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La guerre des sexes n’aura pas lieu

WOMAN GREECE

Alexandros Michailidis I Shutterstock

Jean Duchesne - publié le 12/04/22

L’essayiste Jean Duchesne montre comment le féminisme ne combat pas le machisme mais, au nom du "vécu", s’attaque à toute espèce de norme.

Parmi les questions que l’actualité du moment ne refoule que provisoirement et qui ne sont sans doute pas moins à prendre au sérieux, il y a tout ce qui tourne autour de l’identité sexuée, avec les postures et comportements qu’elle justifie (ou que ceux-ci conditionnent). C’est une nouveauté de notre époque : par le passé, on se gardait d’évoquer tout cela aussi crûment, les audaces se limitant à des contestations pas trop explicites du mariage, censé réguler les relations entre les sexes, structurer la société et assurer son avenir. 

Misandrie contre misogynie

Dans le cadre plus vaste d’une remise en cause de tout ordre social donné d’ « en-haut », l’instauration du divorce en 1792 a frayé une brèche. Ensuite, et en dépit de résistances traditionnalistes et de substituts idéologiques à la transcendance qui avait régenté l’ère prémoderne, la dénonciation des contraintes arbitraires et des hypocrisies qu’elles suscitent a tendu à banaliser successivement, dans un mouvement qui s’est accéléré ces dernières décennies, l’union libre, le féminisme, l’avortement, la théorie du genre et finalement ce qui ressemble un peu à une « guerre des sexes ». L’appellation paraîtra excessive et elle l’est : l’humanité est encore très loin d’être divisée en deux camps hostiles. 

Et pourtant, on peut s’interroger quand on voit qu’est paru en 2020 un court essai intitulé Moi les hommes, je les déteste. Ce fut un succès inattendu, provoqué en partie par une censure (qui a fait crier au scandale mais a vite été désavouée) du ministère de l’Égalité entre hommes et femmes, au point que le petit éditeur d’origine a dû passer le livre à une maison en vue : le Seuil. L’auteur — Pauline Harmange (née en 1994) — nie que la misandrie (aversion pour les mâles) soit le symétrique de la misogynie (mépris des femelles). Explication : « Tous les hommes ne sont peut-être pas des violeurs, mais quasiment tous les violeurs sont des hommes et quasiment toutes les femmes ont subi ou subiront des violences de la part des hommes. »

Déconstruction

Il faudrait donc « déconstruire » la culture qui promeut les instincts conquérants et prédateurs des garçons et incite les filles à la dépendance et à la soumission. Les femmes, comme autrefois (selon Marx) les « prolétaires de tous les pays », devraient alors s’unir, parce que l’inégalité et l’oppression sont « systémiques » (le mot ne s’applique donc pas qu’aux abus sexuels dans l’Église). Tout cela s’inscrit assez bien dans la mouvance Me Too, mais s’insère aussi dans une orientation plus générale et encore plus radicale, dont un autre essai peut être considéré comme représentatif : Nom, publié début 2022 chez Flammarion. 

Constance Debré (née en 1972), brillante avocate, s’y déclare « pour l’abolition du mariage, […] de la filiation, du nom de famille, […] contre le patrimoine, la nationalité, […] pour la suppression de la famille [et] de l’enfance aussi si on peut ». La motivation semble être de survivre à une démolition totale : « Possible que les temps qui viennent détruisent les vieilles structures : les familles, le couple, l’amour, le travail, tout ce qu’on a appris. Possible qu’on ait besoin de se préparer à être beaucoup plus fort […]. Possible qu’on ait besoin d’apprendre à vivre autrement, à ne plus croire puisque tout menace de s’effondrer. »

« Systémique » et systématique

Il s’agit ici de choix purement existentiels, concrets, charnels, sans croyance ni « philosophie ». Il n’y a plus qu’une réalité immédiate : « Aujourd’hui j’ai un corps. Il a fallu des années. Ce n’est pas une idée, ce n’est pas un discours, c’est un fait vérifiable dans la glace. Mon corps est apparu quand je suis devenue écrivain, quand je suis devenue homosexuelle, quand je me suis débarrassée de beaucoup de choses et que j’ai perdu le reste. » Pas question donc d’élaborer un nouveau système. Il n’empêche que ce refus de tout, s’il nie être « systémique », est systématique (ce qui permet d’apprécier la différence) et destiné à rendre « beaucoup plus fort ».

Reste à savoir si une telle « force » non seulement répond à des besoins et immunise contre des fragilités, mais encore s’avère assez crédible pour faire envie à tous. Un paradoxe est que Constance Debré signe de son nom, hérité d’une famille illustre qui comprend entre autres un grand médecin (Robert, 1992-1978) et deux hommes d’État : Michel (1912-1996) et Jean-Louis (né en 1944). D’autre part, la même Pauline Harmange déjà citée vient de publier chez Daronnes (« maison d’édition féministe et engagée ») Avortée. Une histoire intime de l’IVG, et c’est assez inattendu : elle raconte là au jour le jour comment, entre 2018 et 2020, elle a mis du temps à se remettre physiquement et psychologiquement de son choix « éclairé, mais contraint, d’avorter pour des raisons économiques ». 

Par-delà le bien et le mal

On aurait tort de trouver là un témoignage contre l’IVG. Car ce journal d’une incontestable honnêteté continue d’accuser le machisme, le patriarcat, etc., qui interdisent la complexité et imposent une frontière entre un « bien » et un « mal » prédéterminés, de même qu’entre un masculin (dominateur) et un féminin (soumis) stéréotypés. Il ne reste alors que le « vécu », avec sa diversité, ses contradictions et ses refus de tout acquis. Aucune norme ne peut lui être opposée et il constitue toute une série de droits. D’abord celui de répudier tout ce qui gêne. Et, sitôt après, droit à l’expression (spécialement via l’écrit publié) aussi bien de ses frustrations et rejets que de ses préférences personnelles, en affichant celles-ci comme des « possibles », voire des modèles exemplaires, y compris dans le domaine sexuel.

Certes, le viol et la pédophilie restent réprouvés. Cependant, c’est toujours au nom d’un « vécu » — celui des victimes : leur parole suffit à les restaurer dans leurs droits et à condamner leurs agresseurs non pas tant pour perversité que pour abus d’autorité. C’est ce qui justifie d’incriminer le « système » qui permet de tels crimes et de militer pour l’avènement une société « asystémique », sans repères extérieurs et supérieurs au « vécu ».

Des réalités à la vérité

De cette politisation résulte assez logiquement la division de l’humanité en deux camps rivalisant pour le pouvoir : les opprimés (femmes et autres méprisés, dont les « minorités sexuelles ») luttant pour l’égalité contre les exploiteurs (mâles obtus, surtout s’ils sont blancs et « capitalistes »). L’ennui est que cette simplification s’avère d’une rigidité abstraite, dans laquelle l’infinie variété et la complication des « vécus » peinent à se couler. Finalement, la censure de toute référence s’avère une loi au moins aussi contraignante que n’importe quelle transcendance et enferme dans des images aussi partielles que partiales du monde et de la vie.

Il est déjà significatif que le « genre à la carte » fait problème dans un autre champ symbolique : les hommes ayant changé de sexe ne sont pas toujours bienvenus (surtout s’ils gagnent) dans les compétitions sportives féminines. N’y aurait-il pas entre les sexes une différence qui ne peut être totalement gommée ? Faut-il supprimer toute norme pour que rien ne paraisse anormal ? Est-ce seulement possible ? Le « vécu » d’un être humain ne se limite pas au ressenti de son corps, et chacun peut s’éprouver en manque d’une vérité qu’il ne peut se donner et qui dépasse la réalité visible dans sa glace ou dans les miroirs culturels.

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