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[HOMÉLIE] La grâce de n’y rien comprendre

TRANSFIGURATION

Brooklyn Museum

La Transfiguration, détail d'une aquarelle de James Tissot.

Martin Charcosset - publié le 04/03/23

Le père Martin Charcosset, curé de la paroisse d’Écully, commente l’évangile de la Transfiguration, 2e dimanche de carême (Mt 17, 1-9). Ce jour-là les disciples n’ont peut-être pas tout compris, mais ils ont tout reçu, et fait provision d’une lumière qui, un jour, les éclairerait.

Dans son livre Écoute, mon ami, le grand comédien Louis Jouvet rapporte une anecdote qui se passe pendant sa longue tournée en Amérique du Sud, dans les années 1940. Un soir, après qu’il a interprété, en français, le Don Juan de Molière, un jeune homme vient le saluer dans sa loge, accompagné d’un traducteur. Ce jeune homme ne parle qu’espagnol, et pourtant, il est bouleversé par la pièce qu’il vient de voir. Louis Jouvet s’étonne qu’une pièce jouée en français ait pu produire un tel effet sur quelqu’un qui ignore cette langue. « Vous savez, lui dit le jeune homme, je ne parle pas non plus le latin, mais je vais à la messe tous les dimanches, et ma foi est profonde. » Et Jouvet commente : « Il a révélé l’énigme absolue du théâtre, qui est fait non pas pour comprendre, mais pour sentir. »

Il les prit avec lui

La formule peut sembler radicale, mais c’est pour mieux souligner une vérité profonde : si l’on va au théâtre plutôt que de lire le texte de la même pièce dans un livre, c’est parce que ce qui se passe sur scène s’adresse à tous nos sens, à toute notre personne, et pas seulement à notre intelligence raisonnante. Et nous pouvons nous souvenir, avec gratitude, de ceux qui, dans notre jeunesse, nous ont un jour emmenés voir un spectacle, un film, une pièce de théâtre, sans trop se soucier de savoir si nous comprendrions tout, parce que ce n’était pas le plus important. 

Jésus agit de la même manière dans l’évangile de ce dimanche. Saint Matthieu insiste sur son initiative à l’égard des trois disciples : il « prit avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les emmena à l’écart, sur une haute montagne » (Mt 17, 1). Lui non plus ne les prépare pas à ce qu’ils vont vivre, et nous ressentons bien, au fur et à mesure du récit, leur surprise extrême. Ils sont d’abord émerveillés, et Pierre essaye maladroitement quelque chose de pertinent. Puis, quand surviennent la nuée et la voix, ils tombent par terre, bouleversés.

TRANSFIGURATION

Enfin, en redescendant, Jésus non seulement ne leur explique rien, mais il leur ordonne de se taire, d’en garder le secret. On pourrait alors légitimement se demander pourquoi il a tenu à entraîner avec lui ses trois disciples. Ceux-ci ne lui ont été d’aucune utilité, ils n’ont rien compris et ils n’ont qu’un seul droit, celui de se taire. Était-ce bien nécessaire ? Jésus n’aurait-il pas pu leur épargner cette expérience bizarre, voire traumatisante ? 

Les disciples se débrouillent plutôt bien

Pourtant, si nous regardons attentivement, les disciples n’ont peut-être pas été si mauvais que ça. On peut ainsi se demander comment Pierre a fait pour reconnaître Moïse et Élie, dont évidemment il avait entendu parler à la synagogue, mais qu’il n’avait jamais vus… Pourtant, il parle d’eux avec un parfait naturel. Dans l’évangile, la Transfiguration se place juste après la profession de foi de Pierre, et cette grâce de la foi continue manifestement à le porter : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux » (Mt 16, 17). On peut dire que nous sommes au cœur de la Béatitude de Pierre : lui-même le dit, « il est heureux que nous soyons ici ! » (Mt 17, 4). À défaut de comprendre, sans s’inquiéter de sa spontanéité, Pierre exprime le bonheur qu’il ressent de vivre cette expérience. 

Certes, ils n’ont peut-être pas tout compris, mais ils ont tout senti, avec plus de finesse qu’il n’y paraît.

Après la joie, vient le bouleversement, quand la nuée et la voix apparaissent. Et à nouveau, les disciples ne se débrouillent pas si mal. Ils font en miniature l’expérience spirituelle de Moïse et d’Élie. Comme le premier dans la nuit de la libération d’Égypte, ils passent à travers la colonne de nuée, qui « était à la fois ténèbres et lumière dans la nuit » (Ex 14, 20). Comme le second à l’Horeb, ils se couvrent le visage quand la voix retentit : « Tiens-toi sur la montagne devant le Seigneur, car il va passer » (1R 19, 11). Puis, comme Jésus à son baptême, ils entendent la voix qui le leur désigne comme le Fils bien-aimé, source de joie, Parole de vie ; comme Jésus à Pâques, ils se relèvent, libérés de la peur. Certes, ils n’ont peut-être pas tout compris, mais ils ont tout senti, avec plus de finesse qu’il n’y paraît ; et ce n’est pas seulement la mémoire de leur intelligence qui en a été marquée, mais la mémoire de leur personne tout entière. 

Dans tout leur être

Bien des années plus tard, Pierre lui-même, devenu un vieil homme, racontera cette expérience inoubliable en pouvant, enfin, la comprendre et l’expliquer : « En effet, ce n’est pas en ayant recours à des récits imaginaires sophistiqués que nous vous avons fait connaître la puissance et la venue de notre Seigneur Jésus Christ, mais c’est pour avoir été les témoins oculaires de sa grandeur. Car il a reçu de Dieu le Père l’honneur et la gloire quand, depuis la Gloire magnifique, lui parvint une voix qui disait : Celui-ci est mon Fils, mon bien-aimé ; en lui j’ai toute ma joie. Cette voix venant du ciel, nous l’avons nous-mêmes entendue quand nous étions avec lui sur la montagne sainte… » (2 P 1, 16-18.) 

L’appel qui nous est fait en ce temps du Carême : écouter Jésus qui est la Parole de Dieu, qui nous procure une joie imprenable, au-delà de l’inconfort qu’elle peut d’abord nous donner.

Jésus a fait le pari d’entraîner avec lui ses disciples dans sa Transfiguration, sans explications préalables, au risque qu’ils soient décontenancés ; et s’il leur a demandé de ne pas en parler trop vite, avant la résurrection, c’est parce qu’il savait qu’ils avaient fait provision d’une lumière qui, un jour, les éclairerait. Ce qu’ils avaient vécu et ressenti dans tout leur être, ils le comprendraient plus tard : chaque chose en son temps. Ils pourraient un jour témoigner que la Transfiguration, comme la Résurrection, a bel et bien eu lieu : elle n’appartient pas au registre du mythe, mais de l’histoire : elle est une trace du passage concret de Dieu dans la vie des hommes. 

« Écoute, mon ami »

Écoute, mon ami : c’est le titre du livre de Louis Jouvet, c’est aussi la parole que Dieu adresse aux trois disciples, et, par suite, à chacun de nous. C’est l’appel qui nous est fait en ce temps du Carême : écouter Jésus qui est la Parole de Dieu, qui nous procure une joie imprenable, au-delà de l’inconfort qu’elle peut d’abord nous donner. Écoute, mon ami : laisse la grâce agir en toi pour t’entraîner là où tu n’avais pas idée d’aller, vers la montagne, vers la croix, vers la résurrection. Écoutons, mes amis, le Fils bien-aimé qui nous laisse entrevoir qui Il est : puissions-nous être unis à la divinité de celui qui a pris notre humanité.

Tags:
HomélieJésustransfiguration
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