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La prière, le jeûne et l’aumône. Le triptyque est connu, et s’il ne l’était pas, la messe du mercredi des Cendres (si tant est qu’on y aille) serait là pour l’apprendre. Tout catholique un tant soit peu dégrossi sait donc que, durant les quarante jours qui précèdent Pâques, on travaille à sa conversion en priant, en jeûnant et en donnant. Certes. Mais les choses étant ce qu’elles sont, tout catholique sait-il que, du point de vue d’un orthodoxe quelconque, il est quand même un petit joueur en matière de pénitence visant à la conversion ? Sait-il aussi qu’il pratique un carême qui n’a plus grand-chose à voir, pour la question du jeûne, avec celui que l’Église, c’est-à-dire la hiérarchie épiscopale, jugeait évident jusque dans les années 1910-1940 ?
Un effet cliquet
In illo tempore, avant la société de consommation, en des périodes où l’abondance alimentaire n’avait pas l’évidence qu’elle a aujourd’hui par la grâce des engrais chimiques, des mastodontes agro-industriels totalement capitalistes et de la Politique agricole commune (entre autres, car on en oublie), l’abstinence et le jeûne quadragésimaux [relatifs aux quarante jours du carême, Ndlr] avait une rigueur, au moins normative, qui visait littéralement à creuser l’appétit pour se nourrir de la prière. Non-consommation de viande, tolérance des œufs et du lait, jeûne quotidien avec une simple collation en sus de l’unique repas, rachat des dispenses par le biais de dons pécuniaires fléchés, on ne mégotait pas. Il fallait se serrer la ceinture, mais, disait-on, quand on aimait comptant, on cherchait à revivifier sa vie spirituelle engoncée dans la pesanteur quotidienne et le laisser-aller.
Quant à la prière… eh bien ! Elle a changé également. Ses formes normées et méthodiques ont été bousculées, voire radicalement abandonnées.
Et puis vinrent les guerres, spécialement la Seconde, durant laquelle l’Allemagne nazie pilla toute l’Europe pour se nourrir. Pie XII, cœur sensible derrière ses apparences de hiérarque dévot et pasteur soucieux de ce qu’il était possible de faire porter aux âmes et aux corps des fidèles, concéda, en 1941, pour la durée du conflit, un nombre conséquent d’aménagements. Las ! La guerre eut un effet cliquet. Il fallut attendre 1949 pour qu’un semblant de restauration eut lieu, mais l’on ne revint en fait jamais vraiment en arrière, jusqu’à Vatican II. Puis Paul VI se défaussa sur les conférences épiscopales, qui n’en demandaient pas tant mais ne se privèrent pas de saisir le pouvoir qui leur était donné, de liquider tout ce qui restait d’efforts physiques dans la vie spirituelle, à tel point qu’on a désormais bien du mal à considérer la gourmandise comme un péché capital.
Préférence à l’aumône
On caricature, bien sûr. Car les choses sont évidemment plus complexes. En effet, depuis le milieu du Moyen Âge, l’Occident latin mitige la pénitence alimentaire avec les bénédictions épiscopales et papales. Introduction de la collation en plus du repas unique, extension des aliments autorisés, organisation d’un système de dispenses multiples, les exemptions se sont multipliées, selon des logiques qui laissent parfois pantois. Ainsi les Espagnes (et les terres qu’elles avaient conquises et perdues) purent-elles bénéficier jusqu’au milieu du XXe siècle d’amples dispenses de l’abstinence voire du jeûne, privilège remontant à 1778. Et la multiplication des indulgences au XIXe siècle et au début du XXe siècle aboutit à un Code de droit canonique de 1917 qui entérine en fait tout une série de mitigations. L’obligation de la loi originelle devenant impossible, autant réduire les exigences générales. Les années 1950 et la suite ne furent donc jamais qu’une manière de porter à son aboutissement la longue tradition de réticence latine à la pénitence alimentaire.
Bref, le carême catholique n’est plus ce qu’il était. D’aucuns pourront dire qu’il est désormais plus authentique, mais, à vrai dire, de ceci l’historien ne peut rien dire.
D’une certaine manière, il lui a été préféré la prière, et peut être surtout l’aumône, mais une aumône finalement toujours bien ordonnée à partir de la fin du XVIe siècle et plus encore à partir du début du XVIIe siècle. C’est alors que se développe une forme de rationalisation de la générosité, qui entend réserver la charité aux vrais pauvres, les pauvres honteux, tombés dans la précarité ou la misère sans fautes de leur part et prêt à se mettre au travail pour s’en sortir, et en exclure les mendiants et gens sans aveux qui abusent de la crédulité et de la générosité des âmes pieuses. Le mendiant professionnel, celui qui gagnait sa vie en quêtant et tenait ainsi la fonction sociale de rappeler sans cesse à une société qui se disait chrétienne que donner aux pauvres gueux, c’était prêter au Bon Dieu et soulager le Christ souffrant, disparut progressivement de l’horizon familier — durant le XIXe siècle en Bretagne, plus tôt ailleurs. L’aumône fut ainsi fléchée vers les institutions et non les personnes, et les papes du XVIIIe siècle et les évêques du XIXe siècle qui permettaient le rachat de l’abstinence par le versement de dons aux œuvres ecclésiastiques s’inscrivaient pleinement dans cette logique utilitariste. Les années 1960 n’ont fait que poursuivre la logique en réorientant la générosité quadragésimale vers l’aide au développement dans ce que l’on appelait alors le Tiers Monde, et c’est désormais plus ou moins la norme.
"On ira tous au Paradis"
Quant à la prière… eh bien ! Elle a changé également. Ses formes normées et méthodiques ont été bousculées, voire radicalement abandonnées. Si le chapelet perdure (mais qui peut résister à la facilité, à la simplicité et à la Sainte Vierge ?), tout ce qui relevait de la structuration ordonnée de la vie spirituelle destinée à faire croître par une série d’étapes bien balisées (lutte contre le défaut dominant qui permet d’assurer notamment l’étape purgative, qui précède les étapes illuminative et unitive) tout en conservant une forme de souplesse, a été balayé par le biais de la compréhension vulgarisée de la "petite voie" de Thérèse de l’Enfant-Jésus — Dieu ne demande pas des exercices spirituels, Il demande de l’aimer — et l’expérience sensible de l’Esprit saint diffusée depuis les campus états-unien à la fin des années 1960. Et du côté du contenu, la reconnaissance de sa culpabilité face à la justice divine, le remords de ses fautes et la déploration de ses péchés, qui alimentaient l’exercice spirituel de la préparation à la mort et la pratique de la mortification, ont été submergés par une critique assez radicale du péché originel plus ou moins dérivée d’un rousseauisme alimenté à une vulgate psychanalytique qui permet à tout à chacun d’aller au Paradis.
Un carême plus authentique ?
Bref, le carême catholique n’est plus ce qu’il était. D’aucuns pourront dire qu’il est désormais plus authentique, mais, à vrai dire, de ceci l’historien ne peut rien dire. Il peut juste poser que cette argumentation par l’authenticité traduit un rapport nouveau au passé, qui ne devient normatif qu’en les choses que l’on choisit comme pouvant l’être — une partie du passé liturgique, certaines pratiques spirituelles, des morceaux de théologie... Il peut juste aussi constater que ces mutations sont contemporaines d’évolutions sociales de fond : la libération généralisée des corps (de l’usine, des champs, des normes vestimentaires…) parallèle à l’apparition d’une ascèse choisie au service du développement personnel (sport, véganisme, jeûne thérapeutique...), l’autonomisation radicale des itinéraires spirituels et psychologiques, la promotion fiscale du don par la réduction d’impôts et la généralisation de l’assistance sociale contre la pauvreté.
In fine, les actuelles pratiques quadragésimales sont donc une preuve supplémentaire du fait que le catholicisme n’est plus capable de donner le rythme à la société, mais qu’il suit celui qui lui est imposé. Et s’il espère un jour renverser la situation, il va falloir faire des efforts — c’est rien de le dire ; mais est-ce encore possible, puisque le catholique lambda est désormais aussi allergique au mot "effort" que Gaston Lagaffe ?
