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« La rue est une machine à broyer qui vous ramène au point zéro »

HOMELESS,STREET
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Victime d'inceste, Anne Lorient a fui à 18 ans le domicile familial. Elle a vécu plus de 15 ans dans la rue. À 47 ans, elle élève aujourd'hui ses enfants dans un appartement HLM. C'est la maternité qui l'a sauvée. Extrait de son témoignage lors du colloque de l’Institut catholique de Toulouse sur « Le temps de la femme ».

Pendant près de vingt ans, j’ai vécu dans la rue, hors de l’espace et hors du temps. Les douze années qui ont suivi n’ont pas été suffisantes pour recréer le contact avec ces deux notions, presque naturelles. En coécrivant Mes années barbares avec Minou Azoulai (Éd. de La Martinière), j’ai compris combien nous vivions en dehors de ces repères. Voici quelques clés que je livre, sans doute utiles pour ouvrir les portes ténébreuses de la vie dans la rue.

L’espace : liberté ou enfermement

L’individu du XXIe siècle évolue dans des séries de lieux qui délimitent et organisent son quotidien : un logement, un espace de travail, des zones de loisirs, l’école des enfants… Il y construit ses relations sociales, sa communication, son mode de vie. Dans la rue, il n’y a ni frontières, ni intimité, ni limites, ni protection. La liberté, pourriez-vous penser, comme dans ces quelques rarissimes tribus ethniques qui s’accrochent encore à un mode de vie traditionnel en Amérique du Sud, en Asie, en Océanie ? Oui, bien sûr, la comparaison est bonne : mais avec l’exotisme, la douceur, l’organisation et la sécurité en moins.

Dans les zones fortement urbanisées, le danger est le compagnon de chaque seconde. Il nous suit comme une ombre, a fortiori lorsque l’on est une femme. Il revêt l’apparence d’une population masculine, sans-abri ou pas, précaire ou aisée, qui vole, violente et viole les proies que sont les femmes sans-abri. Il ressemble aux saisons qui nous frappent de pluies glaciales à l’automne, de chaleurs insupportables en été, de frimas et de neige en hiver.

Et quand le corps ne sait plus comment se protéger, se réchauffer, s’alimenter, se soigner, le cerveau s’embrouille et doit lutter pour ne pas sombrer dans une dépendance quelconque qui ferait oublier notre vie de fantôme ou dans une folie, toujours aux aguets.

Les quelques bornes auxquels nous nous raccrochons sont les maraudes (premiers repères des SDF), les centres d’accueil de jour, quelques hôtels sociaux qui vont et viennent, un coin de quai où nous retrouvons d’autres compagnons d’infortune, un parking, un porche, un café solidaire… beaucoup de lieux, mais jamais de serrures, ouvrant un réel espoir d’habitat stable.

Nos sacs à dos ne ressemblent en rien à ceux d’un baroudeur en recherche d’aventures, de voyages ou de rencontres. Ils nous pèsent plus qu’ils ne nous enchantent et les quelques bribes de souvenirs, souvent sans valeurs, (mais qui prouvent que nous avons été quelqu’un d’autre, un jour, avant) nous sont bien souvent volés. La liberté a un goût amer et l’espace devient une arène d’enfermement, dont chaque jour qui passe obscurcit l’issue.

À quel temps se conjuguer ?

Dans la rue, on ne pense pas ou on pense vite, ou on pense mal. L’état d’hyper-vigilance dans lequel nous sommes contraints d’errer, nos manques de sommeil nous privent totalement de repères.

Les premiers jours qui suivent l’arrivée dans la rue, on revoit le film de sa vie : pourquoi suis-je là ? Même si c’est dur, ça ne pourra pas être pire que ce que j’ai vécu ? Quel est le pire ? Et puis, le temps passé se délite. On s’accroche au futur : je vais m’en sortir, on va m’aider. Enfin le futur disparaît lui aussi, laissant une place totale au présent. Plus d’histoires, plus de projets, plus de rêves, plus d’espoir.

On s’ancre dans la minute. On apprend à décrypter les bonnes heures des mauvaises. Le jour nous maintient tant bien que mal dans des activités de survie : la mendicité, poser ses bagages, prendre une douche, trouver quelque chose à manger, se protéger de la pluie. Mais le soir, on ne sait jamais à quelle heure, parce que ça change tout le temps, le temps ; on cherche à se cacher, on voudrait être transparent pour échapper aux prédateurs. Il faut passer l’horreur de la tranche fatidique qui s’étend de 1h00 à 6h00 du matin. Chaque ombre nous fait frissonner, chaque bruit est un supplice, chaque cri, une épouvante.

On ne sait jamais quelle heure il est : à quoi bon ? Le jour suivant ressemblera à celui-ci, personne ne nous attend, personne ne nous regarde ni ne nous parle. Le temps est celui qui nous sépare d’une bagagerie solidaire, d’un foyer, d’un pont. Le temps n’en finit pas quand un abcès nous torture la bouche, qu’une plaie n’en finit pas de cicatriser.

Voilà pourquoi

Oui, voilà pourquoi il nous est impossible de sortir de ce gouffre sans fond, même si l’on est jeune, même si l’on est sobre, même si l’on est intelligent, cultivé, diplômé. La rue est une machine à broyer qui renvoie l’humain vers la quête des besoins fondamentaux, qui le ramène au point zéro. Voilà pourquoi, on n’accepte pas toujours les mains tendues, parce que l’on n’est pas prêt, que l’on a peur, que l’on est sale, que l’on ne s’aime plus, qu’on s’est perdu.

Et quand on l’accepte cette main, la route est longue et sinueuse. Tout est cassé, rompu, déséquilibré, tant le cerveau, que le corps et l’esprit. Il faut des années et beaucoup d’échecs pour se réinsérer, retrouver un semblant de vie normale, se voir accorder une nouvelle chance de s’accrocher au wagon de la société. Après quatorze ans de vie sédentaire, je vis toujours dans la précarité, mais dans la dignité et l’honnêteté. Mes deux enfants doivent s’accommoder du peu que je peux leur offrir, le quotidien est difficile, mais ils sont aimés, protégés et je crois que pour rien au monde, ils ne souhaiteraient changer de maman.


Pour soutenir Anne Lorient dans ses actions en faveur des femmes de la rue, cliquez ici.

Mes années barbares

Mes années barbares, par Anne Lorient, éditions de La Martinière, 2016, 224 pages, 17 euros.

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