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École : Il doit donc y avoir un « choc des savoirs »

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Paul Airiau - publié le 03/02/24

La réforme annoncée de la création de groupes de niveau au collège est typique des travers structurels de la gestion politique de l’enseignement en France. L’historien Paul Airiau, qui est aussi enseignant, dénonce un pilotage politicien qui ne sait toujours pas penser l’éducation dans le long terme.

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Il doit donc y avoir un « choc des savoirs ». Le ministre de l’Éducation nationale rapidement promu à la tête du gouvernement l’a annoncé, la promulgué, l’a voulu, il doit donc se produire. Parmi les mesures phares, la création de groupes de niveau au collège. Passons sur les légitimes débats concernant la pertinence de cette organisation — outre qu’elle remet en cause la volonté d’égalité ayant prévalu lors de la création du « collège unique », elle fait fi de l’expérience commune de tout enseignant : plus que niveau, c’est de maîtrise différenciée des différentes compétences scolaires qu’il faudrait parler, car on peut être bon en géométrie et mauvais en algèbre, performant en rédaction mais en difficultés en orthographe. Passons aussi sur les délais impartis. Une fois de plus, la mesure annoncée doit être mise en œuvre dès la rentrée suivante, en faisant fi des fortes contraintes temporelles qui régissent le fonctionnement de toute administration, quelle que soit sa taille. 

Une gestion à court terme

Concentrons-nous donc sur l’essentiel : les moyens. Car, comme toujours, lorsqu’il faut appliquer une mesure, c’est dans le détail des moyens que réside sa majesté le diable. Encore une fois, la mesure annoncée est mise en œuvre à moyens constants, quoi qu’en dise la communication politique. Et mettre en œuvre une telle mesure à moyens constants, cela veut donc dire très concrètement supprimer nombre de dispositifs existants pour les affecter à la réorganisation du collège en groupes de niveau en français et mathématiques.

Ce qui se met en place relève de travers structurels de la gestion politique de l’enseignement en France.

Exit les heures d’accompagnement personnalisées qui existaient afin d’apporter aux élèves un suivi personnalisé. Exit les rares moyens supplémentaires mis à disposition des établissements pour mener des politiques pédagogiques adaptées à leur situation et créant des dynamiques d’établissement. Exit les moyens supplémentaires affectés aux établissements classés Réseau d’Éducation Prioritaire et Réseau d’Éducation Prioritaire Plus, censés donner plus à ce qui ont besoin de plus. C’est ce que constatent les établissements voyant arriver les Dotations Horaires Globales, c’est-à-dire les moyens en personnel qui leur sont affectés chaque année — tant d’heures par classe pour les mathématiques, le français, l’EPS… On y ajoutera que la gestion de l’Éducation nationale continuant à se faire à court terme, la diminution des effectifs par classes d’âge liées à la diminution de la natalité conduit à réduire dans la même proportion les moyens, alors que cela pourrait être l’occasion d’accroître simplement le taux d’encadrement et donc l’efficacité en ne diminuant tout simplement pas les moyens.

Un pilotage politicien

Bref, ce qui se met en place relève de travers structurels de la gestion politique de l’enseignement en France. Le premier est un pilotage politicien faisant de l’éducation l’instrument d’une ambition personnelle ou d’une lecture idéologique. Outre que cela ignore fort largement les réalités des établissements, cela débouche dans un volontarisme de court terme bousculant sans cesse enseignants et élèves. Modifications et réformes s’enchaînent et se succèdent sans aucune logique, chacun voulant marquer de son empreinte son passage au ministère. Administrations et équipes enseignantes sont ainsi sommées d’appliquer rapidement des modifications remises en cause dans les cinq ans, les mêmes choses revenant sous des noms différents ou étant abandonnées sans bruit, sans évaluation. Le baccalauréat a ainsi connu au moins trois modalités différentes en cinq ans — certes, il y eut le Covid, mais quand même…

Mais il faudrait pour cela que les responsables politiques acceptent que les semeurs ne seront pas les moissonneurs… C’est peut-être trop demander.

Pourtant, il faut le dire et le redire sans cesse, l’éducation est une affaire de long terme. On ne peut véritablement mesurer les conséquences d’une réforme structurelle, celles de l’école primaire en premier lieu, que lorsqu’un élève entre dans l’enseignement supérieur. Quinze ans donc. À quand une conférence générale de consensus permettant de prendre une série de décisions dont les effets seront mesurés quinze ans plus tard ? Mais il faudrait pour cela que les responsables politiques acceptent que les semeurs ne seront pas les moissonneurs… C’est peut-être trop demander.

Faire plus avec moins

Le deuxième travers est la certitude bien ancrée qu’il est en matière d’éducation possible de faire plus avec autant, voire avec moins. Certes, des logiques de long terme jouent dans cette tendance. La prise en compte du poids des rythmes et des fonctionnements propres des enfants et des élèves a conduit à la réduction de leur temps de travail à partir de la fin des années 1950. On est passé à 37 semaines de scolarité en 1959 et la durée hebdomadaire des cours de l’école primaire a été ramenée de 30 heures en 1969 à 24 heures en 2013. L’ambition des programmes n’ayant théoriquement pas été modifiée, voire ayant été accrue, on se retrouve donc à devoir faire apprendre autant en moins de temps. La réduction s’est faite en deux étapes fondamentales : moins deux heures en 1969, moins deux heures en 2008. La première ne paraît pas avoir produit d’effets notables sur la « maîtrise des fondamentaux ». Faut-il en dire autant de celle de 2008 ? Ou laisse-t-on parler PISA ? Il n’est pas interdit de penser que, dans l’enseignement, il est un palier inférieur de durée à ne pas franchir.

Une éducation qui vise à augmenter le niveau scolaire ne peut pas se faire à moyens constants : il faut de l’encadrement pour faire du cousu main — et l’on a de plus en plus besoin d’en faire.

Cette rupture de 2008 peut en sus être rapprochée de ce qui s’impose dans les entreprises : des pratiques managériales organisant et justifiant l’exploitation exponentielle de soi-même par soi-même au service théorique de sa propre performance et excellence, mais en fait destinée à la maximisation de la production et du profit. On en sait les délétères effets — harcèlement au travail, dépressions professionnelles, notamment. Avec la réduction de la durée de scolarité et des moyens effectivement affectés aux établissements, cette mise sous tension a atteint aussi les enseignants et par contrecoup les élèves. Elle perdure avec le « choc des savoirs », puisque ce « réarmement » se fait à moyens constants voire inférieurs.

Du temps au temps

On peut donc d’ores et déjà en subodorer l’échec. Car, quoi qu’on en veuille, quoi qu’on en pense, en matière d’enseignement, il faut « laisser le temps au temps » comme disait paraît-il un défunt président de la République. Une éducation qui vise à augmenter le niveau scolaire ne peut pas se faire à moyens constants : il faut de l’encadrement pour faire du cousu main — et l’on a de plus en plus besoin d’en faire.

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ÉcoleEnfantsenseignementFrancePolitique
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