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Quand l’amour humain nous rapproche de Dieu

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Jean-Michel Castaing - Publié le 07/06/18

La sexualité est-elle un frein à la prière ? En Dieu, la vie affective trouve une source et un guide, et une voie de progrès spirituel.

Beaucoup de jeunes chrétiens s’interrogent avec perplexité au sujet de l’articulation entre leur vie affective et leur foi. Des questions concrètes se font jour à cette occasion, comme celle-ci : la sexualité est-elle un frein à la croissance de la pratique de la prière ? Dans une telle interrogation est sous-entendue l’idée selon laquelle la fréquentation assidue de Dieu pourrait conduire à la culpabilisation dès lors que nous éprouvons une attirance pour un homme ou une femme. Pareille appréhension a-t-elle des bases dans la vie spirituelle ? Ou bien découle-t-elle d’un complexe désordonné, issu de la (mal)croyance selon laquelle il existerait une concurrence sourde entre l’homme et Dieu, le second voulant s’instituer comme seule source du bonheur du premier, en brimant ainsi ses inclinaisons naturelles ?

Cette problématique n’est ni anecdotique ni nouvelle. Dès les origines, le serpent du jardin d’Eden a usé en effet de cet argument pour duper et faire chuter le couple primordial (Gn, 3, 1). Aujourd’hui encore, en insinuant que Dieu garde pour Lui certains arbres du jardin, l’esprit mauvais tend à nous persuader que le rapport du Créateur à l’homme relève davantage de la prohibition que de l’amour. Toutes les traces de cette perversion de la foi ont-elles disparu de notre horizon culturel et spirituel ? C’est peu probable. Surtout, il semble que la sexualité soit devenue le champ où ce combat entre confiance et incrédulité se révèle le plus obsédant.

Dieu est la Source, non le Rival

Pour répondre avec justesse à ces interrogations, il est fondamental de replacer l’amour humain dans la perspective théologale qui est la sienne, c’est-à-dire de l’envisager à partir de la place qu’il occupe dans le plan de Dieu. Le meilleur moyen de ne pas faire de l’amour pour Dieu un rival, ou un empêchement, de l’amour humain (et vice versa), consiste à rappeler d’abord que ce dernier est l’image de la communion intratrinitaire, c’est-à-dire de l’amour entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Non seulement les affections humaines puisent à cette source divine leur force de dévouement, de sacrifice, mais aussi leur valeur de révélation de la réalité ultime, à savoir l’unité entre les trois Personnes de la Trinité.


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Bien sûr, Dieu est le Tout-Autre. Appliquer le mot « amour » à la fois à ce que nous vivons et à ce qu’Il est en Lui-même, reste approximatif. Toutefois, le Tout-Autre authentifie la puissance révélatrice de tout amour humain, par la communication des idiomes dans le Christ. Quelle réalité recouvre cette expression théologique ? La « communication des idiomes » consiste à attribuer à la personne divine du Fils de Dieu des affections qui ressortissent à sa nature humaine : l’amitié, la déception, l’attente, la tristesse. Ainsi, en Jésus, Dieu a souffert, a été trahi, mais aussi a aimé avec un coeur de chair. Et cet amour était une révélation de la réalité divine, à la fois du quid (« Qu’est-ce que Dieu ? ») et du quod (« Qui est Dieu ? »). Même si Jésus n’a pas aimé de femme, comme on l’entend selon l’acception courante, d’une affection de prédilection, en revanche il a sanctifié l’attirance mutuelle de l’homme et de la femme, en en faisant le signe de son amour pour l’Église (Ep 5, 32).

La postmodernité a morcelé l’homme

Il faut aller plus loin. Pour mieux comprendre la place d’honneur que la sexualité tient dans le plan de Dieu, rappelons que le Christ nous a acquis un salut plénier, qui concerne l’homme tout entier, y compris son corps, et avec lui ses inclinaisons naturelles. Cette rédemption globale, l’expérience humaine la désire au plus profond d’elle-même.




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L’homme postmoderne, rompu aux sciences sociales et humaines, refuse lui aussi la fâcheuse coupure âme-corps, en appelant de ses vœux une intégration de la valeur du corps dans une réflexion sur la réalité humaine prise dans sa globalité. Malheureusement, sur ce terrain, les tentatives de la postmodernité restent maladroites, les théoriciens étant victimes de leurs préjugés et de leurs a priori idéologiques. Ou bien ils buttent sur une parcellisation du savoir préjudiciable à l’intégration des connaissances. Cependant, ce morcellement ne doit pas frapper de discrédit les louables efforts que l’on constate chez de nombreux penseurs contemporains.

Importance du corps

Ces interrogations sur l’harmonie entre amour humain et amour de Dieu se compliquent du statut problématique que notre époque technicienne réserve au corps humain. Ce dernier est souvent considéré comme une simple prothèse, perfectible grâce à la technique, mais incapable de vie spirituelle, et encore moins de faire signe en direction d’une transcendance. C’est ici que la foi sauve le corps, et avec lui l’amour humain, en ne faisant pas de la nature un ajout extrinsèque à l’aspiration surnaturelle inhérente à l’esprit religieux et à la foi. Pour le christianisme, le corps possède une signification, et partant une dignité, qui vont bien au-delà des « performances » que l’on peut en attendre.

En effet, le Dieu créateur de tout est aussi le Dieu sauveur de tout. S’Il a créé la chair, Il l’a également sauvée. Le dualisme corps-esprit n’a plus cours dans la foi chrétienne — comme elle était inconnue de l’anthropologie hébraïque. Le Ressuscité s’est levé d’entre les morts avec son corps, et il a accédé auprès du Père à l’Ascension dans la plénitude de son humanité glorifiée. Il nous ouvre ainsi le chemin d’un avenir qui ne concerne pas seulement nos esprits et nos « âmes », mais également notre dimension corporelle et charnelle. Le Christ sauve l’homme tout entier. L’esprit travaille à notre divinisation. Pourquoi la chair ne le ferait-elle pas de son côté, elle qui aura part également à la gloire ?


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Certes, nous ne connaissons pas la consistance du corps spirituel qui sera le nôtre à la Résurrection. De même, les propriétés du corps glorieux du Seigneur auquel nous communions, échappent à nos prises. Nous restons dans l’ignorance au sujet du « comment » de ce corps glorieux, même si, dans la foi, nous confessons sa réalité. On ne saurait déduire du dogme aucun discours sur les « corps glorieux ». Les apparitions du Ressuscité, dans les évangiles, n’ouvrent aucun chemin à la description du corps qui est maintenant celui de Jésus, glorifié dans le monde divin. Pareillement, l’Assomption de Marie nous situe dans la foi pure, loin de toute constatation sensible, ou de toute description.

Certainement existe-t-il une discontinuité, une rupture de métamorphose, entre le corps mortel et le corps glorieux. Comme le dit saint Paul : « On sème du matériel, il ressuscite du spirituel » (1Cor 15, 44). J’ignore les propriétés du corps spirituel qui sera le mien, alors que je connais celles de mon corps mortel. Cela ne disqualifie pas toutefois le corps humain « charnel » en tant que force de révélation de l’amour immortel. Cela ne signifie pas non plus que le « travail du corps » en nous soit dénué de toute signification. Au contraire, le corps glorieux, transfiguration de celui qui est le nôtre maintenant, est le signe de la part de mystère enfermé dans toute chair mortelle.

Ne pas opposer éros et agapè

C’est ainsi que l’amour humain, et la « chair » en laquelle il se manifeste, loin de faire concurrence à nos aspirations vers la Source trinitaire de tout le créé, constituent au contraire une voie capable de nous y mener.

Bien sûr, la sexualité, qui est la différence des sexes, comme toute réalité créée, est sujette à des désordres. Elle aussi porte les séquelles et les stigmates du péché des origines. Ce n’est pas une raison toutefois pour minorer à la fois sa beauté comme la grandeur des enjeux qu’elle porte en elle. La grâce n’est pas une rivale de la nature, mais son accomplissement.

L’ascèse est une voie de perfectionnement

Ces considérations devraient donner aux éducateurs chrétiens les bases nécessaires afin que les jeunes qui leur sont confiés évitent le double écueil d’une banalisation de la sexualité, et d’une culpabilité liée à l’idée fausse d’une incompatibilité entre vie de prière et vie affective. Si la sexualité représente un défi dont il serait téméraire d’ignorer la gravité comme la centralité, en revanche il est souhaitable qu’elle soit abordée avec le maximum de sérénité possible.


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Opposer éros et agapè serait une option ruineuse pour la foi et la mission de l’Église. À ce sujet, on se reportera avec profit à l’encyclique de Benoît XVI : Dieu est Amour , n° 3 à 8. Aucun état de vie, de même qu’aucune affection humaine (pourvu qu’elle ne soit pas sous l’emprise de sentiments mauvais), ne constitue un obstacle à une vie de prière intense. Dieu nous a créés et sauvés : aussi n’avons-nous pas à nous culpabiliser de L’interpeller tels que nous sommes. L’ascèse est une voie de perfectionnement, non d’auto-dénigrement.

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