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Face aux violences, la République contre-attaque

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LUDOVIC MARIN / AFP

Manifestation et émeutes à Paris le 2 juillet 2023.

Paul Airiau - publié le 27/04/24

La spectacularisation des faits de violence particuliers entraîne la spectacularisation de solutions étatiques illusoires. Pour l’historien Paul Airiau, ce n’est pas en confondant l’exercice de l’autorité avec la contrainte que l’on humanisera les comportements.

C’était en 2002. Les 19 et 20 avril, TF1 et LCI traitèrent en long, en large et en travers de l’agression subie par un retraité à Orléans. Le reste de la presse suivit, plus ou moins, plus que moins d’ailleurs. Ce fut un emballement médiatique de plus, relevant du fonctionnement structurel des médias, fondé sur l’immédiateté et le spectaculaire au détriment de la vérification des faits, du croisement des sources et du délai de réflexion, toujours brandis et régulièrement oubliés. Il aurait influencé le vote des Français à la présidentielle le 21 avril, en défaveur de Lionel Jospin et au profit de Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen.

La toute-puissance étatique

Les choses ont-elles changé en 2024, avec la spectacularisation des morts violentes d’adolescents, appropriées par des discours politiques considérant qu’ils ne relèvent pas du fait divers mais traduisent des réalités préoccupantes de la société française ? « Processus de décivilisation » selon le président de la République (24 mai 2023), « addiction à la violence » selon le Premier ministre (18 avril 2024), les propos gouvernementaux, repris par une partie des responsables politiques et diffusant plus largement dans la société, croisent usage gauchi de concepts sociologiques (le « processus de civilisation » de Norbert Élias) et pathologisation des comportements, en visant spécialement « la jeunesse ». La réaction s’impose alors immédiatement : comme l’Empire, « la République contre-attaque » pour s’imposer, République n’étant ici que l’autre nom du plus froid des monstres froids, l’État. Finalement, agit une logique récurrente : l’affirmation de la toute-puissance étatique contre des déviances individuelles causées par des défaillances éducatives, le « jeune de banlieue » succédant à l’« apache » du début du ⅩⅩe siècle et au « blouson noir » des années 1950.

Une phase descendante

Dans tout cela, il est impressionnant d’observer comment les autorités politiques, administratives et médiatiques oublient ce que leur formation universitaire est censée leur avoir appris : l’appel à des données précises, l’usage de méthodes rigoureuses et la précision de l’expression — comme si l’exercice et la quête du pouvoir autorisaient à basculer du côté obscur de l’intelligence et de la puissance. Car, quoi qu’on veuille, les données sont têtues. Les travaux de l’Observatoire scientifique du crime et de la justice, relevant du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (unité de recherche du CNRS), qui exploitent les données judiciaires, policières et des enquêtes universitaires (avec toutes les difficultés méthodologiques que cela implique), montrent que la violence physique, spécialement homicide, est sur une phase descendante depuis le début des années 1980. Les données judiciaires établissent de leur côté que la violence homicide est concentrée dans quelques territoires relevant de logiques particulières (départements et régions d’outre-mer d’Amérique, Corse, Pyrénées-Orientales, Bouches-du-Rhône).

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L’intolérance à la violence

Malgré tout, l’intolérance à la violence croît, ce qui peut d’ailleurs expliquer (en sus de l’exploitation politico-médiatique) la répercussion sociale d’événements dont les enquêtes judiciaires n’ont pas encore montré qu’ils étaient autre chose que des faits divers. Plutôt que décivilisation, il faudrait parler de poursuite du processus de civilisation : l’intégration continue voire renforcée du contrôle de leurs pulsions, passions et affects par les individus, sous la pression de l’État et de la société, rend moins supportables les écarts à la norme d’auto-contrôle. Même, des brutalités jusque-là plus ou moins acceptées tacitement, comme les atteintes sexuelles de toute nature, les violences intra-familiales et conjugales, les sévices psychologiques dans le monde professionnel, sont désormais nettement stigmatisées, signant l’extension du domaine de la nécessaire auto-régulation.

Plutôt que décivilisation, il faudrait parler de poursuite du processus de civilisation.

La contre-attaque républicaine est-elle donc nécessaire ? Dans le cadre d’un projet électoral, sans doute ; elle est au moins utile, c’est a minima ce qui est pensé. Mais sur le fond, en laissant de côté les phénomènes particuliers que sont les violences liées au trafic de stupéfiants ? À vrai dire, la logique profondément néo-libérale de cette riposte fait fi des apports des sciences sociales. En renvoyant la responsabilité sur certains individus et leurs parents, fondamentalement ceux des classes populaires, en considérant qu’ils doivent être les entrepreneurs autonomes de leur propre soumission aux lois écrites et non écrites, elle ignore les réalités socio-économiques qui jouent sur la capacité à avoir une autorité effective sur ses enfants et alimentent des modalités d’expression de soi et de relations sociales contestant ou divergeant de la norme de l’auto-contrôle.

Autorité ou contrainte ?

Elle occulte aussi combien la mansuétude, l’insuffisance ou la défaillance éducative dont sont incriminées certaines catégories populaires est largement présente dans toutes les couches sociales. Contestation des enseignants, ignorance des activités de sa progéniture notamment sur les réseaux sociaux, jeu sur ses ressources pour contourner les fonctionnements théoriques, relativisation des normes sociales, occultation ou justification de ses propres écarts aux règles et aux valeurs proclamées sont des réalités d’une banalité confondante. Que la frustration soit à la base de toute éducation est un principe difficilement appliqué par tout un chacun, même chez ceux qui le revendiquent et pensent s’y conformer absolument.

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Une voiture incendiée en marge d’une marche organisée après la mort de Nahel à Nanterre. 29 juin 2023.

Quant à l’autorité présentée comme devant être restaurée, elle est confondue avec la contrainte, l’écrasement, la domination, réduite à la sanction, au redressement, à l’internement. Alors qu’elle est le produit d’une relation sociale devant sans cesse être entretenue, qu’elle se construit dans une interaction dynamique où celui qui est « pesant » doit sans cesse entretenir son « poids » et la perception qu’on en a, elle est pensée comme l’emprise automatique et complète des savants sur les ignorants, des supérieurs sur les inférieurs, des puissants sur les réticents. Et ne parlons pas de la sanctuarisation de l’école, comme si les espaces sociaux étaient étanches les uns aux autres, comme si les réalités scolaires ne pouvaient pas être atteintes par les réalités de la société, comme si les responsables politiques ne passaient pas leur temps à mobiliser l’école pour régler les maux sociaux.

Quant à l’autorité présentée comme devant être restaurée, elle est confondue avec la contrainte, l’écrasement, la domination.

Bref, « la République contre-attaque »…, soit. Il est toujours possible de se gargariser de mots et de totems. Du moment que Darth Attal Vador ne pave pas la voie à un Palpatine quelconque, pourquoi pas ? Mais c’est faire prévaloir l’illusion sur la réalité et ne pas savoir rendre possible ce qui est nécessaire — un travail patient, constant, circonstancié, avec des moyens, pour permettre à chacun de devenir un être humain digne de ce nom.

Tags:
FranceSociétéviolence
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