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Ce que dit la viticulture monastique du lien entre Dieu et la nature

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Leemage via AFP

Moines Bourguignons cultivant la vigne - d'apres Louis Figuier - fin 19eme siecle.

Marc Paitier - publié le 12/12/21

Bâtisseurs de la civilisation du vin, les moines et moniales n’ont eu de cesse, au fil des siècles, de travailler la vigne pour la gloire du Seigneur. Tout au long de la semaine, le général Marc Paitier nous invite à remonter le temps afin de comprendre l’évolution de la viticulture monastique et la manière dont elle s’incarne encore aujourd’hui dans certains monastères et abbayes de France. Le dernier volet de notre série s’interroge sur la manière dont la viticulture s’inscrit dans la vision chrétienne de la relation à la nature. (6/6)

Après avoir créé le Ciel et la terre, Dieu fit l’homme à son image et lui confia la Création. Il leur dit : « Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre et soumettez-la. »Le verbe soumettre suscite le rejet de nos jours. Le mot est fort mais il faut lui donner son sens chrétien. L’homme n’est pas le maître de la terre. Il en est le tenancier. Il ne peut soumettre la terre que dans la mesure où il respecte la loi divine et ne remet pas en cause l’harmonie qui en découle. La puissance de l’amour est à l’origine de la Création ; l’homme ne peut agir, à l’imitation de Dieu, qu’avec les armes de la charité. Il a pour mission de coopérer à l’œuvre de Dieu pour la faire prospérer.  Il en est le gardien et le gestionnaire comme l’intendant de l’Évangile. « L’homme est le jardinier du monde et c’est lui qui donne à toute créature sa raison d’exister. »

Les moines et moniales du Barroux, de Lérins, de Jouques et de Solan adhèrent pleinement à cette conception chrétienne de la place et du rôle de l’homme dans la Création. Ils considèrent la nature comme un don. Ils sont pleins de reconnaissance et de gratitude envers l’auteur d’un tel don et parfaitement conscients de leur responsabilité pour le faire fructifier. « Ainsi l’homme doit-il reconnaître que le monde n’est pas une propriété qu’il peut saccager ou exploiter mais un cadeau du Créateur… devant être cultivé dans le respect et l’harmonie, selon la logique et le dessein de Dieu. » Tout ce qu’ils entreprennent dans la vigne s’inscrit dans cette perspective. Celle-ci ne s’accorde pas avec la conception païenne de l’écologie moderne qui vénère la nature comme une déesse et qui refuse à l’homme la place centrale et supérieure qui est la sienne. L’ordre est inversé, la terre est divinisée. Elle n’est plus au service de l’homme. Celui-ci est rabaissé au rang des autres espèces quand il n’est pas considéré comme un prédateur, donc comme un nuisible. Cette écologie sans Dieu est une nouvelle religion avec ses prêtres, ses oracles et ses fidèles. « Quand l’homme essaye d’imaginer le Paradis sur terre, disait Paul Claudel, ça fait tout de suite un Enfer très convenable. »

La vision de nos moines est tout autre. Dom Louis Marie nous en donne la clef : « Dieu a créé l’homme pour qu’il cultive la terre, qu’il la domine…Et au dire de saint Augustin qu’il puisse passer de ce monde à un autre meilleur par une ascension pleine de douceur. » Les moines n’imaginent pas le paradis sur terre mais ils travaillent dans les vignes avec la pensée du Ciel comme les invite Gustave Thibon : « Ce que la terre m’a donné de plus pur, j’ai trop senti que cela me venait de plus loin que la terre et que c’était un appel vers la perfection éternelle ». C’est la raison pour laquelle tous les gestes qu’ils accomplissent, y compris les plus modestes, revêtent une dimension sacrée.

L’agroécologie s’intègre dans une vision plus large, celle du dessein bienveillant de Dieu sur l’homme à travers la Création. Sans cette conversion contemplative du regard, il ne peut y avoir de vraie conversion écologique.

Ici se pose la question du type de culture à mettre en œuvre. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la biologie et la chimie s’imposent, portées par une industrie agrochimique puissante et hégémonique. La vigne est alors saturée d’engrais et de pesticides, exploitée à outrance, pour produire des vins ayant perdu le lien avec la terre. Le sol est considéré comme un support, comme un simple outil de travail et non pas comme un élément vivant capable d’imprimer son caractère au raisin donc au vin qui en sera issu.Cette période a vu la disparition du bon sens paysan au profit du progrès de la science matérialiste.

En réaction à cette grave dérive, est née la culture raisonnée, pratique plus douce tendant à n’utiliser les produits phytosanitaires pour le traitement de la vigne qu’en cas de nécessité. La viticulture biologique qui proscrit l’emploi des produits de synthèse a commencé à se répandre dans les années 80. Certains sont allés plus loin encore avec la viticulture biodynamique. Les moines considèrent ces heureuses évolutions avec beaucoup d’intérêt et de respect. Les sœurs de Solan ont adopté la culture biologique et l’agroécologie qui réconcilie agriculture et écologie. Les moniales de Jouques viennent de s’engager dans la même voie : « Grâce aux sœurs orthodoxes de Solan, dit Mère Marie Dominique, l’abbesse de Jouques, nous avons pu nous former à diverses techniques agricoles et nous laisser toucher par la richesse contemplative de leur tradition spirituelle. » Elle ajoute cette très belle phrase qui donne à l’écologie sa véritable dimension, qui n’est pas celle d’un combat politique sectaire : « L’agroécologie s’intègre dans une vision plus large, celle du dessein bienveillant de Dieu sur l’homme à travers la Création. Sans cette conversion contemplative du regard, il ne peut y avoir de vraie « conversion écologique. »

La position de l’abbaye du Barroux peut sembler à première vue surprenante. Les moines refusent tout label, à l’exception du label monastique qui garantit à leurs yeux l’excellence des pratiques viticoles. Ils veulent préserver leur liberté d’action pour prendre les décisions non pas en fonction d’un cahier des charges rigides mais d’un raisonnement adapté aux circonstances. Ils considèrent leur vignoble comme un laboratoire expérimentant les meilleures pratiques pour obtenir des vins de qualités dans le respect de l’environnement sans se laisser enfermer dans une école. « Si Dieu nous a donné une intelligence, dit un moine, c’est pour nous en servir. » La définition des pratiques bio telles qu’elles sont définies dans les labels ne leur convient pas. La législation européenne de 2012 leur paraît laxiste. Elle a été obtenue sous la pression des « gros faiseurs » qui usent de techniques industrielles pour produire davantage de vins estampillés « bio », ce qui est vendeur. Dans ce cas, l’agriculture bio fonctionne sur le modèle productiviste avec pour seul objectif la recherche de la rentabilité. Ils dénoncent également certaines règles bio présentées comme vertueuses alors qu’elles sont loin de l’être. Gabriel Teissier, directeur du développement de Via Caritatis en donne un exemple : « Pour lutter contre la cicadelle porteuse de la flavescence dorée, une maladie très virulente, le bio préconise le Pyrèthre naturel, un insecticide fabriqué en Afrique, dans des conditions discutables, qui n’est pas du tout un produit anodin : très peu sélectif, il éradique largement les insectes présents dans la parcelle. Il est également dangereux pour l’utilisateur. Cette molécule a beau ne pas être une molécule de synthèse, ses effets sont ravageurs. »On pourrait aussi mentionner l’utilisation outrancière du cuivre, seule matière active autorisée pour lutter contre le mildiou dont l’accumulation stérilise les sols. Ce jugement, en apparence sévère, ne remet pas en cause la pertinence et même la nécessité d’une culture bio authentique et ne s’adresse pas aux vignerons qui la mettent en pratique avec conviction et honnêteté. 

Les moines vignerons du Barroux sont très proches d’eux. Ils attachent beaucoup d’importance à la préservation des micro-organismes (bactéries, champignons) et de la faune qui peuplent le sol, le régénèrent, et l’aèrent. La vie des sols est renforcée par l’apport de matière organique. La conduite de la vigne (palissage, ébourgeonnage, effeuillage, etc.) vise à favoriser l’aération de la plante pour limiter les maladies. Les plantations en haute densité poussent la vigne à s’enraciner plus profondément. Une grande attention est apportée à la taille pour limiter et prévenir l’ESCA, maladie du bois qui représente un véritable fléau. Le sol est travaillé mécaniquement y compris entre les ceps pour éviter les désherbants chimiques. Les rendements sont limités pour obtenir des raisins riches et sains. La biodiversité (haies, forêt, garrigue) et la polyculture (oliviers, amandiers, arbres fruitiers) sont préservées et encouragées pour que la vigne s’épanouisse dans un environnement biologique naturel favorable à l’expression du terroir. 

La présence d’arbres autour des vignes a des effets très bénéfiques. Ils servent de protection contre les vents violents, apportent une ombre bénéfique donc de la fraîcheur. Cette biodiversité est aussi une source de beauté et d’harmonie. On la retrouve dans les vins. Chaque millésime, avec ses variations climatiques, est observé de façon à trouver les gestes et les traitements les plus adaptés pour le valoriser. Il arrive, qu’en dernier ressort, la réponse fasse appel à des produits phytosanitaires pour éradiquer, par exemple, une attaque massive de mildiou et sauver une récolte. Les moines l’assument. Dans ce domaine, ils n’ont pas de réponse définitive et catégorique. Ils prennent conseil, raisonnent et s’attachent à trouver les meilleures solutions pour préserver l’équilibre de leur terroir et respecter les hommes qui y travaillent.

Le moine du Barroux en charge du vignoble dénonce le manque d’humilité de certains vignerons bio idéologues qui considèrent que leur pratique est la seule qui soit moralement défendable. Il leur oppose l’encyclique du pape Benoît XVI Caritas in veritate : « Il ne faut pas utiliser le mot “éthique” de façon idéologiquement discriminatoire, laissant entendre que les initiatives qui ne seraient pas formellement parées de cette qualification, ne seraient pas éthiques. » C’est ainsi que les vignerons taxés de « conventionnels » sont considérés comme des empoisonneurs. Ce mépris et cette suffisance qui excluent toute analyse critique, relèvent du sectarisme. Notre moine oppose à cette vision étroite la notion d’écologie intégrale qui est une conception extensive de l’écologie qui prend en compte le respect de l’environnement mais aussi celui de l’être humain avec la conviction que tout est lié. L’homme doit toujours rester maître de ses décisions dans la recherche du bien commun. C’est la leçon que nous donnent les moniales de Solan, de Jouques et les moines du Barroux et de Lérins. Elle dépasse la cadre de la viticulture et mérite d’être méditée par toux ceux qui sont prisonniers de leur esprit de système. 

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