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Les secrets du conclave de Venise, le dernier hors de Rome

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Camille Dalmas - publié le 27/04/24

L’île Saint-Georges, à Venise, a accueilli entre 1799 et 1800 le dernier conclave hors de Rome. Reportage dans les lieux où, en pleine Révolution française et après bien des atermoiements fut élu le pape Pie VII.

Le 19 août 1799, le pape Pie VI meurt à Valence en France, où il était prisonnier des armées révolutionnaires. Il est enterré civilement dans le cimetière municipal. La situation, pour l’Église, est désastreuse : elle se retrouve sans chef mais aussi sans territoire, puisque les États pontificaux ont été dissous en 1798. Rome est aux mains des Français, qui ont pillé la basilique Saint-Pierre. Pie VI avait anticipé cette situation en publiant une ordonnance qui décréta que le conclave se tiendrait dans la ville disposant le plus de cardinaux. Le collège cardinalice ne comporte à cette époque que 45 membres, qui se retrouvent éparpillés dans toute l’Europe. Trouver le lieu adéquat pour un conclave, malgré les directives de Pie VI, est chose délicate. Les cardinaux finissent par accepter l’offre de l’empereur du Saint-Empire François II, qui propose de financer intégralement un conclave à Venise, qui est autrichienne depuis la signature du traité de Campo Formio en 1797. 

Le lieu choisi pour héberger le conclave est l’Île Saint-Georges-Majeur, petite parcelle de terre située à l’entrée du Grand Canal qui est occupée depuis le Xe siècle un monastère bénédictin. Centre intellectuel, artistique et spirituel connu dans toute l’Europe depuis le Moyen Âge, il abrite une magnifique basilique conçue par l’architecte Andrea Palladio. Lors de leur passage en 1797, les Français ont abondamment pillé les lieux, emportant notamment avec eux les Noces de Cana de Véronèse, qu’on trouve toujours aujourd’hui au Louvre. Mais les bénédictins sont restés, comme en témoigne encore aujourd’hui la présence de deux moines qui sont désormais rattachés au plus grand monastère bénédictin d’Italie, Praglia.

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Le lieu du conclave ne se trouve pas dans les grands volumes de la basilique palladienne, qui est ouverte au public et régulièrement occupée par des expositions d’art sacré contemporain organisées par l’organisation Benedicti Claustra Onlus. Pour accéder à la salle qu’on nomme aujourd’hui ’salle du conclave’, il faut se rendre à l’étage dans un bâtiment attenant et accessible seulement sur rendez-vous. Avant d’y monter, un détour s’impose par la chapelle de la Déposition, nommée ainsi en référence à l’ultime chef d’œuvre du Tintoret, un Dépôt dans le Sépulcre qui se trouve derrière l’autel. C’est aujourd’hui le lieu quotidien de prière de la petite communauté bénédictine.

Dépôt au Sépulcre de Tintoret
Dépôt au Sépulcre de Tintoret.

Mais revenons au Synode qui s’ouvre en novembre, en présence de 33 cardinaux, majoritairement italiens, le chiffre atteignant finalement 35 avec les retardataires. Ces cardinaux sont installés dans le ’coro notturno’, c’est-à-dire la chapelle dans laquelle les moines se rendaient pour prier pendant la nuit. Un lieu de silence et de prière, adéquat pour désigner un pape capable de sortir l’Église des ombres dans lesquelles elle se trouve alors plongée.

La Salle du Conclave
La Salle du Conclave

La voûte en crépis blanc contraste avec le flamboyant plafond peint par Michel-Ange de la chapelle Sixtine, mais la pièce possède elle aussi ses merveilles artistiques. L’ameublement est minimal : des stalles de bois sombre, un meuble central assorti et un maître autel. Ce dernier attire immédiatement le regard, en raison du tableau qui le surmonte. Il s’agit de Saint Georges et le Dragon d’Andrea Carpaccio, qui représente le saint du IIIe siècle perçant de part en part son adversaire avec sa lance. Les historiens estiment que le tableau a probablement été peint pour la basilique, car elle est dédiée non seulement au protagoniste du tableau, mais aussi à saint Étienne, dont le martyre est représenté en arrière-plan.

Autel de la Salle du Conclave avec Saint Georges et le Dragon de Carpaccio
Autel de la Salle du Conclave avec Saint Georges et le Dragon de Carpaccio.

Une bataille politique

Sous cette scène épique, c’est une autre bataille, plus politique, qui s’est jouée entre les 35 cardinaux participants, avec comme enjeu principal la réponse à apporter aux changements qu’implique la Révolution française. Les choses sont d’autant plus compliquées que le camerlingue – qui dispose des pouvoirs du pape pendant la vacance – meurt en plein conclave. L’arbitre des débats est cependant le cardinal Consalvi, élu secrétaire du conclave – et qui deviendra par la suite un des secrétaires d’État les plus remarquables de l’histoire. Un autre acteur majeur est le cardinal Franz von Herzan, arrivé en retard et qui représente l’empereur d’Autriche. Ce dernier, comme le roi d’Espagne – et à une époque le roi de France – dispose du droit d’exclusive, soit un droit de veto pendant le conclave. Étant donné que le conclave se passe chez lui, l’empereur compte installer sur le trône de Pierre un pontife qui lui soit favorable. Il a demandé à Herzan de faire passer le message qu’il refusera tous les cardinaux venant de France, d’Espagne, de Gênes ou de Naples.

Deux candidatures s’opposent : le cardinal Mattei, archiprêtre de Saint-Pierre de Rome et tenant d’une ligne dure contre la Révolution, et le cardinal Bellisomi, évêque de Cesena – alors sous domination française – qui semble plus à même de négocier. Les votes se poursuivent pendant de longs jours et Bellisomi reçoit finalement assez de votes pour être élu, mais le cardinal Herzan utilise la menace d’un veto impérial pour bloquer son élection. L’apparition d’un troisième ’candidat’, le cardinal Hyacinthe-Sigismond Gerdil – un Savoyard qui dirige la Congrégation de l’Index – vient compliquer encore plus le scrutin. Les manœuvres se multiplient, l’Espagne menace elle aussi d’user de son veto contre le cardinal Mattei. Le conclave semble bloqué à la fin du mois de janvier. Février ne change rien, aucune candidature n’émerge à Venise.

Le discret Barnaba Chiaramonti

En mars, on propose alors le nom du discret Barnaba Chiaramonti, un bénédictin qui est évêque d’Imola. Le cardinal Herzan, acculé, tente de pousser Chiaramonti à accepter mais veut qu’il nomme un secrétaire d’État particulièrement conservateur. Ce dernier ne veut pas être pape, mais il apparaît comme la seule candidature neutre pour tous les partis, et reçoit le soutien direct du cardinal Consalvi. Le matin du 14 mars 1800, le scrutin décrète l’unanimité : Gregorio Barnaba Chiaramonti est élu et prend le nom de Pie VII, par déférence pour son prédécesseur Pie VI. Dans un petit escalier dérobé dans un coin de la salle du conclave, on trouve une colonne percée qui, dit-on, fut utilisée pour produire la fumée blanche avec les bulletins de vote. Le souvenir de l’élection de Pie VII, pieux bénédictin et habile pontife, est conservé avec déférence en ces lieux : la place du cardinal Chiaramonti est signalée, et une plaque commémore l’événement. On retrouve plusieurs magnifiques tableaux de Pie VII dans la basilique comme dans le couvent. Le conclave a duré plus de trois mois, la période de Sede Vacante plus de six mois. Il s’agit du dernier conclave hors de Rome. ​​Le défi que va devoir affronter Pie VII est à la hauteur de cette élection exceptionnelle : quelques mois auparavant, en novembre 1799, une autre réunion à huis clos, dans le château de Saint-Cloud, a abouti au coup d’État du général Bonaparte. Il sera le grand adversaire du nouveau pontife.

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