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Église, société… le déclinisme serait-il contagieux ?

SAD-CHURCH-GODONG

Pascal Deloche / Godong

Jean Duchesne - publié le 19/01/24

Parler de déclin de l’Église n’a pas beaucoup de sens, alors que c’est l’Occident qui craint la décadence, analyse l’essayiste Jean Duchesne. En réalité, nous sommes encore dans les commencements de l’ère chrétienne.

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Il paraît que plus d’un sur deux de nos contemporains pense que « c’était bien mieux avant » et que tout va de mal en pis. Ce qui conduirait fatalement à une apocalypse qui serait, sinon la fin de l’humanité sur terre de même que les dinosaures furent anéantis il y a quelques millions d’années, au moins la disparition du monde que nous connaissons, où nous avons nos repères et notre place. Et notre descendance (raréfiée) pourrait bien n’y survivre que dans une marginalité indigente. La foi chrétienne et l’Église sont si intimement mêlées aux sociétés actuellement taraudées par de telles hantises qu’elles en sont elles aussi intérieurement les proies. Mais ce déclinisme aussi bien religieux que psychoculturel est-il purement rationnel ?

Des inquiétudes pas si nouvelles

Remarquons d’abord que ces inquiétudes ne sont pas sans précédent. Les chutes d’empires et des civilisations qu’ils avaient créées ont suscité des anxiétés semblables. Dans La Cité de Dieu, saint Augustin s’est employé à convaincre que la prise de Rome par les Wisigoths en 410 n’était pas la fin du monde. L’inédit est que le naufrage appréhendé de nos jours ne serait pas dû à une agression de l’extérieur (invasion de barbares armés ou désastre naturel), mais aurait des causes internes : dans l’univers profane, l’activité industrielle épuisant les ressources et déréglant le climat et, au sein du catholicisme, une décomposition par crispation (selon les progressistes) ou capitulation (d’après les traditionalistes) au contact du monde.  

Le déclinisme n’est apparu dans la culture qu’après la Première Guerre mondiale, qui a mis à mal le mythe du Progrès irrésistible.

Or tout cela non plus n’est pas nouveau. En 1855, à l’occasion de l’exposition universelle de Paris présentant les innovations technologiques qui allaient peu à peu bouleverser les modes de vie et les mentalités, Eugène Huzar (1820-1890), modeste avocat parisien et scientifique autodidacte, publia La Fin du monde par la science. Il y prédisait (entre autres) que les machines à vapeur et les usines allaient dégager d’énormes quantités de CO2, qui, jointes aux déforestations, risquaient fort de « troubler l’harmonie du monde ». L’impact de ce premier livre le poussa à développer ses théories en 1857 dans L’Arbre de la science

Bienfaits et inconvénients du Progrès

Les conjectures farfelues ne manquaient certes pas dans ces ouvrages. Mais Huzar ne contestait pas du tout les bienfaits du Progrès. Ce n’était donc pas une critique romantique ou obscurantiste de la « modernité » hideusement bourgeoise, matérialiste et cupide. Il pressait seulement les chercheurs et les entrepreneurs d’étudier les conséquences de leurs inventions et activités et de s’employer à remédier aux retombées fâcheuses qui étaient prévisibles. Ses appels à la responsabilité ont été submergés sous l’optimisme scientiste qui a déferlé sous la IIIe République. Ses livres ont néanmoins été réimprimés jusque vers la fin du XIXe siècle. 

La fin des « Trente Glorieuses » (1945-1973) a discrédité à la fois la croissance techno-économique comme panacée, et les espoirs de réévangélisation dans un cadre de consumérisme indifférent au religieux.

Il a fallu attendre 2008 pour que de larges extraits en soient réédités aux Éditions Ère, avec une postface du sociologue, philosophe, théologien et écologiste Bruno Latour (1947-2022). Il faut préciser qu’Eugène Huzar était bon catholique et qu’en 1858, le jésuite Célestin-Joseph Félix (1810-1891) s’est ouvertement servi de ses travaux pour les conférences de carême qu’il assurait alors, succédant à l’illustre dominicain Henri-Dominique Lacordaire (1802-1861) qui avait inauguré en 1835, à l’instigation du futur bienheureux Frédéric Ozanam (1813-1853), ce nouveau genre de prédication, en prise sur les préoccupations du moment. 

Les idéologies après le mythe

Si donc Eugène Huzar ressort un peu de l’oubli, ce n’est pas pour avoir devancé certaines de nos peurs, mais en raison d’une lucidité croyante, partagée par des figures éminentes de l’Église de l’époque, conscientes des chamboulements en cours et de leurs enjeux, mais sans y voir l’amorce d’une inexorable décadence. De même, sur le front ecclésial, les Lettres d’un vicaire parisien à son archevêque en 1849, exhumées, restées anonymes et publiées en 1978, puis rééditées en 1991 sous le titre La Religion est perdue à Paris, n’étaient alarmistes que pour révéler l’urgence de réformes pastorales qui ont depuis été réalisées.

Le déclinisme n’est apparu dans la culture qu’après la Première Guerre mondiale, qui a mis à mal le mythe du Progrès irrésistible. Celui-ci a toutefois été remplacé par des idéologies (marxisme, fascisme, nazisme…), jusqu’à leur échec patent à la fin du XXe siècle. Elles aussi ont accentué la déchristianisation, mais sans décourager les catholiques, qui ont encore longtemps rêvé de « reconquête ». La fin des « Trente Glorieuses » (1945-1973) a discrédité à la fois la croissance techno-économique comme panacée, et les espoirs de réévangélisation dans un cadre de consumérisme indifférent au religieux. Du moins en Occident, l’Église tend ainsi à se sentir aussi fragilisée que les sociétés qui la refoulent tout en doutant d’elles-mêmes.

D’Oswald Spengler à Emmanuel Todd

Le dernier livre d’Emmanuel Todd, qui vient de sortir chez Gallimard, annonce La Défaite de l’Occident, mais arrive plus de cent ans après Le Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler (1880-1936) et le constat par Paul Valéry (1871-1945) que les civilisations sont mortelles. La menace d’une déchéance « se vend » donc toujours bien, surtout chez ceux qu’elle concerne, alors que les réalités sont toujours contrastées et que le plus redouté n’est pas forcément sûr. L’historien Jacques Marseille (1945-2010) a montré qu’au terme des « Trente Glorieuses », le PIB avait augmenté de plus belle, et le philosophe allemand Peter Solterdijk soutient que la décadence « n’est qu’un faux mot pour désigner un état de civilisation très avancée ».

Jusqu’à la fin des temps, l’épreuve spirituelle est inhérente à la vie de foi aussi bien personnelle que collective.

Une différence est qu’à présent, le monde profane ne discerne plus de sens de l’Histoire, tandis que nombre de chrétiens gardent la nostalgie d’un « âge d’or » où la foi était un bien commun. Emmanuel Mounier (1905-1950) a expliqué qu’il était naïf et stérile de regretter le temps de « feu la chrétienté », mais l’idée demeure que le christianisme a commencé à perdre du terrain à partir de la Renaissance et que l’érosion se poursuit implacablement depuis.

Un historien autrichien

Cette idée reçue a également été combattue par l’historien autrichien Friedrich Heer (1916-1983). Personnalité respectée (résistant catholique au nazisme, artisan salué par les Juifs du rapprochement entre l’Église et Israël), il est peu connu en France, où quatre seulement de ses livres ont été traduits, le plus remarqué étant L’Univers du Moyen Âge (1970). Sa thèse est que l’Europe médiévale n’a pas été aussi profondément évangélisée qu’on l’imagine. Il pointe notamment la primauté qu’y a gardée la force brute sur le droit, ainsi que l’émergence de nations rivales, qui rendait abstraite l’unité du Corps du Christ. Et pour lui, l’acceptation du nazisme par tant de catholiques germanophones confirme que la christianisation est toujours inachevée, et donc que l’Église n’est pas en récession depuis une apogée supposée il y a environ mille ans, mais perpétuellement en crise plus ou moins manifeste de croissance.

On trouve ici comme un écho de l’affirmation de Pascal que « la maladie est l’état naturel du chrétien ». On peut élargir en disant que, jusqu’à la fin des temps, l’épreuve spirituelle est inhérente à la vie de foi aussi bien personnelle que collective. Heer conclut que la foi ne peut verser dans le défaitisme et la nostalgie, car l’Histoire est loin d’être terminée, avec des défis toujours renouvelés et les grâces promises pour les relever, pourvu qu’on les demande et les accueille. C’est une intuition que le cardinal Lustiger (1926-2007) a partagée dans sa conférence à l’Université d’Augsbourg où il recevait un doctorat honoris causa en 1989. Le leitmotiv en était : « Nous sommes encore dans les commencements de l’ère chrétienne. »

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