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La politesse, miroir de l’homme intérieur

Jean-Leon-Gerome-Louis-XIV-and-Moliere

Domaine public

"Louis XIV et Molière", de Jean-Louis Gérôme.

Jean-François Thomas, sj - publié le 15/02/24

La politesse n’est pas d’abord un code de règles formelles, mais le miroir de l’homme intérieur. Élégance de l’esprit, elle pacifie les passions et les émotions.

La France fut durant plusieurs siècles une référence et un modèle en matière de politesse, de savoir-vivre, de civilité. Elle a désormais perdu ce rôle phare en Occident et dans le reste du monde, surtout si on la compare avec les usages de certains pays asiatiques tels que le Japon. La politesse à la française possédait une différence essentielle avec celle de l’empire du Soleil levant car elle résultait de la foi chrétienne, de son application dans les choses ordinaires et quotidiennes : elle était le reflet de la charité en acte, dans sa pratique, et pas seulement en mots. Dans une société qui a perdu son tissu religieux, la politesse risque de disparaître au profit de simples règles, sans âme, desséchées, réduites à leur plus simple expression.

Une vertu sociale participant au bien commun

Jusqu’au XIVesiècle, on ne parlait d’ailleurs que de “civilité”, domaine plus vaste que les simples bons usages. Dans “politesse”, se trouvent l’élégance et le soin puisque le mot vient de polire et politus, c’est-à-dire l’action de polir et d’orner. Elle prit la suite, au XVIIesiècle, du “savoir-vivre”, sans que ce dernier disparût bien entendu puisqu’il prit rapidement le sens de connaissance des usages du monde, donc une sorte de “science” de la politesse qui, elle, est la mise en œuvre des principes. Le risque est que la politesse se contente d’arrondir les angles dans le paraître, sans atteindre l’être qui était en revanche concerné par la civilité. 

La politesse ne doit pas être un masque, un cache-misère, un artifice hypocrite mais une vertu sociale participant au bien commun, à l’harmonie entre tous.

La politesse ne doit pas être un masque, un cache-misère, un artifice hypocrite mais une vertu sociale participant au bien commun, à l’harmonie entre tous. De plus, elle ne peut être réservée à une élite tandis que la masse demeurerait dans des relations frustres, grossières. Au XVIIIesiècle, le mépris affiché par les philosophes et beaux esprits des Lumières est flagrant, avec la croyance que le peuple peut être civil mais certainement pas poli. La Révolution ajoutera à la confusion et au chaos en s’attaquant aussitôt à toutes les règles de bienséance vues comme des moyens de domination et de tyrannie. Pensons à la façon dont fut traité le roi Louis XVI durant son procès, appelé Capet, tutoyé, rudoyé, obligé de rester debout devant ses juges assis : comme un retournement des manières anciennes, une revanche faisant table rase de toutes les lois jusqu’alors en vigueur dans les rapports sociaux. Les nouveaux maîtres imposèrent d’ailleurs, sous peine de lourdes punitions ou de la mort, d’abandonner toutes les règles de courtoisie et de respect, sous le prétexte de l’égalité : la politesse fut combattue au profit d’une nouvelle civilité “vertu républicaine”. 

La grâce de l’esprit

Notre époque où s’appauvrissent les relations humaines à cause des “réseaux sociaux” reprend le refrain de la civilité démocratique en dénonçant les “incivilités”, sans se rendre compte que ces dernières sont le plus souvent le résultat d’une éducation ayant fait le deuil du savoir-vivre. La Bruyère écrivait dans ses Caractères que “la politesse fait paraître l’homme au dehors comme il devrait être intérieurement”. Un système politique qui regarde la vie spirituelle comme inutile ou ennemie ne peut que haïr des apparences qui seraient le miroir de l’homme intérieur. À trop vouloir le respect — qui serait plus profond — ces nouvelles injonctions morales tombent à plat, incapables de s’imposer grâce à l’élégance de la politesse.

Henri Bergson avait bien vu que “la politesse est la grâce de l’esprit” (La Politesse,
Discours prononcé à la distribution des prix du lycée Henri IV en 1892). S’adressant à des jeunes gens, ce philosophe en quête de spiritualité leur conseille ceci en se référant à l’exemple des auteurs de l’Antiquité : 

C’est en aimant la vie qu’ils se sont rendus aimables, et ils l’aimaient parce qu’ils savaient y découvrir la beauté, et, comme disait Platon, résoudre les choses en idées. Suivons leur exemple, et si nous n’avons plus les mêmes loisirs pour nous livrer à la contemplation du beau, apprenons du moins, à leur école, la politesse de l’esprit et l’art de trouver la vie aimable.

Pacifier les mœurs

La politesse, non feinte, aide à rendre l’existence plus lumineuse. Si elle comporte vraiment le souci du respect envers les autres, elle pacifie considérablement les passions et les émotions qui peuvent à certains moments nous abîmer et prendre le dessus. Nicolás Gómez Dávila note que “le respect honore davantage celui qui respecte que celui qui est respecté” (Carnets d’un vaincu). Il est nécessaire parfois de se contenter d’une politesse formelle, celle qui reconnaît simplement les “grandeurs d’établissement”, pour reprendre la distinction opérée par Blaise Pascal. De toute façon, comme le disait avec humour Oscar Wilde, “la seule chose que la politesse peut nous faire perdre c’est, de temps en temps, un siège dans un autobus bondé”. Le jeu en vaut la chandelle car aucun moyen n’est négligeable qui puisse adoucir les mœurs, y compris dans les moments les plus tragiques ou les plus tendus. 

La politesse éclaire et adoucit nos relations les uns avec les autres, contribuant à l’harmonie, à la paix des cœurs.

Il est bien dommage d’avoir négligé, depuis des décennies, l’apprentissage de la politesse, dans les familles et dans les écoles. Les reproches contemporains envers les enfants et la jeune génération dans ce domaine sont particulièrement illogiques puisque ce sont les plus âgés qui, non seulement n’ont pas transmis l’héritage, mais qui, de plus, l’ont rejeté et se sont comportés, à la suite de la grande liberté de mai 1968, comme des goujats et des sans-gênes. Rien de mesquin pourtant dans les règles de politesse si elles sont embrassées avec tout l’être, et non pas uniquement du bout des lèvres et avec dégoût ou réserve. 

Se respecter soi-même

Il est vrai qu’il est bien difficile de respecter les autres si on ne commence pas par se respecter soi-même. La vie personnelle, privée, sans entrave, sans bornes morales, ne peut conduire qu’à l’égocentrisme le plus écrasant, les plus faibles, les plus petits étant toujours les victimes. Il suffit de constater la morgue et le mépris des puissants de ce monde refusant d’appliquer, envers ceux qu’ils considèrent comme inférieurs, toute forme de civilité, de savoir-vivre. Nous ne sommes plus à l’époque où Louis XIV se découvrait devant chaque femme rencontrée à Versailles, fût-elle la plus humble des domestiques. Le philosophe Alain remarque que “tout ce qui sent le brutal et l’emporté est impoli ; les signes suffisent ; la menace suffit. On pourrait dire que l’impolitesse est toujours une sorte de menace” (Propos. Sur la politesse). Il a raison d’affirmer qu’un son de voix, une démarche sont souvent suffisants pour déceler l’impolitesse, fausse assurance qui a peu de chose en commun avec la force. Certains exercices, comme l’escrime, révèlent un homme. Alain souligne : “On comprend comment une tasse de thé tenue à la main civilise un homme. Le maître d’armes jugeait d’un tireur à la manière de faire tourner une cuiller dans une tasse de café, sans faire un mouvement de trop.”

La politesse n’est pas maniérée. Elle éclaire et adoucit nos relations les uns avec les autres, contribuant à l’harmonie, à la paix des cœurs. Il serait épuisant de ne vivre qu’entouré d’êtres sans tact, sans délicatesse, ceci dans les gestes les plus ordinaires du quotidien. Tout est question d’équilibre. La politesse permet de remettre chaque chose à sa juste place, d’éviter les excès. La politesse apporte du repos à l’âme et à l’esprit.

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Tags:
Relations humainesSociété
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