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Envers et contre tous, elle a demandé la grâce de son tortionnaire

Noella Rouget

Erdrokan/CC/Wikimedia

Noëlla Rouget, Déléguée pour la Suisse de l’Association nationale des anciennes déportées et internées de la Résistance lors de la cérémonie du 8 mai 2013 à Genève.

Domitille Farret d'Astiès - publié le 14/09/19 - mis à jour le 18/12/20 le 12:15

Noëlla Rouget, rescapée du camp de Ravensbrück, est décédée le 22 novembre. Résistante, puis déportée au cours de la Seconde Guerre mondiale, sa vie a été traversée par de grands bouleversements. Pourtant, lorsque son tortionnaire est condamné à mort plus de vingt ans après la fin du conflit, elle demande sa grâce, à la surprise générale.

Le choix de son prénom n’était pas fortuit. Noëlla Rouget, qui est décédée ce dimanche 22 novembre dans sa maison de retraite à Genève, fêtait ses 100 ans l’hiver dernier. Elle est née un 25 décembre. Une drôle de coïncidence pour cette femme qui s’est laissé guider toute sa vie par une foi qu’elle a chevillée au corps. Son incroyable histoire, rapportée par Le Monde, est un précieux témoignage et nous livre de puissants enseignements.

L’enfant Noëlla grandit dans une famille angevine où elle reçoit « une foi chrétienne profonde » ainsi que « des principes de comportement », ainsi qu’elle le formule elle-même. Elle a un frère, Georges, qui sera ordonné prêtre dans les années 1930. Au printemps 1940, lorsque résonnent les chants sordides des premières heures de la Seconde Guerre mondiale, Noëlla a 20 ans. Très vite, la jeune institutrice rejoint les bancs de la Résistance, d’abord en faisant passer quelques tracts, puis en devenant agent de liaison. Non contente de transmettre des messages, elle transporte également des valises et des armes sur sa bicyclette.

« Sois heureuse »

C’est à ce moment-là qu’elle fait la connaissance d’Adrien Tigeot, qui lui aussi a rejoint la Résistance. Communiste, il s’interroge sur la foi, en proie au doute. Les jeunes gens se plaisent et se fiancent. Le 7 juin 1943, Adrien est arrêté. Deux semaines plus tard, c’est au tour de Noëlla. Emprisonnée, elle est confiée à Jacques Vasseur. Fasciné par l’idéologie nazie, ce jeune homme de bonne famille a décidé de la servir corps et âme. Intelligent et parfaitement germanophone, il met son savoir au service de l’ennemi, devenant peu à peu un élément important de la Gestapo d’Angers.


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Torturé au point d’être défiguré, Adrien ne survivra pas à son arrestation. Noëlle ne le reverra qu’une seule fois avant sa mort. Il lui laisse d’ailleurs une lettre qu’elle ne découvrira qu’à son retour de camp, dans laquelle il la somme d’être heureuse en souvenir de lui. « Puisque je ne suis plus, il faut que tu m’oublies, ma chérie, que tu vives. Notre grand amour est fini, il faut que tu guérisses ta plaie, que tu aimes encore. Ne fais pas un mariage de raison, ma Noëlla adorée, aime ton mari, sois heureuse, très heureuse, fais-le pour moi ». Une sorte de testament témoin de la grandeur qui peut habiter l’homme dans des circonstances exceptionnelles. Le 31 janvier 1944, la jeune femme part pour le camp de Ravensbrück qu’elle quittera le 5 avril 1945, pesant alors seulement 32 kilos. Fidèle au souhait d’Adrien, Noëlla profite de la vie. Elle épouse André Rouget et le couple s’installe à Genève. Deux enfants naîtront de leur union.

« Nous affranchir de l’esprit de vengeance »

Si l’histoire de Noëlla est déjà peu ordinaire, la suite réserve quelques surprises. Alors qu’il avait fui à la fin de la guerre, Jacques Vasseur, qui se cachait chez sa mère, est arrêté le 21 novembre 1962. Coupable de plusieurs centaines d’arrestations, de déportations et d’assassinats, son procès défraie la chronique et ses victimes défilent à la barre. Mais alors que le public s’indigne et demande sa mort, Noëlla se dresse et livre un tout autre discours. « Le droit de mort, seul Dieu le possède, ce n’est pas aux hommes de décider », affirme-t-elle avec conviction, elle qui a pourtant perdu son fiancé à cause de cet homme. Elle va jusqu’à écrire au président du tribunal en plein procès. Peine perdue car Jacques Vasseur est condamné à être guillotiné.


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Qu’à cela ne tienne, Noëlla, audacieuse et déterminée, s’adresse cette fois au général de Gaulle en personne pour lui demander de gracier son tortionnaire. « J’ai rejoint les rangs de ceux qui pensent que, s’il faut combattre l’erreur, nous n’en avons pas, pour autant, le droit de disposer de celui qui a erré », lui écrit-elle, justifiant sa requête par les mots suivants : « Parce que je crois en Dieu, en qui je reconnais le seul maître absolu de la vie et de la mort ».

Jacques Vasseur est finalement gracié par le général mais la position de sa sauveuse lui attire de nombreuses inimitiés, à commencer par celles des autres victimes. Dans une lettre à l’intention d’anciennes déportées, elle s’exprime ainsi : « Ne pensez-vous pas qu’il serait temps de nous affranchir de l’esprit de vengeance qui nous retient prisonnières de ce cercle de haine dont nous avons tant souffert et nous empêche d’être disponibles pour des attitudes autrement constructives ? […] Après avoir été des témoins de la haine portée à son paroxysme, devenons les promoteurs de la compréhension entre les hommes et du respect foncier de la vie ». Ses paroles puissantes interpellent encore aujourd’hui. À la manière des Justes parmi les Nations, Noëlla Rouget a osé élever la voix et s’essayer sans faillir à l’exercice délicat du pardon.




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