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Le père Henri Didon, l’autre inventeur des Jeux olympiques

Henri Didon

Georges Camus, Public domain, via Wikimedia Commons

Henri Didon par Georges Camus, 1893.

Ariane de Medlege - publié le 19/05/24

Le père Henri Didon, dominicain atypique aux idées novatrices et souvent dérangeantes, croyait à l’éducation par le sport. Moins connu que Pierre de Coubertin dont il était l’ami, c’est lui qui est à l’origine de la devise olympique. Ce lutteur, mort en 1900, fut un passeur entre le catholicisme et la modernité.

Aux côtés de Pierre de Coubertin, un autre Français a porté les Jeux olympiques sur les fonts baptismaux en 1894 : le père Henri Didon. Yvon Tranvouez, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Brest, vient de lui consacrer une riche et très intéressante biographie, parue au Cerf : Plus vite, plus haut plus fort, le père Didon, inspirateur des Jeux Olympiques. Ce dominicain qui se disait “entré dans son siècle et dans son temps jusqu’à la moëlle des os”, prédicateur renommé, inspiré et contesté, croyait à l’éducation par le sport. 

Le sport, la modernité et l’amour de Dieu

Né en 1840 au Touvet, près de Grenoble, Henri Didon est marqué par ce paysage montagnard qui invite à l’élévation de l’âme et à la pratique de la marche. S’il fait du sport, dans son enfance, ce sera surtout pour fortifier une nature faible, sujette aux maladies des bronches. L’élève du petit séminaire du Rondeau participe avec succès, grâce à sa volonté, aux Olympiades organisées par son collège. Il n’oubliera jamais l’éducation basée sur la confiance, sur l’amour de l’Antiquité et sur l’équilibre entre culture physique et culture intellectuelle qu’il a reçue là-bas.

Il se passionne pour la science, moteur du progrès, même s’il fustige le matérialisme athée de certains savants, et cela suscite la méfiance. 

Il est fils d’un huissier de justice libéral et républicain qui lui transmet son enthousiasme pour la Révolution de 1848, mais aussi fils d’une catholique profondément pieuse et forte de caractère qui lui transmet sa foi en Dieu et son amour de l’Église. De ce mariage entre deux mondes si opposés, le jeune garçon gardera ancrée en lui la conviction qu’il est possible de concilier l’Église et la République, la chrétienté et la modernité, puisqu’il en est lui-même le fruit. Un pèlerinage à la Grande Chartreuse, à 13 ans, lui permet de discerner l’appel de Dieu. Pour y répondre, c’est vers les dominicains, qu’il a vus au couvent d’études de Chalais, qu’il se tourne, attiré par leur état de vie à la fois monastique et apostolique. Ainsi se dessinent les grandes lignes qui vont structurer son existence.

Un prédicateur à succès mais contesté

Ordonné en 1862, le père Didon connaît dans la première partie de sa vie religieuse une ascension fulgurante. Après deux ans d’enseignement au couvent de Saint-Maximin, il se fait remarquer comme prédicateur lors d’un prêche au couvent de Marseille. Il enflamme Londres, puis c’est au tour du tout-Paris intellectuel et bourgeois, qui se presse à ses sermons à Saint-Louis d’Antin ou à Saint-Philippe-du-Roule. Mais sa liberté de parole ne lui vaut pas que des amis. Désireux de réveiller une conscience catholique qui s’est majoritairement mise en dehors du monde depuis 1789 et rêve d’un retour à l’ordre ancien au lieu de s’ancrer dans son temps, le prêcheur provoque une levée de boucliers avec sa grande question : “Comment faire pour être catholique au cœur de la modernité et non à l’écart ou en rejet ?” Il se passionne pour la science, moteur du progrès, même s’il fustige le matérialisme athée de certains savants, et cela suscite la méfiance. 

Et puis, c’est un ennemi des jésuites, qu’il trouve trop monarchiste, et il ne partage pas l’élan des grandes dévotions de son temps : Marie, le Sacré Cœur ont moins de sens à ses yeux que Marie-Madeleine et Jeanne d’Arc… D’aucuns se demandent s’il a vraiment la foi ! Incapable de résister à un bon mot, grisé par sa verve oratoire, il gaffe. Même la faveur affichée de Léon XIII, en 1878, pour son modernisme, ne suffira pas à le protéger de la disgrâce auprès de ses supérieurs. Après une nouvelle gaffe, il est exilé en Corse à Corbara, en 1880, pour prier et méditer durant un temps indéterminé. Voilà le père Didon contraint de lâcher les ailes d’Icare et l’envolée vers le soleil de la gloire oratoire. Il se soumet, c’est toute sa grandeur.

Le combat par la plume

La parenthèse de Corbara, qui lui coûte le sacrifice de sa présence auprès de sa mère mourante, s’achève au bout d’un an et demi. Le père Didon projette l’écriture d’un grand ouvrage sur la divinité du Christ pour faire pièce au Jésus matérialiste d’Ernest Renan, car la déchristianisation des esprits qu’il voit progresser sous ses yeux l’inquiète terriblement. Pour mener à bien ses travaux, il obtient la permission de voyager en Allemagne, où l’exégèse biblique connaît un grand essor, et en Terre Sainte, pour s’imprégner de l’atmosphère où a vécu le Christ.

À ceux de ses collaborateurs qu’il agace, on expliquerait aujourd’hui que c’était un multi-potentiel surdoué, au fond un fatiguant “zèbre touche-à-tout”.

Là encore, il rencontre des incompréhensions. Sa première destination de voyage lui fait commettre un ouvrage, Les Allemands, qui vante les mérites du système scolaire allemand et dénigre le système français, alors que la France vient de souffrir la défaite dans la guerre de 1870 contre l’Allemagne… Son second voyage l’enrichit de beaucoup d’émotions et d’impressions, mais on reprochera à son ouvrage sur le Christ, même s’il connaît un vrai succès d’édition, de ne pas être consistant sur le plan de l’érudition… Combattre par la plume l’athéisme et la sclérose universitaire, c’est encore jouer avec des dragons de deux bords opposés, ce qui ne vaut pas beaucoup de réussite au père Didon dans les journaux. Fin de partie : le Tiers-Ordre enseignant l’appelle à la tête du collège d’Arcueil, fondé en 1832 mais qui est en déclin.

L’éducation par le sport

Pour le dominicain, ce n’était pas la place rêvée : pas de chaire où prêcher dans une église célèbre, pas de fréquentations d’un haut niveau universitaire… mais c’est une place providentielle qui lui permet de s’accomplir. Il va pouvoir user de ses relations pour faire connaître son établissement et trouver des fonds pour le développer. C’est là qu’il s’attèle à la construction “d’une jeunesse d’avenir, de mœurs publiques chrétiennes sur les ruines actuelles” selon les mots d’un de ses fidèles amis en 1890, cité par Yvon Tranvouez. C’est là aussi qu’il propose une réalisation concrète de la vision éducative à laquelle il réfléchissait dans Les Allemands. Enfin c’est là qu’il insuffle tout à la fois son enthousiasme pour la modernité et pour la foi chrétienne. Son nom suffit à faire remonter le nombre des inscrits et à attirer les enfants de la bonne société parisienne ou provinciale. D’une école, il fait quatre établissements : un collège, un lycée, un ensemble de classes préparatoires aux grandes écoles et un établissement de préparation aux carrières pratiques, afin de constituer, dans un laboratoire du Ralliement, les futures élites du pays.

C’est alors que vient le voir Pierre de Coubertin. Entre Henri Didon, l’apôtre de la chrétienté dans la modernité et Pierre de Coubertin, le fils de catholiques légitimistes adepte du libéralisme pour trouver sa place en son temps, le courant passe immédiatement. Le religieux soutient le gentleman diplomate sur la cause du sport, emmène ses jeunes élèves à Olympie en voyage d’étude en 1894, célèbre la messe inaugurale lors des première olympiades d’Athènes en 1896 et le baron adopte sa devise « Citius, Altius, Fortius » pour son projet de Jeux olympiques. Leur amitié demeurera, même si le père Didon dépasse vite le projet olympique pour poursuivre la mission d’éducation d’Arcueil telle qu’il l’avait conçue. Il voit en tous cas le sport comme le moyen par excellence de développement de la volonté, et la compétition comme le moyen de déployer les facultés morales ainsi que de constituer un esprit d’équipe.

Attaqué de toutes parts

Arcueil connaît un grand succès pendant dix ans, malgré l’autoritarisme et la volatilité du père Didon qui est partout sans être vraiment en profondeur sur ses “chantiers”. À ceux de ses collaborateurs qu’il agace, on expliquerait aujourd’hui que c’était un multi-potentiel surdoué, au fond un fatiguant “zèbre touche-à-tout”. Son succès le rend incontournable, jusqu’à sa prise de position malencontreuse dans l’affaire Dreyfus contre Zola, dont s’emparera une République devenue radicalisée. Accusé d’être un suppôt de l’inféodation à l’armée, alors qu’il voulait défendre le patriotisme en ces temps de tensions internationales, l’orateur imprévisible est déstabilisé. D’autant que son établissement a des dettes. Celui qui se voulait à mi-distance du cléricalisme et du radicalisme est attaqué de toutes parts, il est aussi au bord de l’épuisement physique.

Cette 33e édition des JO verra peut-être les fruits de son apostolat, lui qui, enflammé de “l’Esprit vivant de Dieu” selon ses propres mots, vivait pour communiquer à tous l’énergie christique.

Voulant servir encore la cause du concordat, il meurt en 1900 d’une crise cardiaque chez son amie la marquise de Saint-Vincent-Brassac, chez qui il faisait étape avant de se rendre à Rome pour une mission diplomatique de conciliation auprès du pape, ayant cru jusqu’au bout pouvoir réconcilier Église et République. 

Le grand enfouissement

La mort du père Didon, la fermeture du collège d’Arcueil en 1906, la radicalisation de la République de plus en plus anticléricale et la rancune de tous ses adversaires, alimentée par ses excès, plongent la mémoire du religieux dans un grand enfouissement. On comprend aujourd’hui qu’il fut un passeur : celui qui accompagna les changements du catholicisme dans la deuxième moitié si bouleversée du XIXe siècle, avant de passer de mode à l’aube du XXe siècle. Aumônier militaire pendant la guerre de 1870, durant laquelle il fut prisonnier, malade et réfugié en Suisse, il ne connut pas la guerre de 14-18. Or c’est cette dernière qui sera le creuset de la réconciliation entre le peuple français et ses prêtres dans l’enfer des tranchées. Mais la mémoire du dominicain ressurgit à l’occasion du 100e anniversaire de la tenue des JO à Paris, grâce à sa devise, à laquelle il attachait pourtant peu d’importance.

” La joie, voilà ce que j’aimais en lui”, écrit Pierre de Coubertin dans un article du Figaro en 1903, après la mort du religieux. Il poursuit ainsi : “Le père Didon écrivait énormément et toujours […] pour relever, ranimer, remettre debout l’énergie de ses correspondants […] , c’était un Bayard moral”. Cette 33e édition des JO verra peut-être les fruits de son apostolat, lui qui, enflammé de “l’Esprit vivant de Dieu” selon ses propres mots, vivait pour communiquer à tous l’énergie christique.

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