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Emmanuel Macron au Vatican : des signaux, pour quoi faire ?

POPE FRANCIS FRENCH PRESIDENT EMMANUEL MACRON

ALESSANDRA TARANTINO / POOL / AFP

Louis Daufresne - publié le 25/11/21

La visite d’Emmanuel Macron chez le pape François s’inscrit dans un jeu de séduction équivoque entre le chef de l’État et les catholiques. Pour Louis Daufresne, ce dialogue a « quelque chose d’éreintant, de stimulant et… d’anesthésiant ».

De retour de Croatie, Emmanuel Macron fera escale à Rome ce 26 novembre. Le pape François l’y recevra en audience privée. C’est la seconde fois en quelques semaines, après Jean Castex le 18 octobre, que les hautes autorités de la République s’invitent au Vatican. Les Pythie des médias se demandent ce que vont se dire le Saint-Père et le chef de l’État. Parleront-ils du naufrage de Calais, au sens propre comme au figuré, de l’impéritie de l’Union européenne à la frontière biélorusse ? Des abus sexuels et du secret de la confession ? De l’archevêque de Paris malmené dans Le Point ?

N’épiloguons pas sur le menu. Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. Ce qui compte ici, c’est la récurrence de la relation. Pourquoi un tel compagnonnage ? Pas de deux rime-t-il avec double jeu ? Le journal La Croix consacre sept pages aux relations entre « Emmanuel Macron et les catholiques » sous le titre : « Mains tendues, illusions perdues ». Une longue recension panoramique. Comme dans les Feux de l’amour, on fait tout un film de ses malentendus, de ses fâcheries et autres réconciliations. Les « pro de la com » appellent ça un storytelling. Toute la gamme des émotions y passe, du grand bain spirituel du discours des Bernardins à la douche éthique de la PMA. Ce « je t’aime, moi non plus » a quelque chose d’éreintant, de stimulant et d’anesthésiant. 

Un pouvoir méfiant

Éreintant : la politique, qu’on se le dise, ne connaît que les rapports de forces. Que pèse le catholicisme dans le pays que saint Rémi a fondé ? Comment prélever ses empreintes sociologiques, et mesurer son influence ? Si nous savons que le vote catholique est insaisissable, nous voyons aussi que l’action des catholiques ne l’est pas. L’Église au sens large encadre, socialise, enseigne, mobilise. Ses relais sont autant de points durs qui demeurent, même fragilisés et modestes, tandis que les partis de masse et leurs structures populaires militantes sont déjà ensevelis par le cours de l’histoire. Marginalement, les catholiques retrouvent de l’importance. Aller voir le Pape en est le signe.

L’Église catholique est entourée d’un halo indéfinissable : rien que le statut du prêtre, pape en sa paroisse mais soumis à son évêque sans être son employé, est en soi un imbroglio conceptuel, illisible sous des cieux laïcisés.

Mais pour quoi faire ? Et s’ils sont si importants, en quoi peuvent-ils être utiles d’un point de vue terrestre ? Chantal Delsol ausculte la fin de la chrétienté — dont se réjouissait déjà Jean Delumeau en 1977. Les mots traduisent le caractère insondable du phénomène : chrétienté n’est pas synonyme de catholicisme ni de christianisme. Les contours ne se recouvrent pas. L’Église catholique est entourée d’un halo indéfinissable : rien que le statut du prêtre, pape en sa paroisse mais soumis à son évêque sans être son employé, est en soi un imbroglio conceptuel, illisible sous des cieux laïcisés.

Cette incompréhension rend le pouvoir méfiant et, à la vérité, peureux. Au bout du compte, son slogan est celui de la Manif pour tous : on ne lâchera rien. Ni sur l’éthique, ni sur les cultes, ni sur quoi que ce soit. Car si on lâche, c’est tout un espace qui se remplirait mécaniquement sous l’effet des croyances les plus activistes, pas forcément catholiques. D’où cet autisme, cette désertion, par exemple quand un père jésuite de 72 ans se tape 27 jours de grève de la faim dans l’enfer de Calais, et qu’il doit réatterrir car « Houston ne répond plus ». Le pouvoir joue au chat et à la souris et, à la fin, on s’éreinte sur le tapis des espoirs déçus.

Une véritable attente 

Stimulant : il n’est pas mauvais de se courir après ; c’est même le propre de la séduction. Que de l’Élysée, un président monte la colline du Vatican redonne au temps présent sa profondeur historique, élève le débat. On passe du matraquage bêta des chaînes d’info continue à des échanges élégants, intellectuels, parfois délicieusement littéraires. Comme si l’Église ressemblait à une académie dont ses visiteurs mondains attendent qu’elle fournisse un service public à l’art de penser.

L’épiscopat prend-il la mesure de cette sollicitation qu’Emmanuel Macron, sous la plume de Sylvain Fort, avait nettement exprimée dans la nef des Bernardins ? Le politique aimerait que des grandes figures, de grands caractères, de beaux penseurs émergent de ce milieu trop fonctionnarisé. Le monde profane veut être stimulé. Les media ouvrent des portes inédites à qui sait en tourner les poignées. Parler à la société tout entière suppose de maîtriser les codes très exigeants de la communication moderne. Le moins qu’on puisse dire, c’est que sur ce chapitre, l’institution aurait besoin de se fouetter les flancs.

Des signaux anesthésiants

Anesthésiant : on ne sort de l’équivoque qu’à son détriment, c’est bien connu. Emmanuel Macron sait que, pour gagner, mieux vaut ne pas braquer les catholiques, bien qu’ils ne forment pas d’entité homogène. Mais pour ne pas perdre, il doit aussi montrer qu’il les domine, ce qu’énonce très clairement son discours des Bernardins.

Osons aussi une chute, un peu plastique : Rome sera-t-il à la politique ce que le Brésil est à la chirurgie esthétique ?

Si on était cynique, on crierait à l’imposture : voilà un homme qui veut ma voix mais qui ne m’écoute pas. D’où le terme de « signaux », codé dans le langage médiatique. « Envoyer des signaux », c’est comme faire du pied sous la table à sa voisine : je te veux, tu dois le sentir mais ça ne doit pas se voir. Nourrir une relation sur le mode de la passion secrète a quelque chose de jouissif. L’indéfini crée le désir, fige l’être séduit, l’empêche de choisir un mode de relation sain et stable. Comme le cobra immobilisant sa proie de la seule puissance de son regard. Les signaux servent à anesthésier les cathos, à les vacciner contre la rébellion. Une petite piqûre de rappel à la romaine ne fait pas de mal.

Un enjeu électoral

Osons un procès d’intention très politicien : en passant par le Saint-Siège, Emmanuel Macron veut-il relabourer le champ des cathos pour anticiper la candidature d’un Michel Barnier à la tête des LR ? Avec son style de vieux beau de série américaine, le Savoyard européiste ferait bonne figure sur les couvertures papier glacé des magazines seniors. Ils sont nombreux, plus de 13 millions, et ils votent plus que les autres. Née dans une culture catholique, cette population n’est pas indifférente à ce que dit un Pape, surtout celui-ci. Avec l’âge, le regard se transforme : on passe de l’idéologie à la sagesse, du rêve à la réalité, de la posture au possible. On s’arrondit, on veut se rassurer aussi, car on a peur pour ses petits-enfants, du monde qu’on va leur laisser. Sur ce terrain, Michel Barnier est beaucoup plus catho compatible, plus rassembleur, et donc plus dangereux pour un Emmanuel Macron dont le quinquennat restera marqué par une dérive et une dureté policière et un exercice solitaire des responsabilités suprêmes. Si Michel Barnier gagnait la primaire, la cathosphère serait un enjeu entre les deux hommes.

Osons aussi une chute, un peu plastique : Rome sera-t-il à la politique ce que le Brésil est à la chirurgie esthétique ? Une destination pour se refaire les saints, épaissir les tissus d’une autorité symbolique en berne, et faire gagner à son âme les centimètres dont elle aura besoin dans les urnes.

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