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Entre l’empathie et l’emprise, savoir choisir les bonnes personnes

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L’empathie est une qualité vitale mais elle ne doit pas devenir un esclavage.

François Bert - Publié le 23/05/20

De l’empathie à la manipulation, il n’y a souvent qu’un pas. Or, il ne suffit pas de « tenir le bon discours » ou de faire preuve d’empathie pour être l’homme de la situation sachant décider avec discernement, dans le respect des personnes.

La multiplication récente des affaires d’abus dans les congrégations comme dans la vie pastorale mais aussi les dissensions violentes que l’on a pu observer dans un certain nombre d’organisations, qu’elles soient publiques, privées, associatives, scolaires, politiques ou religieuses, nous interrogent avec vigueur sur la manière dont nous intégrons le facteur humain dans la construction d’un projet.

Empathie et emprise

La formule est facile mais pourtant limpide : il n’y a pas de sadique sans masochiste, autrement dit, le pervers dure et se déploie d’autant plus qu’il trouve une population éduquée à souffrir sans murmure. À marteler sans cesse dans certains univers qu’il faut savoir offrir, que la vie est souffrance, que l’abandon à Dieu doit être aveugle et qu’il faut renoncer à soi au point de n’avoir plus de désir propre, en oubliant « le comme soi-même » de l’injonction du Christ à « aimer son prochain », on génère des générations qui subissent et endurent longtemps avant que crie en eux le bon sens étouffé. Surtout si au même moment on célèbre et on encense le prêtre (mais il en va de même de certains managers « gourous ») au point qu’on s’interdit d’avoir sur lui une pensée critique. 

Il y a plus grave, et c’est somme toute le point le plus bloquant à la libération de la parole : ce sont les effets de groupe. Certains milieux vivent comme des réserves. Le sentiment d’appartenance prenant le pas sur bon sens, on cherche à y maintenir l’unité communautaire en suspectant de traîtrise toute personne capable d’émettre des critiques sur le fonctionnement du groupe. On crée des réseaux où l’étiquette religieuse et/ou politique suffit à devenir aussitôt « quelqu’un de bien », quel que soit par ailleurs le comportement. On a pu ainsi discréditer dans des affaires de fonctionnement courant une personne qui « ne pensait pas assez bien » ou dont le statut ou la pratique visible « ne cochait pas les cases » et dans le même temps favoriser le salopard dont les pratiques managériales douteuses, les entourloupes commerciales et les maltraitances sautaient aux yeux mais qui donnait les gages attendus de pratique, d’appartenance et de discours. En somme on a fait converger, funeste alliance, l’empathie de fidèles entraînés à ne penser qu’au groupe et l’appétit de loups opportunistes ayant vu l’intérêt d’abuser de la situation. 

« Les situations d’emprise sont fréquentes dans les organisations quand existe notamment cette double vulnérabilité de principe : s’interdire de juger par soi-même et considérer que, si le discours est bon, la personne le sera aussi. »


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Fausses et vraies victimes

Au-delà des cas extrêmes révélés récemment par de nécessaires et courageuses enquêtes internes, les situations d’emprise sont fréquentes dans les organisations quand existe notamment cette double vulnérabilité de principe : s’interdire de juger par soi-même et considérer que, si le discours est bon, la personne le sera aussi. Le biais idéologique est une tentation facile d’expliquer les conflits, surtout quand une allégeance à un groupe interne ou externe à l’entreprise nous retient ou nous oblige. Or, c’est précisément dans ces zones critiques qu’il s’agit de faire preuve d’indépendance d’esprit en s’attaquant à la racine du problème : la construction humaine et ses sous-jacents comportementaux. L’idéologie, qui peut être un mobile, est aussi et surtout l’habillage d’une quête personnelle déréglée, entre besoin d’exister, revanche, dépendance ou fuite. Et ce biais amène souvent à se tromper dans l’analyse du problème.

Ayant été impliqué dans le diagnostic et la sortie de crise d’au moins cinquante structures de toutes tailles et statuts, dont deux récemment ont fait grand bruit, je veux le dire avec force : les conflits internes aux organisations viennent de deux causes majeures, l’erreur de casting et la présence de personnalités toxiques. J’entends par erreur de casting le fait de mettre notamment un expert ou un communicant à des postes de direction générale où doit prévaloir le discernement situationnel propre aux chefs naturels ; il existe une solution à cette erreur de casting : créer des binômes ou des trinômes dans lesquels le discernement d’un adjoint « chef naturel » compense le souffle désordonné ou l’expertise tatillonne du dirigeant historique. 

Les personnalités toxiques

J’entends par personnalité toxique toute personne qui, par construction personnelle, vit sur une image sublimée d’elle-même qui ne souffre pas la contradiction et amène à un déni profond de réalité. Dans le premier cas, un certain nombre d’erreurs vont apparaître et avec elle, des maladresses, des rigidités, des fautes de goût ou manque de clairvoyance. C’est grave mais rattrapable, notamment par la construction d’équipe mentionnée en sus et l’accompagnement du dirigeant au discernement. Dans le deuxième cas, après une succession d’échecs plus ou moins dissimulés, le mécanisme de la personnalité toxique sera toujours de se camper, l’air de rien, en victime, en identifiant les défauts des uns et des autres et en les investissant avec une telle charge affective que le regard de l’opinion publique se porte irrésistiblement vers le(s) nouveau(x) coupable(s) désigné(s). 

Quand les deux cas se présentent à la fois, la situation est inextricable sans un regard objectif capable de diagnostiquer, en dehors de l’embrouillamini du conflit, la personnalité de chacun et ses tendances comportementales. Un critère, dans ces phases bousculées, est à observer de près : toute personne qui vous embarque, souvent par un mensonge très sophistiqué ou de pur aplomb, sans vérification possible, dans une loyauté affective inconditionnelle, a de grandes chances d’être une fausse victime, « absolument touchante » mais vous interdisant une réflexion impartiale et, au regard des faits, incapable de penser l’avancée collective en réduisant son besoin.

« L’empathie est une qualité vitale mais elle ne doit pas devenir un esclavage, c’est-à-dire se transformer en un déterminisme qui vous empêche de résister aux sollicitations. »

L’empathie ou le don

L’empathie est une qualité indispensable, dont l’absence est symptomatique des personnalités toxiques. Nous noterons que l’empathie n’est pas la sympathie et que bien des personnalités toxiques sont capables de s’intéresser à vous sans jamais se mettre à votre place ni encore moins intégrer votre besoin dans leur démarche. Beaucoup d’hommes politiques, par exemple, sont charmants, vous donnent l’impression de vous avoir rejoints quand ils parlent avec vous, mais viennent en réalité mobiliser votre énergie et votre voix sans la moindre intention d’intégrer dans leur action future ce que vous leur avez dit.

L’empathie est une qualité vitale mais elle ne doit pas devenir un esclavage, c’est-à-dire se transformer en un déterminisme qui vous empêche de résister aux sollicitations. Les vagues de campagnes politiques se nourrissent grassement de l’empathie des Français, qu’un martèlement médiatique quotidien sur toutes les causes existantes ou imaginables dans le monde a transformé en véritable labour de générosité (qui, d’ailleurs, faute de moyens, compatit sans plus pouvoir passer à l’acte). Ressentir ne veut pas dire agir, et entre l’empathie et le choix du don il y a une étape de tri qui s’appelle la décision. Cet espace est un royaume à respecter, où chacun a le devoir de se créer les moyens de son règne en y laissant séjourner le roi discernement, qui ne vient jamais sans ses deux pages, la liberté et le temps.

Choisir les bonnes personnes

Dans la période bousculée que nous vivons, alors qu’une société sans repères cherche des inspirations, canalisons peut-être notre désir de bien faire en concentrant notre énergie, pour les projets à venir, sur le choix des personnes et des équipes qui permettent d’abord par leurs qualités humaines l’avancée collective. Comme saint Rémy laissant à Clovis le pouvoir temporel pour gouverner le pays au cœur des temps barbares, renonçons à l’illusion des rêves spirituels, terreau totalitaire, pour la traversée cahotante mais durable d’une équipe qui, sans renoncer à être inspirée, met d’abord les bonnes personnes aux bons endroits.


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