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La langue inclusive qui exclut

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David Himbert / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Définition du pronom "iel" dans le dictionnaire le Petit Robert.

Henri Quantin - publié le 05/10/22

En maniant l’écriture inclusive comme une arme politique, on cesse de faire de la langue française un bien commun. À l’inverse, souligne l’écrivain Henri Quantin, selon une conception universaliste de la citoyenneté, le mot n’a pas le pouvoir de changer la réalité.

Est-il encore possible d’écrire « chers collègues » ou « bonjour à tous » sans se désigner soi-même comme un complice du « patriarcat » ? Dans certains milieux, notamment l’université, on peut en douter, tant l’écriture dite « inclusive » s’est imposée ou a été imposée comme un marqueur politique, voire une condition pour que la suite ait une chance d’être lue. Mathieu Bock-Côté l’affirme avec force : refuser d’utiliser le point médian et même seulement la double flexion (celles et ceux) condamne à « devenir réactionnaire malgré soi ». Et d’ajouter : « Il y a un prix à écrire en français normal aujourd’hui. Il est politique. Il est symbolique. Il est financier. »

Il aura suffi de l’activisme de quelques militants et de la lâcheté ou du conformisme de quelques dirigeants, pour que la langue française cesse d’être un bien commun fait pour unir une nation et devienne un instrument diabolique au service de la loi des suspects. En cela, l’écriture dite inclusive est avant tout une écriture de l’exclusion et de la nouvelle oppression qui rôde.

C’est pourquoi il faut saluer la publication par les éditions du Cerf d’un ouvrage collectif, Malaise dans la langue française, où de nombreux auteurs démontent cette manipulation, qui veut faire passer pour un progrès, tant linguistique que social, ce qui relève toujours d’une offensive militante et, bien souvent, d’un délire intellectuel. Intimidation militante, quand un tour de passe-passe prétendument linguistique superpose mécaniquement le genre grammatical et le sexe biologique ; pur délire, quand l’accent aigu est donné comme preuve d’une langue viriliste, parce qu’il ressemble, ça saute aux yeux, à un sexe en érection. On pourrait aussi faire du point sur le i un prétexte à poing dans la gueule…

La force de “Malaise dans la langue française” est la variété des contributeurs, qui fait se côtoyer le droitier Bock-Côté et la femme de gauche Mazarine Pingeot, la conservatrice Bénédicte Levet et la féministe Nathalie Heinich.

La force de Malaise dans la langue française est la variété des contributeurs, qui fait se côtoyer le droitier Bock-Côté et la femme de gauche Mazarine Pingeot, la conservatrice Bénédicte Levet et la féministe Nathalie Heinich (qui continue à se nommer « chercheur », voyant dans l’absence de désignation du sexe non une privation, mais un soulagement professionnel). Si tous les auteurs ne sont pas du même bord politique, tous s’accordent à dénoncer à la fois le point médian et la notion mensongère d’écriture inclusive : elle suscite « des difficultés d’écriture, de lecture et de prononciation » qui excluent « les dyslexiques, dysphasiques et dyspraxiques » (François Rastier) ; elle trace avant tout des frontières manichéennes et mensongères entre « les émancipés et les réactionnaires » ; elle est « une écriture de la séparation », qui installe un « hoquet » dans la langue (Bénédicte Levet) ; elle accentue « la ligne de démarcation entre les initiés et les autres, dans un “entre-soi” absolument contraire à l’égalité sociale prônée par la République » (Jean-Michel Delacomptée).

Les « mots-clés de l’imposture linguistique »

Les chapitres les plus convaincants et les plus passionnants sont les études grammaticales et linguistiques, qui font voler en éclats les « mots-clés de l’imposture linguistique (invisibilisation, masculinisation, androcentrisme, patriarcat), tous au service d’une « rhétorique de l’intimidation ». Il faut lire l’excellent chapitre de Jean Szlamowicz, « La grammaire militante n’est pas la grammaire linguistique », joyeux travail de sape du prétendu caractère sexiste de la langue, qui n’a jamais été sérieusement établi, mais passe désormais pour une évidence grâce à quelques mots choisis, quand ce n’est pas des exemples farfelus. Comme le note Szlamowicz, il faudrait d’abord démontrer « qu’il existe un quelconque privilège social à dire il pleut plutôt qu’elle pleut« .

Xavier-Laurent Salvador, de son côté, rappelle le rôle décisif des femmes dans l’évolution de la grammaire française au XVIe siècle, notamment pour l’usage nouveau de la liaison. En ce sens, la théorie du privilège linguistique masculin n’est qu’un « scénario mythique ». Plusieurs auteurs montrent bien que l’écriture inclusive relève de la puérilité de la pensée magique, selon laquelle le mot a le pouvoir de changer la réalité. Politiquement, ce sont bien sûr deux conceptions de la citoyenneté qui s’affrontent : l’une est universaliste et se réjouit que les termes génériques demeurent ; l’autre est communautariste et veut imposer à la langue — et par là à tous — sa grille de lecture militante et obsessionnelle.

Penseurs libres

Par la variété de ses approches, Malaise dans la langue française est donc un ouvrage précieux, sans équivalent à ce jour dans sa force de conviction. Il offre une nourriture intellectuelle riche et abondante à tous les lecteurs honnêtes. Dans cette perspective, on regrette que Sami Biasoni, qui dirige le volume, le dédie « à tous les libres-penseurs ». S’il s’agit d’unir tous ceux qui ne se résignent pas à la colonisation idéologique de la langue française, « penseurs libres » conviendrait sûrement mieux que « libres-penseurs ». Il est vrai que certains contributeurs, dans des raccourcis historiques dignes de leurs adversaires du jour, semblent croire que la langue française est essentiellement née de la Révolution française ou de Jules Ferry, s’arrachant enfin à la police linguistique cléricale.

Byzance tomba aux mains des Turcs tout en discutant du sexe des anges. Le français achèvera de se décomposer dans l’illettrisme pendant que nous discuterons du sexe des mots.

Au sujet des libres-penseurs, on ne peut s’empêcher de songer au mot de Péguy sur ses Cahiers de la quinzaine : « C’est ainsi que nos cahiers se sont peu à peu formés comme un lieu commun de tous ceux qui ne trichent pas. Nous sommes ici des catholiques qui ne trichent pas ; des protestants qui ne trichent pas ; des juifs qui ne trichent pas ; des libres penseurs qui ne trichent pas. » Voilà une liste inclusive, qui n’oublie aucun penseur libre, alors que la dédicace aux seuls libres-penseurs relèvent de l’exclusion. Lucide, Péguy ajoutait : « C’est pour ça que nous sommes si peu de catholiques ; si peu de protestants ; si peu de juifs ; si peu de libres penseurs. Et en tout si peu de monde. » Y a-t-il plus de penseurs libres aujourd’hui pour défendre la langue française ?

À la fin de son article, Bénédicte Levet rapporte une remarque aux allures prophétiques, écrite par Jean-François Revel en 1998 : « Byzance tomba aux mains des Turcs tout en discutant du sexe des anges. Le français achèvera de se décomposer dans l’illettrisme pendant que nous discuterons du sexe des mots ». Si le combat n’est pas encore perdu, les libres-penseurs qui ne trichent pas gagneront à ne pas exclure de leurs rangs ceux qui estiment que la langue française fut plus menacée par la Terreur que par l’Église.

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