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Pourquoi le massacre des saints Innocents ?

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Matteo Di Giovanni/Public Domain

Jean-Thomas de Beauregard, op - publié le 27/12/21

Le massacre des saints Innocents, à cause d’un enfant sans défense, est le signe de la peur d’un avenir imprévisible. Aujourd’hui encore, l’imprévu n’a pas sa place, l’enfant sans défense menace toujours les pouvoirs établis.

Furieux et inquiet à la perspective d’un pouvoir concurrent du sien, Hérode fait massacrer tous les enfants jusqu’à l’âge de deux ans à Bethléem et dans toute sa région. L’évangéliste compose son récit avec en mémoire un événement analogue beaucoup plus ancien, celui du massacre des enfants des Hébreux par Pharaon à l’époque de l’esclavage en Égypte (Mt 2, 13-18). Jésus apparaît donc d’emblée comme le nouveau Moïse. Il est cet enfant qui échappe miraculeusement à la mort parce que Dieu l’a mis à part pour libérer son peuple.

Les querelles pour distinguer ce qui, dans le récit de Matthieu, est historiquement exact de ce qui relève de la reconstruction théologique à partir d’un modèle bien connu sont vaines. D’abord parce que l’histoire bégaie. Sans être jamais une répétition à l’identique, l’histoire produit régulièrement une succession de faits qui en rappellent étrangement d’autres plus anciens. L’évangéliste ne fait qu’inscrire l’événement dans une histoire plus vaste qui contribue à l’éclairer et à lui donner sa pleine signification. Du reste, les chroniques de l’époque racontent que le roi Hérode avait fait assassiner trois de ses fils dans ces années-là tant il était paranoïaque et jaloux de son pouvoir, ce qui rend le récit de Matthieu très plausible à défaut d’être absolument certain.

Hérode était prêt à tout

Tel qu’il est, ce récit d’Évangile frappe par la disproportion entre la cause et les effets : un bébé anonyme dans une mangeoire, est-ce une menace pour un roi ? Et pourquoi faire massacrer tous les enfants jusqu’à l’âge de deux ans alors que c’est un nouveau-né de quelques jours qui est visé ? Cet acte apparemment fou est en fait très explicable. Là encore, les chroniqueurs de l’époque nous renseignent. Le pouvoir d’Hérode était faible, suspendu au bon vouloir de l’occupant romain, livré aux querelles entre factions juives rivales. Les rumeurs de la venue d’un messie, même encore enfant, pouvaient dégénérer en émeutes et en violences si les foules s’en emparaient. Cela s’était d’ailleurs vérifié plusieurs fois au cours de l’histoire récente du pays. Quant à massacrer tous les enfants jusqu’à l’âge de deux ans, c’est évidemment monstrueux et sans commune mesure avec l’objectif visé. Mais dans l’idée d’Hérode, un tel ordre devait calmer les éventuelles ardeurs des opposants à son pouvoir en leur montrant qu’il était prêt à tout.

Plus un pouvoir est faible, plus il est violent, tandis que la véritable autorité n’a pas besoin d’exercer la violence pour s’imposer.

C’est un classique de l’histoire politique : plus un pouvoir est faible, plus il est violent, tandis que la véritable autorité n’a pas besoin d’exercer la violence pour s’imposer. Jésus lui-même en fera la démonstration lorsque, des années plus tard, il justifiera les craintes qu’Hérode avait à son égard en se révélant comme le Messie attendu. Parce que Jésus enseignait avec autorité, jamais il n’eût besoin d’avoir recours à la violence pour s’imposer. 

La peur de l’imprévu

Il faut cependant aller plus loin dans la méditation de ce mystère d’iniquité qu’est le massacre des saints Innocents. En réalité, ce qui effraie tout pouvoir politique dans l’enfant Jésus comme dans une foule d’enfants innocents, c’est l’imprévisible, le non-calculable, ce qu’on ne peut pas maîtriser. L’enfant ouvre un avenir imprévu, et c’est cela qui fait peur. La technique et la législation de notre époque permettent d’exorciser cette peur. L’enfant n’existe que s’il est désiré, planifié. Au besoin, la technique permettra de pallier les déficiences d’une nature rebelle. Si au contraire l’enfant n’est pas désiré ni planifié, s’il n’est pas conforme au projet des parents ou aux exigences des médecins, la technique saura y remédier, à toutes les étapes du parcours. Le pouvoir politique veille scrupuleusement à faire appliquer ce nouveau droit fondamental. L’imprévu n’a pas sa place. 

L’enfant ouvre un avenir imprévu, de joies et de peines entremêlées. Et quand cet enfant est Dieu fait chair, cet imprévu menace tous les pouvoirs établis. Le chant du Magnificat qui exulte à l’idée que Dieu renverse les puissants de leur trône est toujours d’actualité. L’Évangile est révolutionnaire, non pas au sens de la violence politique, mais au sens où il situe et relativise tous les pouvoirs politiques par la seule présence d’un enfant sans défense. 

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