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Est-ce qu’une amitié peut naître au travail ?

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Pierre d’Elbée - publié le 03/04/25
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Peut-on travailler entre amis ? Un lien de confiance partagé peut devenir un levier positif au cœur de l’activité professionnelle estime le philosophe Pierre d’Elbée, consultant en entreprise. Pour autant, la transparence radicale n’est ni possible, ni souhaitable.

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De nombreuses aventures entrepreneuriales ont commencé par une amitié. André et Édouard Michelin, frères visionnaires, ont bâti un empire industriel sur leur solidarité indéfectible. Bill Hewlett et Dave Packard ont incarné un leadership fondé sur la confiance, la simplicité et une vision commune. À l’inverse, d’abord unis par une forte amitié, Steve Jobs et John Sculley ont connu une rupture brutale aux conséquences profondes pour Apple. Ces exemples montrent que l’amitié au travail peut être une force — ou une faiblesse. Faut-il s’en méfier ou la cultiver ? Peut-on — et doit-on — travailler avec des amis ? La question dépasse le pragmatisme : elle touche à notre conception du lien humain dans l’entreprise et le monde du travail : instrument fonctionnel ou relation porteuse de sens ?

L’entreprise n’est pas un monde abstrait de fonctions, mais une communauté de personnes. En situation de crise, de pression ou de transformation, les relations se dévoilent et peuvent s’amplifier. Il ne s’agit plus seulement de bien faire son travail, mais de tenir ensemble, de soutenir l’autre, de faire bloc au nom d’une loyauté qui dépasse le contrat. Dans ces moments, la collaboration devient plus proche, plus durable. C’est dans l’épreuve que la confiance se forge — et parfois, que naît l’amitié.

Transparence privée et discernement professionnel 

Dans sa Doctrine de la vertu, Kant donne une définition exigeante de l’amitié : "L’amitié (prise dans sa perfection) est l’union de deux personnes par un amour et un respect égaux et réciproques. [...] Elle exige une entière confiance entre les amis : chacun doit pouvoir ouvrir son cœur à l’autre, non seulement dans ses sentiments, mais dans ses jugements secrets." L’amitié privée décrite par Kant repose sur une transparence totale : la liberté intérieure et une confiance "entière" créent une sécurité affective où chacun peut sans crainte tout dire à l’autre. Mais dans le monde professionnel, cette transparence radicale n’est ni possible, ni souhaitable. Non par manque d’éthique, mais en prudence. L’amitié professionnelle ne repose pas sur une transparence totale, mais sur un partage loyal et ajusté de l’information utile. Ce qui compte, ce n’est pas de tout dire mais de dire ce qui permet à l’autre d’agir, sans l’exposer ni le surcharger.

Certaines décisions stratégiques exigent la discrétion, non par volonté de dissimulation, mais parce qu’elles touchent le bien commun et nécessitent une temporalité ou une confidentialité ajustée. Ici, ce n’est pas la transparence qui garantit la qualité du lien, mais la confiance dans le discernement mutuel. Ainsi, là où l’amitié privée tend vers l’intimité par la vérité partagée, l’amitié professionnelle vise la fiabilité par la responsabilité assumée. Le critère n’est pas "tout dire", mais "dire juste" — c’est-à-dire tout ce qu’il faut, pour qu’à son niveau, la personne concernée exerce sa responsabilité en toute connaissance de cause.

Du service rendu au lien d’amitié

Là où règne a priori une logique de contrat, l’amitié peut naître entre un client et son prestataire. Tout commence par la confiance : devant un besoin exprimé, une mission est accomplie avec rigueur, parfois avec une attention qui va dépasser ce qui est dû. Dans certains cas, cette relation suscite plus que de la satisfaction : elle engendre une reconnaissance, une gratitude. On passe alors de la justice (ce qui est dû) à l’humanité (ce qui est offert). L’attention sincère, la disponibilité, l’excellence du geste, peuvent faire émerger une estime réciproque durable.

Ce lien ne repose pas sur la familiarité, mais sur le respect mutuel, la bienveillance et la réciprocité, ancrés dans l’expérience d’un service rendu et apprécié. Il ne s’agit pas d’instrumentaliser la relation, mais de reconnaître que l’amitié peut apparaître là où la qualité du lien dépasse l’échange formel.

L’amitié professionnelle : une chance ?

Travailler avec des amis ou voir naître une amitié dans le travail, ce n’est pas introduire l’activité professionnelle dans une sphère purement affective. C’est reconnaître qu’un lien de confiance, lorsqu’il est partagé, bienveillant et juste, peut devenir un levier au cœur de l’activité professionnelle. Dans un monde du travail en quête de sens et de coopération, l’amitié — dans sa forme ajustée et non intimiste — n’est ni un luxe ni un danger. C’est une chance. Non pas pour abolir les rôles, mais pour mieux les incarner.

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