en dehors de la loi pénale.

J’ai été moins convaincu également quand le Premier ministre a évoqué la loi d’août dernier confortant le respect des principes de la République. Cette loi était nécessaire, ce qui ne signifie pas qu’elle est bien conçue. Pour n’avoir pas osé nommer le danger islamiste, elle a sombré, dans son chapitre relatif à l’exercice des cultes, dans un empilement de mesures de police tous azimuts. On visait la mosquée radicale et des obus sont tombés sur l’église paroissiale. Le Premier ministre s’en est d’ailleurs presque excusé, promettant que les préfets seraient invités à rendre raisonnable tout ce tracassin administratif. L’avenir, peut-être, lui donnera raison.

Loi civile et loi de la conscience

Puis Jean Castex, d’ajouter, droit dans ses bottes : « La séparation de l’Église et de l’État ne signifie en aucun cas la séparation de l’Église et de la loi. » S’il avait lu saint Paul dans sa lettre aux Romains, le chef du gouvernement aurait su que cette affirmation était inutile : les catholiques respectent la loi civile. C’est leur marque de fabrique. Mais les chrétiens qui respectent la loi civile ne confondent pas la loi civile et la loi de la conscience. C’est pour cette raison, entre autres, que le secret de la confession est non pas au-dessus, mais en dehors de la loi pénale. Même les totalitarismes l’ont compris. Même les Chinois. Il n’y a que Gérald Darmanin pour l’ignorer. S’il avait été inspiré, le Premier ministre aurait pu reprendre à son compte la proposition de loi constitutionnelle imaginée par Philippe Bas et reprise par le candidat Michel Barnier, tous deux catholiques : « Nul individu ou nul groupe ne peut se prévaloir de son origine ou de sa religion pour se soustraire à la loi commune. » Décidément, il n’y a que les catholiques en France pour comprendre la laïcité !

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