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Les cloches sonnent-elles encore en France ?

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Véritables âmes d'une commune, les cloches des églises marquent le temps liturgique et civil. Mais leur sonnerie n'est pas réglementée de la même manière dans toutes les villes. Qui décide de les autoriser ou de les interdire ? Point sur les règles juridiques en vigueur.

Dans les 35.356 communes que comptent la France, les cloches sonnent plus ou moins quotidiennement. Appartenant au paysage sonore depuis des siècles, de nombreux habitants ont l’habitude de caler leur vie quotidienne aux battements de celles-ci. Pourtant, les cloches semblent se faire de moins en moins entendre, que ce soit dans le paysage rural ou urbain. Les Français seraient-ils exaspérés par ces tintements réguliers, trop souvent synonymes d’une pratique religieuse que la société voudrait enfermer le plus possible dans la sphère privée ? Est-ce tout simplement une question de confort ? Les Français, réputés râleurs, considèrent-ils ces cloches comme des « nuisances sonores » ? Les raisons de ce silence, de plus en plus constaté, proviennent d’une réalité toute autre et ne sont pas aussi polémiques que l’on pourrait imaginer.

Entre temps civil et liturgique

Il faut tout d’abord distinguer l’usage civil de l’usage cultuel. En effet, les cloches marquent deux temps spécifiques : le temps civil et le temps religieux. Le temps civil correspond aux heures de la journée ; le temps liturgique correspond aux offices religieux et aux fêtes exceptionnelles (angélus, mariage, enterrement, commémoration etc). Ce signal sonore apparaît donc très régulier au cours de la journée. Destiné à être entendu de tous, sa portée et donc particulièrement importante afin d’être entendu de loin. Les litiges démarrent souvent pour cette raison. Pour des riverains habitant à proximité, cela peut être vécu comme une gêne. Les troubles occasionnés par les sonneries peuvent conduire à des litiges mais ceux-ci sont extrêmement rares. Les plaignants sont, en effet, généralement « isolés » et la majorité de la population souhaite, en général, le maintien des sonneries, car habituée à les entendre et à se repérer grâce à elles. En France, des riverains nouvellement installés à proximité d’une église et dérangés par ces sonneries ne concernent que un ou deux cas par an en France !

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Patrice THEBAULT I CIRIC
Cloche

Qui gère ces litiges ?

Depuis la loi du 9 décembre 1905, c’est le maire qui doit régler — par arrêté municipal — l’usage des cloches tout en maintenant deux principes fondamentaux : faire respecter l’ordre public mais aussi la liberté de culte. Concrètement, le maire peut, sans aucun problème, faire arrêter les sonneries civiles si les habitants se sentent dérangés par les sonneries nocturnes (correspondant à 99 % des litiges). Le maire trouve alors un compromis en suspendant la sonnerie entre entre 22h00 et 7h00 du matin. Par contre, il ne peut pas interdire les sonneries liturgiques sous peine d’entraver la liberté de culte.

Comment faire, alors, lorsqu’un riverain se plaint d’être dérangé par la sonnerie de l’angélus, qui a lieu trois fois par jour (6h00, 12h00 et 18h00), plus particulièrement par celle du matin ? Dans ces cas particuliers, un accord à l’amiable peut être établi entre le maire et le curé de l’église. La sonnerie peut être reculée d’une heure mais le curé a tout à fait le droit de refuser, notamment si la majorité de la population souhaite maintenir la sonnerie de l’angélus à 6h00 du matin. Si la sonnerie n’est pas jugée « excessive », le maire ne peut l’interdire. Toute la difficulté est donc d’évaluer le niveau de gêne. Au maire de savoir apprécier le caractère « excessif » des nuisances sonores. En cas de gros désaccord entre le maire et le curé, c’est alors au préfet de trancher. Le maire doit cependant prévoir des exceptions notamment lors de grandes fêtes religieuses : messe de minuit, veillées nocturnes de Pâques etc.

Si le riverain n’a pas réussi à trouver d’accord à l’amiable avec la mairie, il peut, s’il le souhaite, porter l’affaire en justice. Ces cas sont cependant extrêmement rares. Interrogé par Aleteia, Eric Sutter, Président-fondateur de la Société française de campanologie le confirme : « Les litiges, on en parle dans les médias, mais statistiquement ils correspondent à moins de 0,5% des litiges en France. Ceux qui sont passés devant les tribunaux, il y en peut-être une quinzaine ou une vingtaine depuis la Seconde Guerre mondiale ». Une goutte d’eau donc !

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Les Français attachés à leurs cloches

Si ces litiges sont rares c’est parce que les Français sont très attachés à leurs cloches, qu’ils soient croyants ou non. « Souvent, ceux qui ne veulent pas entendre les cloches, ce sont les néo-ruraux. Ils veulent le silence absolu parce qu’ils ont quitté la ville dans ce but. Mais généralement ils se mettent à dos l’ensemble de la population rurale. Car que se soit l’horaire civil ou religieux, c’est un point de repère sonore pour les habitants. Même s’ils ne vont pas à la messe, dès qu’ils entendent la cloche, ils savent où se situer dans leur journée. Ils ne sont pas toujours collés à leurs montres ou à leurs smartphones. À partir du moment où l’on supprime les sonneries, on perturbe la vie des gens », précise Eric Sutter. Les cloches sont un ainsi un « marquage » qui dépasse de loin la notion de culte.

Élément auquel on pense moins : les cloches participent également à la cohésion d’une commune. Sonner les cloches lors d’un mariage ou d’un enterrement invite les gens à se sentir impliqués par la vie de la communauté et à s’intéresser à leurs voisins.

Alors pourquoi les cloches sonnent-elles moins de nos jours ?

En réalité, certaines églises sonnent moins leurs cloches, voire jamais, pour deux grandes raisons : la baisse de la pratique religieuse et l’état défectueux des clochers. Le maire peut tout à faire suspendre les sonneries en raison du manque de solidité du clocher. Cas beaucoup plus rare : en cas d’orage (si pas d’équipement parafoudre) ou en cas d’épidémies (le nombre de décès entraînant alors une fréquence accrue de sonnerie des cloches). C’est souvent le manque d’entretien qui nécessite l’interdiction de sonner les cloches. Les mairies, surtout en zone urbaine, ne considèrent pas toujours comme une priorité de les restaurer. « Les grandes communes comme Paris, Lyon, Marseille… qui possèdent de nombreux clochers, n’entretiennent pas toujours les installations techniques », précise Eric Sutter. Il existe également des cas particuliers : les églises construites après 1905, et donc appartenant aux diocèses, sont parfois construites sans clocher pour des raisons financières.

L'église Saint-Martin de Roullours (Normandie, France). © Ikmo-ned/ Wikimedia

La baisse de la pratique religieuse explique également en grande partie la diminution des sonneries dans certaines communes. « Ce silence se manifeste surtout en zone rurale car il y a beaucoup moins de prêtres qu’avant », explique Eric Sutter. « Pour que l’église soit maintenue au culte, il faut qu’il y ait au moins une messe par an. Quand il n’y a plus de messes, il n’y a plus de sonnerie d’offices. Les mariages sont également rares en raison de la population vieillissante. Par contre l’angélus est maintenu car automatisé. »

Autre élément à souligner : le manque cruel de bénévoles laïcs chargés d’accompagner le clergé dans le bon déroulement des cérémonies. La disparition des sacristains et des bedeaux entraînent une perte des traditions et le clergé, non formé, ne sait pas toujours sur quel bouton appuyer pour actionner les cloches. Lorsqu’elles le sont — pour des grandes fêtes religieuses, des mariages ou des enterrements — elles sonnent généralement de manière aléatoire. Alors qu’autrefois les sonneries était actionnées de façon particulière pour indiquer un évènement précis : enterrement d’un homme, d’une femme, d’un enfant, sortie d’un mariage… aujourd’hui, les cloches sont généralement déclenchées à tout va et les « traditions musicales » se perdent, à la fois chez le clergé, mais aussi chez les riverains, incapables de différencier à quoi correspondent les sonneries.

Encore un bel avenir pour les cloches

Ce constat amère ne sonne pourtant pas la fin des cloches. « Des églises continuent d’en construire de nouvelles. Les communautés chrétiennes s’intéressent encore à leurs cloches et ont une réelle envie de les faire sonner. Elles témoignent de la foi des gens et font partie intégrante de la liturgie. Statistiquement, il y a effectivement moins de sonneries car il y a moins d’offices, mais ce n’est pas un abandon de la cloche. C’est plutôt le reflet d’une baisse de la pratique religieuse dans le paysage français », explique Eric Sutter. Par ailleurs, de plus en plus de passionnés, en dehors du cercle des chrétiens, s’intéressent aux cloches pour leur beauté musicale et cherchent à les valoriser. Le glas n’est donc pas encore prêt de sonner pour les cloches.

Découvrez les plus hauts clochers de France dans ce diaporama :

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