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« La guerre d’Ukraine est le catalyseur de la crise que traverse l’Église orthodoxe »

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AFP

Le patriarche orthodoxe russe Kirill à la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou, le 27 février.

Jean-François Colosimo - publié le 28/03/22

Il est impossible de comprendre le conflit entre la Russie et l’Ukraine sans plonger dans l’histoire tourmentée de l’orthodoxie depuis les Temps modernes. Pour Aleteia, le théologien Jean-François Colosimo retrace le parcours chaotique des relations du patriarcat de Moscou avec les maîtres du Kremlin.

Aleteia : Quel enjeu représente pour l’Église orthodoxe la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine ?
Jean-François Colosimo : La guerre d’Ukraine est le catalyseur d’une longue crise dont les racines remontent au XVe siècle et à l’essor de la Modernité. Après 1453 et la fin de Byzance, l’Église orthodoxe se trouve pour sa plus grande partie sous la domination de l’Empire ottoman. La Russie, à peine émergente, est alors la seule nation orthodoxe à être libre. Elle reçoit du patriarcat de Constantinople, à qui revient la primauté, le statut d’autocéphalie en 1598. Le patriarcat de Moscou est néanmoins décapité dès 1721 par Pierre le Grand. Au nom de sa politique d’européanisation, le fondateur de l’Empire tsariste le remplace par une assemblée synodale administrée par un haut fonctionnaire civil sur le modèle luthérien des pays scandinaves. On caractérise historiquement cette période, qui court du début des Temps modernes au milieu du XIXe siècle, comme l’ « ère de la captivité » des Églises car elles sont empêchées d’avoir un destin propre.

À partir de 1820 l’Empire russe s’affirme sur la scène internationale et entame sa colonisation par proximité.

Quand cela change-t-il ?
À partir de 1820, le réveil des peuples qui embrase l’Europe s’étend aux territoires de tradition orthodoxe, principalement dans les Balkans : la Grèce, la Serbie, la Bulgarie actuelles naissent de ces guerres d’indépendance. Les nations qui en ressortent se constituent à la fois en État et en Église car le centre, Constantinople, demeure sous la domination turco-ottomane qu’elles combattent. Au même moment, l’Empire russe s’affirme sur la scène internationale et entame sa colonisation par proximité : la diplomatie tsariste est d’ores et déjà axée sur la recherche d’un accès aux mers chaudes par la Crimée et aux orients par le Caucase. Elle ne cesse ainsi de se confronter à la Sublime Porte. L’effet négatif de cette stratégie, particulièrement dans la seconde moitié du XIXe siècle, est que le régime se sert de l’Église comme d’un instrument d’influence. Cette stratégie est visible dans ce qui est alors la Palestine ottomane, à Jérusalem, et ailleurs au Levant où la Russie conteste à la France le titre de « protectrice des chrétiens d’Orient ». L’aspect positif est qu’elle permet un élan missionnaire important, surtout vers l’Asie. 

Des tensions naissent-elles alors entre Moscou et Constantinople ?
Inévitablement, car l’avancée de la Russie orthodoxe place le Trône œcuménique en situation de danger permanent. Le grand projet tsariste est alors la reconquête de l’espace byzantin et l’érection de Constantinople-Istanbul, rebaptisée « Tsargrad », en capitale d’un nouvel Empire qui s’étendrait du pôle Nord à la mer Rouge. En 1917, la révolution d’Octobre marquera la fin de ces desseins même si, sous Staline, l’URSS cherchera à réactiver les anciens relais tsaristes parmi les populations orthodoxes du Proche-Orient. La même année, l’Église profite de la tourmente de Février pour réunir un grand concile aux accents progressistes, tenu pour précurseur de Vatican II, qui déclare l’Église apolitique et rétablit le patriarcat. Mais déjà la persécution bolchevik s’abat. 

Entre 1917 et 1991, l’Église russe va donner plus de martyrs au christianisme que toutes les Églises réunies en deux mille ans.

Comment l’orthodoxie traverse-t-elle la période du communisme ?
Avec le bouddhisme, elle est la seule entité religieuse à sortir du XXe siècle en comptant moins de territoires et moins de populations, au prorata de l’essor démographique mondial, qu’elle n’y est entrée. Entre 1917 et 1991, l’Église russe va donner plus de martyrs au christianisme que toutes les Églises réunies en deux mille ans. Avant 1941, ce sont 600 évêques, 40.000 prêtres, 120.000 moines et moniales qui périssent, 75.000 lieux de culte qui sont détruits. Lorsque l’Allemagne nazie attaque, pour s’assurer la mobilisation populaire, Staline sort du Goulag le métropolite et futur patriarche Serge qui endosse un pacte d’ »adhésion » à l’Union soviétique en échange de la réouverture de quelques églises, monastères et séminaires sous l’étroite surveillance des organes secrets. Au mitan des années 1950, pour s’exonérer de son rapprochement avec l’Ouest, Khrouchtchev lance une deuxième vague de répression dont les hiérarchies actuelles conservent le souvenir. 

Qu’en est-il des autres Églises orthodoxes sur cette même période ?
Toute l’orthodoxie expérimente un sort défavorable. Les Grecs sont expulsés d’Asie mineure en 1923 par la Turquie de Mustafa Kemal, chassés d’Alexandrie à partir de 1956 par l’Égypte de Nasser. Les Serbes subissent en 1941 la tentative génocidaire des Oustachis croates puis le régime titiste. Après 1945, à l’Est, les Roumains, les Bulgares et autres orthodoxes slaves sont satellisés par l’URSS tandis que l’orthodoxie d’expression arabe tombe sous la coupe des régimes socialistes. 

Vladimir Goundiaïev, Kirill de son nom monastique, s’empare en 1989 du « ministère des affaires étrangères » du patriarcat et est élu patriarche en 2009.

Après la persécution par Khrouchtchev, comment le patriarcat de Moscou se réimpose-t-il ?
Nicodème Rotov, le métropolite de Léningrad passe un marché avec le KGB et le Politburo : une relative modération à l’intérieur contre une propagande maximale à l’extérieur en faveur du modèle soviétique, une adhésion au pacifisme et au tiers-mondisme et une opposition frontale aux États-Unis. Nicodème, qui mourra d’une crise cardiaque dans les bras de Jean-Paul Ier en 1978, ne deviendra jamais patriarche mais il joue un rôle plus important encore en créant le département des relations extérieures du patriarcat de Moscou. Il réunit autour de son projet des jeunes gens brillants auxquels il fait rapidement occuper les grands postes métropolitains de l’URSS dont Kiev, Minsk et le vicariat de Moscou. Parmi eux figure Vladimir Goundiaïev, Kirill de son nom monastique, qui s’empare en 1989 du « ministère des affaires étrangères » du patriarcat et est élu patriarche en 2009. Tous deux étant de la même génération et participant du même héritage, Kirill va devenir l’alter ego religieux de Poutine. 

Propos recueillis par Laurent Ottavi

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