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« L’Absinthe » d’Edgar Degas, une leçon de dépouillement

L'Absinthe Degas

Domaine Public

L'Absinthe, d'Edgar Degas, 1876, huile sur toile.

Jean-François Thomas, sj - publié le 18/09/23

Tout est dans le regard intérieur chez Degas, le moraliste. Ni complicité, ni méchanceté dans la peinture de ces deux personnages attablés devant une bouteille d’absinthe : le désir d’une source vive qui ne donne plus jamais soif.

Les peintres les plus célèbres sont parfois les plus méconnus des hommes. Il est tellement facile de ranger les êtres étiquetés dans des tiroirs ou sur des étagères. Degas, l’ »impressionniste », n’appartient pas vraiment à une école ou à une chapelle. L’engouement contemporain pour ses œuvres risque bien de passer à côté de son génie propre et de son tourment car il est réduit à ses tableaux récurrents de petits rats de l’Opéra, de prostituées, de femmes au bain. Notre époque, obsédée par l’attrait de la chair, caricature Degas en le présentant comme un peintre presque pervers et fasciné par ce qui est trouble, misérable. Or, ce caractère ombrageux et solitaire était au contraire un réactionnaire, en opposition avec les idoles de son temps, idoles qui demeurent encore les nôtres en ayant pris des proportions monstrueuses. 

« Scrutateur des laideurs et des hontes »

Ce que nous interprétons comme une exaltation de nos vices, ou au moins une complicité envers eux, est en fait une dénonciation et un mépris profond pour les mœurs hypocrites. Joris-Karl Huysmans, qui fut de la même trempe, a fort bien compris ce qui guidait Degas dans ces inlassables répétitions autour de thèmes peu flatteurs pour l’humanité. À propos d’une série de pastels représentant des femmes à leur toilette, l’écrivain et critique d’art notera la « haine sociale » exprimée par le peintre : « M. Degas qui, dans d’admirables tableaux de danseuses, avait déjà si implacablement rendu la déchéance de la mercenaire abêtie par de mécaniques ébats et de monotones sauts, apportait, cette fois, avec ses études de nus, une attentive cruauté, une patiente haine » (Certains, 1889). Degas est en effet le scrutateur « des laideurs et des hontes ». Nous ne connaissons presque rien de la foi, si foi il y eut, de cet artiste torturé et sauvage, mais il n’empêche que chaque toile, sculpture et dessin cache un message spirituel sur ce qu’est l’être humain.

Degas met le doigt sur le vide. Vide abyssal de l’âme humaine qui compense en se remplissant de ce que la chair réclame, mais le but du peintre n’est pas d’alerter sur les dangers de l’absinthe.

Degas était connu et redouté pour ses mots d’esprit, plus que mordants, alors que, par ailleurs, il se montra toujours fort généreux et soucieux de venir en aide à ceux qui étaient dans la détresse. Il ne supportait pas les sanhédrins et réserva son amitié à ceux qui, comme lui, refusaient d’être prisonniers des manières de faire ordinaires et coupables. 

Georges Rouault, autre esprit libre, qui le connut dans sa vieillesse pauvre et abandonnée, a livré une approche critique sans concession mais juste de son confrère et aîné. La grande référence de Degas était Dominique Ingres et, en amont, les primitifs flamands, les maîtres italiens. Son refrain fut qu’il faudra redevenir esclaves de l’art, que le dessin est probité, qu’il est nécessaire de retrouver l’École des anciens. Rouault écrit : « Vous n’étiez certes pas le bon Samaritain, le Saint Vincent de Paul de la peinture, vous en étiez un peu le puritain, moraliste sans en avoir l’air avec vos petits croquis et monotypes de maisons closes » (Souvenirs intimes, Edgar Degas, 1926-1927).

Moraliste qui ne tenait pas simplement le pinceau mais qui utilisait la plume et qui ne cessait de penser, à l’inverse de beaucoup de ses collègues plus soucieux de carrière ou de production. Il aurait voulu refaire Van Eyck, ou le poursuivre, non point par convention, mais justement parce qu’il était téméraire et qu’il croyait possible d’allier le passé au présent sans pour autant être étouffé par un collier. Rouault signale très justement que Degas « ne veut pas s’abaisser à stigmatiser des appétits humains » (Ingres, Degas, Renoir, Cézanne). 

L'Absinthe Degas
L’Absinthe, d’Edgar Degas, 1876, huile sur toile.

Le doigt sur le vide

Il n’est pas vengeur, bien au contraire. Il ne dénonce pas pour clouer au pilori. Preuve en est sa célèbre toile Dans un café, plus connue sous le titre de L’Absinthe, œuvre de la maturité. Le lieu et les deux personnages sont réels : il s’agit du café de La Nouvelle Athènes, place Pigalle ; l’homme fumant la pipe est le peintre et écrivain Marcellin Desboutin, la femme est l’actrice Ellen Andrée, souvent modèle des impressionnistes. Degas les dépeint comme deux épaves humaines, ce qu’ils n’étaient point, puisque abstèmes ou, en tout cas, très sobres. Les historiens de l’art ont relevé les incohérences de la toile, notamment l’absence des pieds de tables du bistrot. Comme si ce détail — qui n’a pu échapper à Degas — était signe de désinvolture ou de distraction de la part de l’artiste ! Degas met le doigt sur le vide. Vide abyssal de l’âme humaine qui compense en se remplissant de ce que la chair réclame, mais le but du peintre n’est pas d’alerter sur les dangers de l’absinthe. Il n’est pas dans la logique absurde et moralisatrice contemporaine du : « boire avec modération ». Le poison de l’âme n’est pas l’absinthe, qui n’est là que pour répondre à une angoisse. 

Sont-ce Adam et Ève accablés par le destin, n’espérant plus aucune déchirure dans le brouillard de leur châtiment ? Ce sont deux êtres comme tant d’autres, ayant raté leur pèlerinage terrestre car trop occupé par les affaires du monde.

Les deux personnages — tous deux amis de Degas et choqués en découvrant la façon dont ils sont croqués — posent un regard absent sur le cadre de la toile contre lequel ils butent : ils sont face au mur de leur existence, fragile et médiocre. Autour d’eux, tous est gris, jaunâtre, triste et délavé. Ils sont prisonniers d’un monde étouffant. Rien n’est cadré ou géométrique, tout est en porte-à-faux, d’où ces tables qui flottent elles-aussi en apesanteur, comme cet homme et cette femme dans l’éther de leur désespoir, de leur ennui et de leur dégoût de vivre. Le bibi de la soiffarde répond au chapeau tout de guingois du soudard, mais il n’existe aucune communication entre ces deux êtres perdus l’un pour l’autre, étrangers l’un à l’autre comme ils le sont au monde qui les entoure et auquel ils n’appartiennent plus. Pas d’attirance et de désir entre cet époux et cette épouse qui ne se regardent plus mais qui demeurent cependant côte à côte en attendant peut-être un miracle. Le Degas des chairs exposées est ici celui de la chair triste et flétrie, de la passion morte, de l’indifférence. 

Une leçon de l’intérieur

Sont-ce Adam et Ève accablés par le destin, n’espérant plus aucune déchirure dans le brouillard de leur châtiment ? Ce sont deux êtres comme tant d’autres, ayant raté leur pèlerinage terrestre car trop occupé par les affaires du monde. Le réalisant, et saisis par l’abîme, ils se sont réfugiés dans le gouffre, même plus sensibles au parfum anisé de l’alcool, se forçant même à boire alors qu’ils n’ont pas soif de ce liquide, mais plutôt d’un autre qui serait une eau vive et dont ils n’ont pas trouvé la source jaillissante. C’est dans tout ce qui n’est pas dit, décrit, mais sous-entendu, en filigrane, que Degas est un homme de la Tradition. Rouault l’avait bien vu lorsqu’il écrivait : « La Tradition (artistique), c’est du dedans non du dehors, qu’elle vient et d’efforts longs, cachés, persévérants, de générations successives d’artistes silencieux et amoureux. Les Américains peuvent bien transporter pierre à pierre Notre-Dame sur les rives de l’Ohio : ils auront là-bas une matière morte » (Ibidem). Degas n’aime pas le siècle mais il respecte les siècles, peut-être ceux que contemplent avec des airs bovins ces deux ivrognes soupirant après le bonheur perdu, sans espérer la béatitude à venir. L’éphémère et l’accidentel de cette scène banale et démoralisante projette le spectateur intrigué vers l’éternité, celle qui se cache à ceux qui ne la cherche pas avec zèle et au prix du sacrifice. 

L’absinthe de Degas est un nectar pour l’âme car elle ne s’embarrasse pas de complications.

Degas est semblable aux compagnons des cathédrales qui inscrivaient tout au faîte des cathédrales, là où personne ne pouvait la déchiffrer, cette phrase souvent citée par l’artiste : Non nobis domine sed nomini to da gloriam (« Pas à nous Seigneur mais à votre Nom, rendez gloire »). Il compara une fois le travail du peintre à celui enseigné dans une école ancienne en Chine ou au Japon : un élève doit copier une fleur dans un vase, tout d’abord dans un temps fixé et assez long, puis dans un temps de plus en plus court ; enfin, sans le modèle devant les yeux, il doit recomposer de mémoire, ce qui implique une simplicité de moyens, une sobriété. Telle est aussi la leçon de L’Absinthe, celle du dépouillement. L’absinthe de Degas est un nectar pour l’âme car elle ne s’embarrasse pas de complications. Elle nous plante dans le cœur le désir d’une boisson qui apaise au lieu de détruire.

[EN IMAGES] Les tableaux à avoir vu dans sa vie

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ArtsPeinture
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