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Les objets religieux, témoins de la présence de Dieu en prison

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Les objets religieux en prison sont aussi divers que le sens que leur donnent les détenus. Parfois, ils sont de véritables outils de la Providence, menant à la conversion ou empêchant les détenus de commettre le pire.

Bibles, chapelets, icônes ou médailles : en prison, les objets religieux chrétiens ont la cote. Quel que soit le sens que les détenus leur donnent, protection, identité ou signe de la présence de Dieu, ils témoignent bien souvent d’une quête spirituelle, dans un lieu où les questions de sens se posent avec une intensité particulière. C’est ce qu’a constaté Philippe Gaudin, président de l’Institut Européen en sciences religieuses. Artisan en 2011 d’une grande enquête sur le fait religieux en prison à la maison centrale de Poissy (Yvelines), il a été frappé par la spiritualité qu’il y a trouvé : « En prison, nous sommes contraints à réfléchir sur le sens de notre condition. Très clairement, on constate qu’on est plus religieux en prison qu’en dehors ».

La Bible, l’objet le plus prisé en détention

Cette religiosité à fleur de peau se manifeste notamment par un lien particulier aux objets de piété. Pour s’en procurer, les détenus n’ont pas besoin de recourir aux trafiquants : leur accès est un droit. En effet, même en prison, les détenus conservent le droit à la liberté de culte, qui est garantie par la loi. « Les objets religieux ne sont ni censurés, ni fouillés ni contrôlés, on a le droit de les avoir » explique Ludovic, détenu pendant un an et demi à la maison d’arrêt de Sainte Anne, à Avignon (Vaucluse), et aujourd’hui engagé dans la « Fraternité du bon larron ». Accessibles librement pour tout détenu, les objets religieux passent cependant par la médiation de l’aumônier. Véritable « passe partout », celui-ci dispose des clés de toutes les cellules et a donc un accès privilégié aux détenus. Conseiller spi, parfois psy, il est aussi celui qui fournit aux détenus les objets venant de l’extérieur, soit à leur demande, soit en leur proposant. « Quand je vois des détenus sur une longue période, je leur propose toujours une Bible », explique à Aleteia le frère Emmanuel, aumônier depuis un an dans le Nord de la France.

«Le chapelet représente souvent la prière du pauvre.»

Parmi les symboles de piété que l’on trouve en prison, la Bible a en effet un statut à part. « La Parole de Dieu est le grand objet que les détenus nous demandent », nous explique le père Jean-François Penhouet, aumônier national des prisons depuis 2015. Cet intérêt particulier pour la Bible, il l’observe concrètement lors des visites qu’il effectue deux jours par semaine à la prison de Fleury Mérogis. En détention, le temps peut être très long, et la lecture de la Parole de Dieu représente un réconfort et même davantage… « Le Christ m’a donné des signes de lui, notamment à travers la Bible que j’ai pu lire du commencement jusqu’à la fin », nous raconte Ludovic. Si la Bible trône en tête du hit parade des objets religieux en prison, d’autres sont très demandés. Les chapelets par exemple. « Ils peuvent servir de marqueur identitaire, mais ils représentent souvent la prière du pauvre », rappelle le père Jean-François. « À l’origine, les 150 Je vous salue Marie représentaient les 150 psaumes que priaient les moines. Mais comme les pauvres ne pouvaient lire ces psaumes, ils priaient le Je vous salue Marie. »

Des signes religieux très divers

Outre les Bibles et chapelets, il existe en fait une très grande diversité de symboles chrétiens en prison : des croix, des Magnificat, des livres de prière, des images pieuses, des médailles miraculeuses ou encore des icônes : « Les images de Marie touchent les détenus », assure le frère Emmanuel. « Certains les affichent au-dessus de leur lit, parfois au milieu des images des membres de leur famille. Cela montre l’intimité, la relation particulière qui existe avec Marie. » Ces images de piété, on peut les trouver dans les cellules mais en aucun cas dans les pièces communes, au nom de la laïcité. « Les signes et objets religieux ne peuvent être arborés que dans la cellule ou le lieu de culte, une fois par semaine », explique Philippe Gaudin. Il n’est pas permis de se balader avec un tapis de prière dans les parties communes. La cellule est donc le lieu privilégié où l’on trouve des signes de piété, mais il est possible d’en croiser exceptionnellement en dehors. « Ce sont en général les objets liturgiques, utilisés dans le cadre du lieu de culte, mais parfois aussi dans d’autres contextes, lors de groupes d’études bibliques par exemple », explique le frère Emmanuel.

Dans le cadre du culte, l’objet religieux peut participer à recréer une ambiance d’église, communautaire, et même fraternelle. Le père Jean-François nous confie cette anecdote : « Une année, à Pâques on a eu une aspersion d’eau bénite où des détenus arrosaient littéralement leurs camarades. » Pourtant, plus que la dimension communautaire, c’est la signification personnelle, intime que peut revêtir un simple chapelet, qui transparaît, en détention : « En prison on est un peu comme un enfant, on nous éduque, on nous appelle à heures fixes » explique Ludovic. « Avec un chapelet, on peut avoir une relation presque comme un doudou pour un enfant. »

De signe identitaire à quête spirituelle

Si les objets religieux ont bonne presse en prison, ce n’est pas toujours pour les motifs les plus mystiques. Dans bien des cas, ils ont un rôle plus terre à terre. Du chapelet porté comme grigri à la croix arborée comme signe identitaire face aux musulmans, en passant par la Bible utilisée pour en faire des feuilles de cigarette, le symbole de piété ne répond pas toujours à sa vocation première. Pour le père Jean-François, cette utilisation peu orthodoxe d’un chapelet ou d’une croix, peut cependant mener à vraie démarche spirituelle : « L’essentiel est d’aller à la rencontre de Dieu à travers notre chemin, même s’il n’est pas le plus pur ou parfait. » Un point de vue partagé par le frère Emmanuel : l’utilisation la plus prosaïque du signe religieux peut être une porte d’entrée vers autre chose. « À première vue, il peut y avoir un aspect protection, identité, mais la dimension spirituelle peut suivre. Les gens du voyage et les africains portent souvent des objets religieux, parfois par superstition, mais l’intérêt qu’ils peuvent avoir pour une médaille miraculeuse les ouvre souvent vers le sens de ce signe. »

Utilisés de façon diverse par les détenus, les signes religieux représentent toujours pour eux une réalité essentielle : la liberté. Évoluant dans un milieu où rien n’est choisi, la religion est une des rares choses que le détenu peut précisément choisir librement. Une Bible, en tant que témoin de cette liberté peut alors devenir un symbole subversif, provocateur même.

Des signes tournés vers la présence de Dieu

Cette liberté, certains détenus n’hésitent pas à s’en saisir concrètement. C’est le cas de David, qui a passé 12 ans derrière les barreaux à la maison d’arrêt de Nanterre (Hauts-de-Seine). Lui n’a pas attendu que les objets de piété viennent à lui, il les a fabriqué ! Il a en effet créé son propre oratoire dans sa cellule à partir de signes religieux qu’il a lui-même confectionné : photos, statues, icônes, crucifix… Son coin de prière est ainsi devenu son espace de liberté. « C’est le seul endroit que j’avais pour moi : mon espace à moi », nous confie-t-il. Plus qu’une liberté, l’icône ou la statue peut même devenir une présence, un soutien dans les épreuves. C’est ce dont témoigne Ludovic : « En prison on se sent seul. Le signe religieux devient un confident, un soutien moral, un ami,… ». Pour Ludovic, aucun doute sur l’origine de cette présence : c’est celle de Dieu et de son amour, dont les objets de piété sont des signes.

Si un signe religieux peut avoir une telle importance pour les détenus chrétiens, comme Ludovic, c’est aussi parce que le christianisme est une religion où l’amour de Dieu s’est incarné concrètement : « Le Christ a eu un corps, nous sommes une religion de l’incarnation. L’objet religieux est un symbole qui évoque la présence de Dieu », explique le père Jean-François. Pour le frère Emmanuel, on ne peut pas réduire l’expérience du religieux au spirituel : « La religion est tellement vaste qu’elle est présente dans les différentes dimensions de notre vie. Notre relation à Dieu passe par le média d’objets, qui sont la trace d’une intimité avec Dieu. »

Une spiritualité des « périphéries »

Protection, soutien dans l’épreuve, témoin de la présence de Dieu, parfois un symbole religieux peut même devenir providentiel ; grâce à lui, certains détenus ont évité le pire… « Un soir dans sa cellule un détenu qui voulait se suicider a demandé à son codétenu du papier à cigarette. Il voulait en fumer une dernière avant de passer à l’acte. Son codétenu lui a alors lancé un Prions en Église. Sur la page ouverte, il était écrit « ce n’est pas le moment de ta mort » raconte Ludovic, qui a lui aussi été touché par la Parole de Dieu, comme beaucoup en prison.

Ce lien entre objets religieux et détenus ne date pas d’hier. Depuis l’histoire de sainte Thérèse et du condamné à mort, qui le jour de son exécution, embrasse le croix du Christ, les objets de piété semblent être un moyen privilégié par lequel Dieu touche les personnes situées aux périphéries de la société. « Il y a un lien entre la piété populaire et les objets religieux. Ils touchent les plus pauvres. Moi je viens d’un milieu populaire. L’attachement aux objets y est fort », témoigne le père Jean-François.

Ludovic appelle les chrétiens à être attentifs à cette spiritualité des périphéries, parfois méprisée ou considérée comme superstitieuse. « C’est dans ces lieux-là, les périphéries, que se révèle la force de la miséricorde de Dieu. Si le Seigneur nous a mis sur le chemin d’une Bible ou d’un chapelet, cela peut nous aider. Dans ces lieux où on n’attend plus rien, des signes du Christ sont placés sur notre route à travers ces objets ». Après une pause, Ludovic conclut : « Il y a des objets religieux en prison qui peuvent nous sauver la vie ».