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Pour unir les hommes, retrouvons le sens de la paternité

FATHER
Halfpoint - Shutterstock
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La paternité, qui évoque la figure de l’autorité et de la création, est mal vue de nos jours. C’est pourtant elle qui pourrait rapprocher les hommes et les apaiser.

La paternité n’est pas une notion très à la mode, pour recourir à une litote. Vilipendée par les féministes qui la renomment habituellement « patriarcat » pour mieux l’accuser d’être à la fois cause et effet de la domination des hommes sur les femmes, elle ne se tire pas mieux d’affaire avec les « jeunes », prompts à l’accuser de menacer leur liberté et, de façon plus générale, de ne rien comprendre, ni à eux ni au monde qu’ils font. Si la paternité subit ce front général de critiques et de suspicion, c’est sans doute parce que, vaille que vaille, elle continue d’incarner l’autorité dans un monde où l’autorité est forcément suspecte d’abus de pouvoir, et parce qu’elle s’oppose à la jeunesse, dans un monde où il faut être jeune pour avoir raison. Pour ces deux motifs, être père aujourd’hui, c’est porter avec soi le stigmate du coupable idéal dans une série policière bon marché. Ceci explique pourquoi bon nombre de pères font tout, lorsqu’ils ne rasent pas les murs, pour nier ou masquer leur paternité, par exemple en essayant de se faire accroire et de faire accroire aux autres qu’ils ne sont que le meilleur copain de leurs enfants.

Le père, figure du créateur

Cet état de fait pourrait simplement prêter à sourire s’il ne portait pas avec lui toute une série de conséquences, d’ordre théologique notamment. Car la paternité n’est pas une notion neutre, au regard de la théologie chrétienne. On pourrait même affirmer que l’une des meilleures qualifications possibles du christianisme est celle de religion de la paternité. Pour s’en convaincre, il faut d’abord se rappeler le nombre impressionnant d’occurrences où, dans les Évangiles, le Christ invoque le Père, son Père. On peut aussi convoquer toutes les paraboles où la figure du père joue un rôle central. Au-delà, comment ne pas voir à quel point l’histoire du Salut est d’abord l’histoire d’un père et de ses enfants, avec ses moments de tendresse, ses incompréhensions, ses rebellions et ses repentances ? On comprend mieux dès lors pourquoi la violente remise en cause de la paternité à notre époque est tout sauf anecdotique. En réalité, tout porte à croire que critique de la paternité et critique du christianisme vont de pair parce que c’est, en vérité, la même critique qui s’exprime sous un mode en apparence différent.

Un triple refus

Car, au fond, les accusations d’autoritarisme, de patriarcat ne sont que des bavardages de surface. En profondeur, sur un plan plus métaphysique, le refus moderne de la paternité est, en vérité, un triple refus.

Le premier est le refus d’un monde où tout ne commence pas avec nous. L’une des illusions majeures de notre époque consiste à croire que nous avons le pouvoir de créer notre monde à partir de rien que nous ne sommes en rien comptables de ce qui s’est fait avant nous, que notre histoire est une page blanche. La paternité nous enseigne au contraire que nous sommes des héritiers, comme le dit l’apôtre Paul et que le monde nous est donné comme un héritage. À l’inverse du nihilisme moderne, nous ne nous croyons pas libres de faire n’importe quoi. Un héritage mérite qu’on en apprécie toute la valeur, mais aussi qu’on le fasse fructifier, non pas seulement dans un sens vulgairement matériel, mais surtout sur un plan spirituel en nous montrant digne du legs qui nous est fait.

Le deuxième refus est celui de toute présence paternelle. Nous sommes ici au cœur de la sensibilité actuellement dominante en Occident et de ce qui sépare, comme un trait de feu, cette sensibilité d’avec la perception chrétienne du monde. Pour l’idéologie dominante, la présence paternelle est inacceptable parce qu’elle attente, par principe, à notre liberté de sujet, en nous imposant notamment ses catégories du bien et du mal. Pour nous autres chrétiens, au contraire, une telle présence est ce qui nous garde de nous perdre dans les rets d’une liberté parfaitement illusoire, qui idéalise nos désirs, en faisant de ceux-ci la part la plus authentique de nous-même, alors que dans la réalité de notre monde, nos désirs se réduisent le plus souvent à des conditionnements extérieurs, des conditionnements à consommer notamment. La présence paternelle nous guide, au contraire vers une liberté vraie parce qu’elle nous apprend, patiemment, avec amour, à distinguer le désir du bien et du beau, qui seul émancipe, d’avec la soumission à ces idoles que nous prenons pour notre divine liberté.

Le troisième refus est celui de toute reconnaissance filiale. Le monde moderne porte un regard naturellement froid et dénué de toute bienveillance sur l’univers parce que pour lui l’univers n’est au fond qu’une somme de hasards qui auraient pu ne pas être, marqués par la contingence et au fond la déception. L’univers est ce qu’il est mais au fond, c’est certain, il aurait pu être meilleur et maintenant il faut nous arranger avec lui en le faisant ployer, lorsque nous le pouvons, pour qu’il se conforme à nos desseins. Pour le chrétien, au contraire, l’univers est un don du père : il faut donc recevoir l’univers avec un sentiment constant de reconnaissance filiale pour le don qui nous est fait. L’univers n’est pas (seulement) une donnée naturelle. Il est beau, il a un sens, il unit l’ensemble de ses parties comme des notes d’un motif musical…

Devenir des monades isolées

S’inscrire dans une lignée, être guidé et aimé, être reconnaissant pour le don du monde qui nous est fait : voici tout ce dont nous prive la tentative tantôt sournoise, tantôt brutale, de la société moderne pour effacer la paternité, en nous et autour de nous. Au fond, il s’agit ainsi de faire de nous des monades isolées et indifférentes les unes envers les autres, engagées dans le seul combat qui compte pour notre monde : le combat permanent de l’intérêt — un combat qui n’a ni passé ni futur, qui ignore tout sentiment de piété et de reconnaissance, tout amour pour la beauté du monde et Celui qui en est l’origine. Est-ce donc cela que nous voulons ? Ou bien voulons-nous encore une place pour la paternité et ce qu’elle apporte avec elle ?