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Abus sexuels : ces témoignages de victimes pour comprendre l’indicible

CHILD ABUSE

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Mathilde de Robien - publié le 05/10/21

En publiant les témoignages des victimes, la Ciase souhaite "aider à comprendre l’indicible" et permettre aux personnes qui ont osé confier leur histoire douloureuse de passer de la condition de victime au statut de témoin.

Sans elles, rien n’aurait été possible. Jean-Marc Sauvé, président de la Ciase, rend un hommage particulier à toutes les victimes qui, par leur parole, ont contribué à faire la lumière sur les abus sexuels perpétrés au sein de l’Eglise depuis 70 ans. Un hommage sous la forme d’un document de 200 pages, intitulé De victimes à témoins, annexé à l’accablant rapport de la Ciase. Il regroupe des témoignages extraits des centaines d’auditions recueillies par la commission et des milliers de lettres reçues. Des prises de paroles qui bien souvent soulagent : « C’est une page qui, dans ma vie, ne pèse plus aussi lourd qu’avant. Parce qu’une fois qu’il y a eu un verdict et qu’on est reconnu victime, il y a déjà une espèce de poids qui s’en va ». Une démarche qui permet d' »arriver à une douleur complètement assumée », confie une autre victime.

Les styles des courriers sont très divers, « d’un bristol qui dit l’essentiel jusqu’à l’aide-mémoire apporté pour une audition, en passant par le poème ou le récit de vie rédigés entre deux moments de hantise », expliquent les auteurs du recueil. « La lecture de ces témoignages est terrible », préviennent-ils. « Elle requiert du temps tant la première lecture est magnétisée par les faits dramatiques. »

Dans ces courriers, généralement rédigés des dizaines d’années après les faits, une vie toute entière se dit. Ils racontent une rupture, une cassure, un destin brisé.

Le père m’a entraîné vers sa tente, qu’il a fermée, il m’a serré contre lui, il sentait le cigare froid (il fumait des cigarillos), je détestais cette odeur, je tentais de me dégager mais il a serré encore plus fort et il a commencé à m’embrasser. (…) Le week-end a fini, je suis rentré ne disant rien à mes parents, puis j’ai pris une douche. Dans mon cerveau, j’avais l’impression que des cadenas s’étaient verrouillés, me disant que cela était peut-être normal. (…) Le lendemain, j’ai repris le chemin de l’école, j’étais en 5e. Je repensais à ce sale week-end, à partir de ce jour, je ne comprenais plus rien en maths, plus rien n’était pareil. Le prof me tapait avec la brosse du tableau ou le dictionnaire me volait dessus. En parler, mais en parler à qui ? Où, comment ? Quels mots mettre sur ce qui venait de m’arriver ? Et puis qui va me croire ? C’était tellement énorme.

Pierre était né dans une famille croyante, à 11 ans il est entré au petit séminaire de *** en internat bien sûr. Au bout de quelques mois, quelque chose se brise en lui… Malgré tout, il souhaite toujours devenir prêtre, ce à quoi il ne parviendra pas car il commence à souffrir de « dépression », vers 18-20 ans. Nous sentons bien qu’il est écrasé par quelque chose, mais ce n’est que dans les dernières années de sa vie que l’on peut percevoir quelques phrases, et surtout voir des dessins réalisés lors d’ateliers à l’hôpital, qui mettent en évidence ce que l’on ne pouvait pas imaginer.

Certains ont mis des années à se décider à parler.

Voilà maintenant environ quatre ans que j’ai commencé à ébaucher cette lettre et je suis enfin arrivé à la terminer. Je réalise maintenant que cette lettre est une lettre de dénonciation, même si je sais que l’abbé *** n’est plus de ce monde ; même si je sais pertinemment qu’il ne sera jamais jugé pour ses crimes, car c’est bien de crimes qu’il s’agit.

Il ressort aussi que ces crimes ont affecté non pas une époque de leur vie, mais la totalité de leur existence. Des faits qui ont contribué à « semer la mort dans la vie » dit le pape François. Même lorsqu’il n’y a pas eu de symptômes ni de troubles psychologiques, toute la vie reste néanmoins marquée, bouleversée par ces violences.

J’avais 5 ans et tu en avais 50. Tu m’as tout pris. Tu as volé ma vie. Tu m’as détruite. Tu as détruit ma vie la première fois que tu m’as violée. Je suis devenue étrangère à moi-même pour pouvoir survivre sans affect, sans émotion. Je suis une morte vivante pour la vie. À 66 ans, je suis tellement vide que j’ai du mal à trouver les mots pour me révolter contre toi.

Parfois quand j’ai une relation intime avec mon épouse, l’ombre du prêtre plane toujours au-dessus de ma tête. Cela me fait perdre mes moyens.

La lecture de ces lettres révèle des abus de confiance commis par ceux qui détenaient une autorité spirituelle, et atteste d’un isolement des victimes, en raison de faits qui paraissaient improbables.

Je suis retourné dans ma tente pour me coucher en me disant que cela était peut-être normal, il était le père ***, il avait autorité, il fallait le respecter, il était prêtre. Je ne savais plus que penser, surtout que mes parents le considéraient tellement.

Cet homme était le pilier de la famille, la référence, la personne de confiance vers qui toute la famille se tournait pour avoir un avis, des conseils. Il était toujours gentil avec moi, je me suis dit qu’il savait ce qu’il faisait. J’ai donc fait ce qu’il m’a demandé, ce maudit geste qui me dégoûte encore à bientôt 44 ans. J’étais en 6e , j’avais 11 ans, mon 12e anniversaire approchait. (…) Une partie de moi hurlait en silence, lui demandait d’arrêter mais les mots ne sortaient pas. Une autre, voyant ses yeux me disait ne me pas m’inquiéter. La semaine a passé, les souvenirs se sont cachés bien loin dans mon cerveau, enfermés dans un coffre dont j’ai perdu la clé durant des années, de très longues années.

Demeure enfin la difficile question du pardon. Comment pardonner lorsque le crime n’est pas clairement nommé, reconnu?

On est toujours dans cette culture du pardon à tout prix alors que, je ne sais pas, quand on va se confesser ce n’est même pas nous-mêmes qui donnons le pardon il n’y a que le Christ qui peut pardonner. Donc là il y a vraiment une anomalie de fonctionnement et puis de théologie je n’en sais rien. (…) Et j’ai eu aussi cette idée-là, j’ai même écrit au provincial, je lui ai dit « je souhaite pardonner » et puis maintenant je me dis : « Mais quel con ? Je ne souhaite pas pardonner, c’est à lui de souhaiter de me demander pardon ou alors, ou alors… ». Le pardon c’est quand on peut tourner la page une fois qu’on l’a lue, si on la tourne sans la lire, ça ne va pas. Vous voyez ce que je veux dire, c’est-à-dire qu’il faut une reconnaissance circonstanciée des faits, il faut qu’on ait mis en place pour que ça ne se reproduise pas, il faut des tas de choses.

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Abus sexuelsCiase
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