Aleteia

« L’interprétation du Coran, enjeu crucial entre l’Occident et le monde musulman »

Al Azhar © DR
Partager
Commenter

L’islamologue égyptien Samir Khalil attend un nouveau pas "concret" de l’université Al-Azhar pour réconcilier l’islam avec le monde moderne.

Une semaine après la rencontre entre le pape François et le grand imam d’Al-Azhar, Ahmed Mohammed al-Tayeb, réunissant toutes les conditions pour une reprise d’un dialogue , le prêtre jésuite égyptien Samir Khalil Samir, professeur d’islamologie et de la pensée arabe à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth (Liban) et à l’Institut pontifical oriental de Rome, a commenté et contextualisé cette nouvelle étape.

« Je crois que cette rencontre est une bénédiction et que les paroles du grand imam d’Al-Azhar confiées à la presse vaticane étaient vraiment belles et sincères, correspondant à des intentions profondes », a estimé l’expert égyptien sur les ondes de Radio Vatican. Néanmoins, certaines affirmations d’Ahmed al-Tayeb, concernant notamment l’interprétation du Coran, méritent selon lui, quelques réflexion de plus, si la plus haute autorité de l’islam sunnite compte effectivement progresser dans son combat – et avec lui le monde entier, à qui il a demandé de « s’unir et de serrer les rangs » – contre le terrorisme.

Violence et non-violence dans le Coran

Le père Samir ne cache pas qu’il n’est pas tout-à-fait d’accord avec Ahmed al-Tayeb, la plus haute autorité de l’islam sunnite, quand il dit : « L’islam n’a rien à voir avec le terrorisme, ceux qui tuent les musulmans et tuent aussi les chrétiens ont déformé les textes de l’islam », comme il s’était également défendu devant le Parlement allemand en mars dernier. « Dire que l’islam est une religion de combat ou d’épée est absolument faux, car, le mot “épée” n’est pas un terme coranique et il n’y est pas mentionné dans le Coran », avait-il alors affirmé dans un long plaidoyer en faveur de sa religion. Pour Samir Khalil Samir, cet argument est quelque peu « improbable » dans la mesure où dans le Coran, on trouve les deux : « de la violence et de la non violence ».

Cette question, l’islamologue la connaît bien, pour l’avoir étudiée et en avoir fait l’objet d’un ouvrage – la Violence et non violence dans le coran et dans l’islam – paru en 2007 dans la collection des Cahiers de l’Orient chrétien, en pleine époque Al-Qaïda. « On ne saurait cacher cette double réalité », affirmait-il déjà. Aujourd’hui, « le chemin de violence choisi par Daesh sort de l’ordinaire, c’est du pur terrorisme, mais l’organisation terroriste le fait, hélas, au nom de l’islam », souligne l’islamologue. Il faut donc que l’université d’Al-Azhar, qui s’efforce de promouvoir une culture de la rencontre et de la paix, en créant des  programmes éducatifs susceptibles de protéger les jeunes contre les « dérives sectaires », admette que « la violence existe dans le Coran », mais explique que « son usage ne se limite qu’à une période précise de l’Histoire et dans des circonstances bien précises », qu’il ne s’agit pas d’une règle générale que n’importe qui « est en droit d’appliquer comme bon lui semble », et que « le pseudo État islamique n’a pas le droit de proclamer quelque chose pour lui-même au nom de toute l’islam, car ce rôle ne revient qu’aux autorités musulmanes ».

Al-Azhar a ses limites

À propos d’autorité, les musulmans, contrairement aux catholiques par exemple qui ont le Pape, n’ont pas « une autorité absolue » pour les guider. Al-Azhar est une haute autorité, la principale mais pas « une institution guide » qui a autorité sur tout le monde, confirme l’islamologue égyptien. Et c’est « bien là le problème » pour lui. Il pense aussi qu’Al-Azhar « a trop tardé à fournir des indications précises sur la manière d’interpréter le Coran aujourd’hui ». Il y a bien des cours et des textes visant à donner « une orientation plus constructive », relève-t-il, mais elle devrait faire en sorte que « l’enseignement dispensé aux centaines d’imams qui passent par cette université s’inspire réellement de la paix et d’une nouvelle interprétation du Coran », comme le demandent des milliers de « musulmans éclairés », à travers le monde.

Collaboration urgente

Dans ce panorama, il est impératif, selon le père Samir, que l’Église catholique et tout l’Occident « appuient le travail » d’Al-Azhar. Il rappelle à ce propos que « l’esprit de collaboration » entre dans la vocation du catholique, comme le Pape nous le montre chaque jour. L’islamologue avoue d’ailleurs, à ce propos, ne pas comprendre pourquoi certains accusent le Saint-Père « d’être trop mou dans ses initiatives pour combattre la terreur et la violence », alors qu’il n’existe aucune autre voie évangélique possible que celle « de gagner l’amitié des musulmans et de les aider en frères, en croyants de Dieu ».

Pour le père Samir, le pas accompli par le Pape et le grand imam va, sans nul doute, dans la bonne direction. Il faut juste aider l’université Al-Azhar à aller vers « un réel changement » quant à l’interprétation des textes sacrés de l’islam, restée la même depuis quatorze siècles. Comme nous les catholiques « nous ne saurions interpréter à la lettre certains textes de l’Ancien Testament qui parlent de violence et de guerre au nom de Dieu, mais dans un tout autre contexte »,  sachant qu’un texte, pour ne pas être déformé « doit toujours être compris dans son contexte », a-t-il conclu.

Partager
Commenter
Newsletter
Recevez Aleteia chaque jour. Abonnez-vous
Aleteia vous offre cet espace pour commenter ses articles. Cet espace doit toujours demeurer en cohérence avec les valeurs d’Aleteia. Notre témoignage de chrétiens portera d’autant mieux que notre expression sera empreinte de bienveillance et de charité.
[Voir la Charte des commentaires]