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Les signes inquiétants des paroles délirantes

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Benoit Durand / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Laurent Stalla-Bourdillon - Publié le 17/06/21

En pervertissant l’usage des mots et de la parole, la technique a modifié le sens de la vie et le fonctionnement de la société.

Le champ lexical du mal et de Satan vient de surgir dans l’actualité récente lorsqu’un ministre s’est aventuré à évoquer une possible « marque satanique » en cas de victoire d’un opposant politique. Peu avant, des parlementaires et des ministres suggéraient que « père » et « mère » étaient interchangeables étant selon eux des constructions sociales. Sans oublier l’évocation par le Président de la République d’un « privilège blanc ». 

Tout ceci donne à réfléchir sur le niveau de dégradation de la parole dans l’espace politique. Or la « parole » devient toxique lorsque l’esprit est lui-même intoxiqué, ce qui n’est pas aisé à percevoir. La « parole » peine à remplir sa fonction : dire le vrai, ouvrir un chemin vers la vérité, la concevoir et en vivre. Afin de comprendre ce dont de tels propos sont le signe, retraçons l’effet des techniques sur nos sociétés et sur la pensée contemporaine.

La disparition progressive de l’essence des choses

La modernité occidentale s’est développée autour du progrès des sciences et de la disqualification du « Dieu invisible ». Le monde réel se réduit à sa visibilité, donc à sa seule matérialité tangible. Les efforts des philosophes depuis Platon et Aristote pour chercher l’essence des choses se sont faits balayés par la simple matérialité des choses. Puisque le monde n’est désormais « que » ce que nous en voyons, il est livré à la volonté humaine d’en disposer, de le recomposer selon les envies d’inventer et de créer. Il n’y a de monde que ce que l’homme en décide et en fait. La possibilité de façonner à sa guise les choses et les vivants sans se soucier de ce que dit leur présence, est devenu le gage de la supériorité humaine et la promesse d’un bonheur à portée de main. Mais les invincibles aspirations du cœur humain, éternel insatisfait qu’aucun bien possédé ne comble, viennent contrarier ce rêve prométhéen. 

Les effets conjugués de la puissance technique, de la voracité économique et de la « dissolution progressive des vieille, formes organiques de coexistence directe entre humains » ont peu à peu fragilisé jusqu’aux idéaux séculiers. L’égalité n’est plus qu’une lubie, la liberté si puissamment fédératrice dans le passé s’évapore dans le capitalisme de surveillance et la fraternité semble devenue impossible. La renaissance des espérances religieuses, même teintée d’un fort individualisme, prouve leur enracinement dans l’âme humaine : la dignité de l’homme et sa destinée restent des invariants de la pensée. En effet, les individus ne peuvent vivre sans horizon métaphysique qui traduit la spécificité de leur nature à la fois matérielle et spirituelle. 

La fin de la quête de l’essence des choses n’a pas laissé place à un vide, mais à un existentialisme pur, débarrassé de toute métaphysique. La réduction de l’homme à sa matérialité corporelle accroît la tension psychique en chaque individu. Entre ce « qu’on lui dit qu’il est » et « ce qu’il perçoit intimement qu’il est ou qu’il n’est pas », l’abîme se creuse. Cela fait dire au pape François, qu’ « à l’origine de beaucoup de difficultés du monde actuel, il y a avant tout la tendance, pas toujours consciente, à faire […] des objectifs de la techno-science un paradigme de compréhension qui conditionne la vie des personnes et le fonctionnement de la société. […] Cela signe un réductionnisme qui affecte la vie humaine et la société dans toutes leurs dimensions » (Laudato si’, 107). 

L’ère de la mise en image

Comment l’être humain peut-il n’être que la matérialité de son corps, comment sa pensée peut-elle n’être que la production de son cerveau, alors que la totalité de son être est habitée par une conscience et une capacité à se concevoir lui-même dans une mise en mots, dans un « logos » ? Les hommes ont bâti un récit symbolique qui donne sens à leur vie. Si l’être humain est « matière », il est aussi « esprit », il est « histoire ». Histoire qui constitue le sujet parlant autant que son corps. C’est pourquoi nous sortons d’une époque, qualifiée de matérialisme consumériste, pour entrer dans une nouvelle ère : celle de « l’image-idole » conjuguée à celle du « verbe délirant » de la mise en récit de soi. La « mise en image » exhibée à tout bout d’écran renvoie à l’idéal du « moi » théorisé par Freud. Il s’agit d’une tentative désespérée de réparer le narcissisme perdu de l’enfance, phase où l’enfant est lui-même son propre idéal, brisé par l’imposition d’exigences extérieures. 

Ce narcissisme ayant investi le champ de la parole permet à tout un chacun de se raconter et de s’auto-définir selon ses propres catégories mentales. Nous pressentons que cette ère du « verbe » est devenue « délirante ». Si l’imaginaire n’est ni bordé, ni ancré, ni régulé par le symbolique et le réel, alors apparaît le délire. Même le prestigieux pouvoir des sciences cède la place à la toute-puissance du « verbe », de la parole. Discernons deux exemples particulièrement éclairants. 

Les symptômes du « verbe délirant »

D’une part, ce qu’est une personne « est » désormais ce que nous voyons d’elle sur la toile, sur les réseaux, sur ses vidéos. L’explosion des nouvelles technologies permet à chacun de se créer son profil numérique, de se mettre en images, de se construire une identité digitale comme nouvelle identité sociale. Si avec Jean-Paul Sartre, l’essence de la personne s’effaçait derrière son existence, aujourd’hui, son existence même s’efface derrière son apparence. Le nombre de personnes vues sur nos écrans excède déjà de beaucoup le nombre de personnes rencontrées physiquement dans le monde réel. Or la réalité d’une rencontre sans intermédiation technique est la protéine de la vie psychique. En colonisant nos interactions verbales, les technologies ont donc un accès privilégié à notre psychisme qui se raconte constamment « l’histoire » et enfante une parole de sens, une mise en mots et en images de notre vie. Demain, l’identité réelle de la personne réelle comptera-t-elle moins que son identité digitale ? Et qu’en sera-t-il lorsque des avatars numériques, même privés de corps, auront des capacités d’élocution supérieures aux nôtres ?

Nous avons là la définition même de l’entreprise de l’Adversaire, appelé le « Satan » qui trouble l’esprit et trompe par la parole.

D’autre part, nous constatons aujourd’hui les effets d’une novlangue écraser toute véracité du monde réel. L’expression « novlangue » désigne le pouvoir du langage de se soustraire à toute évidence, et de renommer les choses à son gré. C’est l’autorité de l’arbitraire donnée à la seule volonté du sujet qui parle : « Ce qu’est le monde, est ce que j’en dis. » Le réel doit se plier à la façon de le nommer. La culture « woke », ou « cancel culture« , selon laquelle un homme peut se sentir et se déclarer femme et réciproquement élimine toute signification ou valeur à une réalité donnée. De même, les prouesses des biotechnologies permettent à la procréation de s’affranchir des doctrines physiologiques classiques. L’union de l’homme et de la femme n’est plus normative pour une naissance. Ce que la science peut faire pour contourner les contraintes physiologiques, libère un langage qui renorme les principes et redéfinit les lois dont les conséquences délétères finissent par constituer un danger. Ainsi, avons-nous compris que le Parlement entérine le fait qu’un père puisse être une mère et réciproquement. Remarquons au passage qu’en matière théologique, nous avons là la définition même de l’entreprise de l’Adversaire, appelé le « Satan » qui trouble l’esprit et trompe par la parole.

Restaurer le pouvoir de la « parole »

L’effectivité pratique des sciences emporte donc une nouvelle normativité que le droit vient consacrer. La tension s’accroît alors d’autant dans la vie psychique des individus. S’il n’y a plus de commun entre les individus, plus de manière commune de se référer au réel, le corps social entre en extrême tension, voire en fusion. En effet, lorsque la réalité du réel et la vérité des faits ne sont plus recueillis dans une parole qui énonce le vrai, l’être humain s’intoxique. La saveur du réel et le goût de la vie se perdent. Et si le plus grand tourment de notre époque ne se situait pas tant dans la crise climatique, ni dans la crise économique ou démocratique, mais dans le brouillage anthropologique ? L’être humain habite la « parole », c’est elle qui le protège et par elle que lui vient la lumière du sens. Oserons-nous répondre à l’urgence pour nos sociétés modernes de restaurer la conscience de la signification du pouvoir de parler, de la fonction des paroles, de la véritable écologie, comme « éco-logos » ?

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