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L’ange chez Péguy, cet esprit privé de la grandeur de l’homme

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Content_DFY / Aurimages

Jules Bastien-Lepage (1848 - 1884) : Jeanne d'Arc, 1879 - Peinture, huile sur toile - The MET, Metropolitan Museum of Art;

Yves-Marie Lenfant - publié le 20/11/23

Dans le cadre du colloque pluridisciplinaire sur les anges et leurs représentations qui s’est tenu à Angers en octobre 2023, Yves-Marie Lenfant, professeur à l’Ircom, a présenté la figure de l’ange chez Péguy. Tour à tour très présents dans l’œuvre du poète, puis plus discrets, les anges soulignent chez lui, comme par défaut, la faiblesse et la grandeur de l’homme.

À une époque où la figure de l’ange est très convoquée dans l’art, l’écrivain et poète Charles Péguy (1873-1914) la sollicite peu. La maigre part accordée à l’envoyé céleste dans son œuvre reflète pourtant bien le parcours spirituel de l’auteur, passé par le socialisme athée avant d’être le chantre du mystère chrétien de l’Incarnation. 

D’origine orléanaise, Péguy a grandi dans le culte de Jeanne d’Arc et lui restera fidèle toute sa vie. C’est donc tout naturellement que sa première œuvre dramatique, intitulée sobrement Jeanne d’Arc, lui est consacrée. Mais l’écrivain, ayant rejeté la foi de son enfance, en fait une figure plus socialiste que chrétienne, reflétant les combats de son époque. C’est dans cette première œuvre que la figure de l’ange apparaît, sans grande surprise puisque qu’une des voix de Jeanne était celle de l’archange saint Michel. L’extase de Jeanne en présence de ses voix n’est pas représentée sur scène, mais seulement rapportée par la sainte elle-même. L’ange y est décrit dans sa principale fonction, celle de médiateur du divin. C’est par lui que l’homme peut approcher Dieu et en recevoir le message, en l’occurrence, la mission confiée à la Pucelle.

L’ange médiateur et modèle

Pour le socialiste athée qu’est Péguy, l’archange saint Michel apparaît comme un modèle de combattant juste. C’est lui qui terrasse le dragon, figure du Mal, sans pour autant commettre de péché. C’est là tout l’idéal du jeune normalien de l’époque : se battre contre ce qu’il nomme “le Mal universel” — l’injustice — sans soi-même commettre l’injustice. Le socialisme mystique de Péguy porte déjà en lui les bourgeons d’un christianisme qui s’épanouira plus tard.  

La victoire de l’ange sur la bête reflète également le combat de l’Esprit contre la Matière. En cette fin de XIXe siècle, la domination de la science et de son corollaire, la technique, laisse imaginer qu’une organisation scientifique de la société, permettant une juste répartition du travail et des ressources, amènera le bonheur sur terre. Péguy n’est pas insensible à cette idée, lui qui a écrit une utopie décrivant “une cité harmonieuse”. L’archange, pour l’athée Péguy, symbolise donc cette victoire de l’Esprit sur la Matière, saint Michel devenant ainsi un symbole de force et de puissance. L’archange n’est cependant représenté sur scène sous aucune forme (musique, chant, lumière). Cette absence rappelle que le combat se vit non dans le ciel mais sur terre. Il est donc inutile, pour le jeune socialiste, de se perdre dans la contemplation du monde d’en-haut, mais bien plutôt de s’engager pleinement dans les réalités terrestres.  

L’ange réapparaît… puis disparaît

Quelques années plus tard, en 1910, Péguy retravaille ce drame et le publie sous le titre bien connu du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc qui lui permit d’accéder à la notoriété littéraire, révélant au grand public son retour à la foi. L’écrivain y reprend le passage des voix de Jeanne d’Arc, l’amplifie largement avant de retrancher ces pages à l’impression. L’ange y a finalement une place plus réduite que dans sa première œuvre et n’apparaîtra presque plus par la suite dans ses œuvres poétiques. Un développement inattendu du Mystère de la charité, écrit sous le coup d’une inspiration géniale, éclaire certainement cette étonnante absence : la méditation de la passion de Jésus-Christ. 

Dans le mystère de l’Incarnation, l’ange devient secondaire et c’est le saint qui devient imitable, parce qu’il s’inscrit dans une lignée, celle du premier saint, le Christ lui-même.

En retrouvant la foi, Péguy a saisi “l’articulation maîtresse du christianisme ; un homme Dieu, un Dieu homme” (Péguy). Dans le mystère de l’Incarnation, l’ange devient secondaire et c’est le saint qui devient imitable, parce qu’il s’inscrit dans une lignée, celle du premier saint, le Christ lui-même. Cette idée du Christ fondateur d’une lignée, Péguy la puise dans un livre très lu à l’époque, l’Imitation de Jésus-Christ, et devient l’axe de sa foi. Par cette lignée de saints, Dieu se fait plus proche que par les anges, ces derniers ne partageant pas la corporéité de l’homme. 

L’ange-limite

Dans un autre texte au titre évocateur, Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle, rédigé avantle Mystère de la charité, il médite longuement sur ce mystère de l’Incarnation. Non seulement l’ange n’y est plus considéré comme un médiateur, mais il indique de surcroît une limite, une “frontière par en-haut” (Péguy). Méditant sur la célèbre maxime de Pascal, “qui veut faire l’ange, fait la bête”, l’écrivain en arrive à la conclusion que l’homme ne peut échapper à ce corps, au risque de se dénaturer. L’ange-frontière figure ici tout le paradoxe chrétien formulé par les Évangiles : “Qui veut s’élever, sera abaissé ; qui veut s’abaisser, sera élevé.” Ce paradoxe, pour l’écrivain, s’il est une réalité spirituelle est avant tout une réalité charnelle, contenue dans la nature même de l’homme. Celui qui cherche à s’élever par lui-même, à la hauteur d’un ange, précipitera sa propre chute ; tandis qu’imiter la bête… l’homme en est malheureusement capable et le montre tous les jours. 

Si l’homme est ainsi lié à la matière, ce n’est pas pour l’écrivain son humiliation mais bien son couronnement. Ne connaissant pas la chair, l’ange est privé des “quatre grandeurs de l’homme” (Emmanuel Mounier), que Péguy a bien connues : la pauvreté, la maladie, le risque et (l’angoisse de) la mort. Pour illustrer ce propos, l’auteur choisit une comparaison entre “le chœur des anges”, musique céleste, et “la pauvre, la misérable musique des pécheurs et des saints”. L’un est composé de voix pures, tandis que la musique des hommes est plus dissonante car elle fait chanter ensemble le pécheur et le saint. C’est là toute l’originalité du christianisme sur laquelle insiste Péguy. 

L’humilité de Dieu

L’ange n’apparaît que très rarement dans l’œuvre du poète mais il éclaire néanmoins le chemin spirituel de l’écrivain, de l’athéisme à la foi chrétienne. Symbole du combattant à l’esprit pur, l’ange disparaît finalement de son œuvre poétique pour laisser la place à l’humilité d’un Dieu qui va jusqu’à imiter l’homme (suprême retournement !) et se soumettre à la limitation du corps. L’ange médiateur s’efface au profit du Médiateur par excellence.   

Pratique

Vous pouvez suivre ici les publications du colloque sur les anges et leurs représentations organisé par l’Université d’Angers, l’Université catholique de l’Ouest et l’Ircom.

[EN IMAGES] La hiérarchie des anges :

Tags:
AngesCharles Péguy
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