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Au Barroux, la vigne héritière du travail des moines

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Via Caritatis

Marc Paitier - publié le 09/12/21

Bâtisseurs de la civilisation du vin, les moines et moniales n’ont eu de cesse, au fil des siècles, de travailler la vigne pour la gloire du Seigneur. Tout au long de la semaine, le général Marc Paitier nous invite à remonter le temps afin de comprendre l’évolution de la viticulture monastique et la manière dont elle s’incarne encore aujourd’hui dans certains monastères et abbayes de France. Découvrez aujourd’hui l’abbaye Sainte Madeleine du Barroux. (4/6)

L’histoire commence à l’été 1970, à une dizaine de kilomètres du Barroux autour de la petite chapelle romane de Bédoin dans le Vaucluse. Dom Gérard Calvet, moine bénédictin dans la force de l’âge s’installe dans cette solitude avec ses maigres bagages. Quelques mois plus tôt, il avait quitté son abbaye de Tournay, dans les Hautes Pyrénées, avec l’autorisation du Père abbé. Ce moine n’est pas un révolté mais à l’heure des bouleversements qui atteignent la règle de Saint Benoît et défigurent la liturgie, il entend rester fidèle à sa vocation monastique. Un premier postulant se présente, puis un deuxième. 

Au mois de novembre, ils sont trois à chanter la louange divine. Une communauté est née qui ne cessera de grandir. Le prieuré de Bédoin devient vite trop petit. En 1980, la première pierre du futur monastère Sainte Madeleine du Barroux est posée sur un terrain d’une trentaine d’hectares dont les moines sont propriétaires entre le Ventoux et les dentelles de Montmirail. Le site est sauvage mais d’une beauté incomparable. En décembre 1981, la jeune communauté fait ses adieux à Bédoin et s’installe dans le monastère en construction. En juin 1989, le décret d’érection du monastère en abbaye est promulgué ; en juillet Dom Gérard reçoit la bénédiction abbatiale ; en octobre l’église, enfin achevée, est consacrée. 

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L’abbaye Sainte Madeleine du Barroux.

En 2002, les moines sont près de 70. Il faut essaimer. Huit moines quittent le Barroux pour fonder, près d’Agen, le monastère Sainte-Marie de la Garde. En 2003, Dom Gérard s’efface humblement et remet la démission de sa charge d’abbé. Le 28 février 2008, il rend son âme à Dieu. En février 2021, le prieuré de la Garde est érigé, à son tour, en abbaye. De très importants travaux entrepris au Barroux sont achevés la même année. Ils doublent pratiquement la surface bâtie de l’abbaye, signes de son rayonnement et de son dynamisme. Cette abbaye romane s’inscrit dans le paysage comme si elle avait toujours été là.

Les débuts de l’aventure viticole

L’aventure viticole avait commencé avec l’arrivée des moniales du monastère de Notre-Dame de l’Annonciation. Cette communauté est née du désir de mener la vie bénédictine dans la mouvance de Dom Gérard. Implantée initialement près d’Uzès, elle rejoint Le Barroux en 1986 et s’installe sur un terrain situé à quelques kilomètres du monastère des moines, au lieu-dit la Font de Perthus. Il s’agit d’une ancienne propriété viticole. En procédant à son achat, les religieuses se sont engagées à maintenir le vignoble. Elles apprennent progressivement les gestes du métier avec l’aide de vignerons voisins. Les moines plantent à leur tour des vignes au pied de la colline du monastère. Dom Louis-Marie, l’actuel Père abbé insiste sur les vertus du travail de la vigne :

La vertu générale la plus importante pour les moines, c’est le retour au réel. Il est important d’avoir un contact avec le réel grâce au travail manuel. Grâce aux travaux de la vigne, le moine développe les vertus de force, de patience et de persévérance.

Les raisins des deux abbayes sont vinifiés à la cave coopérative des vignerons de Beaumont-du-Ventoux, la plus proche du Barroux. Le moine en charge du vignoble prend place parmi les administrateurs de la cave. Les années passant, les moines s’investissent davantage dans la conduite du vignoble. Ils assurent non seulement les vendanges mais tous les travaux de la vigne, de la taille à la récolte. Le domaine des abbayes du Barroux s’agrandit peu à peu par acquisitions de parcelles. En 2009, il compte 7 hectares de vignes. 20.000 bouteilles sont produites chaque année.

Une route longue et difficile

La situation n’est cependant pas satisfaisante. Les problèmes sont nombreux. La main d’œuvre monastique est à géométrie variable et insuffisante. Le vignoble n’est pas en parfaite santé avec beaucoup de ceps manquants. Il y a un manque de coordination et de vision commune entre les sœurs, les moines et la cave coopérative. L’équilibre financier est difficile à réaliser. Les vins produits sont de qualité moyenne et leur image est négative ; le réseau de distribution est insuffisant. Cela fait beaucoup de handicaps qui posent la question de la pérennité de l’activité viticole.  Les moines conscients de la place symbolique que représente la vigne dans l’héritage dont ils sont porteurs, vont se remettre en cause, réformer leur mode de fonctionnement et mettre en place un projet original qui va au-delà de la seule rentabilité économique et commerciale mais qui valorise les vertus monastiques de charité et de justice. Ce sera le projet Via Caritatis. La route sera longue, l’accouchement difficile mais la volonté, la capacité d’adaptation, la faculté à tirer des leçons des échecs permettront d’atteindre l’effet final recherché.

Association avec la cave de Beaumont et les vignerons coopérateurs

Pour les moines, le développement de leur activité viticole n’avait de sens que si elle profitait à leur environnement comme les doyennés clunisiens et les granges cisterciennes qui créaient dans leur entourage un lieu de développement au sein duquel il n’y avait pas de rivalité mais de la solidarité et de la complémentarité, les uns ayant besoin des autres. Le moine responsable du vignoble des abbayes n’a cessé de mûrir ce projet en prenant conseil. Il a défini les dispositions et les critères qui donneront à la future organisation son caractère. La plus importante, celle qui conditionne la réussite de l’opération est la cohérence à réaliser entre l’action des abbayes et celle des vignerons. Cela passe par la mutualisation des hommes et des moyens pour améliorer la qualité et la rentabilité. 

Notons qu’à aucun moment, les moines n’ont envisagé de prendre leur indépendance en construisant leur propre cave pour assurer eux-mêmes les vinifications comme à Solan ou Lérins. Beaucoup de professionnels du vin qui suivaient la production de l’abbaye avec intérêt, ont pourtant poussé les moines à aller dans ce sens. Il y a deux raisons qui justifient leur refus d’emprunter cette voie. La constitution d’un domaine indépendant exige d’assumer des fonctions et des opérations qui mobilisent du personnel et du temps ce qui, dans le cas de l’abbaye du Barroux, qui assume de nombreuses autres activités est incompatible avec la vie monastique et le respect de la règle. L’entreprise et ses contraintes prendraient alors le pas sur la vie de prière et la contemplation. La seconde raison est tout aussi sérieuse dans l’esprit des moines. En choisissant cette voie, ils deviennent concurrents des vignerons et de la cave coopérative. Ils contribuent à appauvrir des familles vigneronnes qui se battent pour vivre dignement de leur travail. Ils se séparent au lieu de s’unir ce qui n’est pas conforme à l’idéal monastique.

Avoir choisi cette voie humble et généreuse est leur honneur et leur grand mérite.

Pour eux, il n’y a pas de solution viable sans une union véritable. Avoir choisi cette voie humble et généreuse est leur honneur et leur grand mérite. Il faut dire aussi que l’abbaye profite largement de sa coopération avec la cave de Beaumont où elle trouve des compétences et des moyens qui lui font défaut. Cela va même plus loin, la cave de Beaumont est une structure à dimension humaine, quasi familiale. En tant qu’actionnaires, les moines s’y sentent bien. Comme tous les autres vignerons, ils y sont chez eux. Ils disposent dans le chai de leur propre matériel, cuves inox, table de tri qui leur permettent d’effectuer des sélections parcellaires très pointues et qui profitent aussi aux vignerons coopérateurs. 

S’allier ne suffit pas, le succès du projet passe par une politique ambitieuse avec des vins se situant à un haut niveau qualitatif justifiant l’indispensable augmentation des tarifs. Il s’agit de créer une marque forte et une gamme identifiable qui répondent à ce critère. Pour y parvenir, les moines ont fait appel à un œnologue de réputation internationale et un assembleur de génie, Philippe Cambie : « Les moines ont été les premiers porteurs de la vigne et de la culture de la vigne à travers le monde. Lorsque les moines m’ont proposé de les aider, j’ai accepté. Pour moi, c’est aussi une manière d’épouser un pan de notre culture. » Un tel appui est particulièrement précieux et encourageant. L’amélioration de l’image et de la qualité des vins permettra enfin d’élargir le réseau de distribution ce qui est une nécessité absolue. Sans un marché suffisamment vaste pour absorber l’offre, il n’y a pas de valorisation possible du beau terroir que possède les vignerons et les moines. Un laïc, Gabriel Teissier, est engagé par l’abbaye en charge du développement commercial et de la communication. Homme de contact et de conviction, il formera d’emblée avec le moine responsable du projet un binôme complice et particulièrement efficace qui saura créer une synergie très active avec les acteurs clefs de la coopérative de Beaumont. Au-delà des règles mises en place, la réussite de Via Caritatis est celle d’une alchimie humaine qui a bien pris.

Le vignoble et les vins Via Caritatis

Le vignoble cultivé par les moines et leurs amis vignerons se situe dans la partie nord de l’appellation Ventoux. C’est un terroir historique lié à la Papauté d’Avignon. Après son élection à Lyon, Clément V choisit de s’installer dans le Comtat Venaissin plutôt qu’à Rome. Il tombe sous le charme de l’abbaye bénédictine Notre-Dame du Groseau, située tout près de Malaucène à 5 kilomètres à vol d’oiseau de l’actuelle abbaye Sainte-Madeleine. Le site initial appartenait aux moines de Saint Victor de Marseille. L’air de la montagne et la source toute proche en font un lieu plein d’énergie qui conjugue la force et la sérénité. Le premier pape comtadin apprécie particulièrement ce lieu qu’il appelle, selon l’expression biblique « le jardin de ses délices ». Il aime y méditer et y recevoir. Il y plante les premières vignes pontificales et en fait sa résidence d’été. Il ne reste plus aujourd’hui des bâtiments d’origine que la chapelle du Groseau. Elle est toujours entourée de vignes que les moines entretiennent avec un soin attentif pour faire vivre le souvenir de Clément V. 

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Le vignoble Via Caritatis s’étend de la crête orientale des Dentelles de Montmirail aux contrefort nord-ouest du Mont Ventoux. Il s’agit du secteur le plus élevé de l’appellation avec des parcelles qui s’échelonnent entre 350 et 600 m sur les terrasses. C’est un terroir montagnard avec de fortes amplitudes thermiques, des contrastes climatiques marqués. Le sol composé d’argiles de nature variable est recouvert d’éboulis caillouteux alimentés par les reliefs calcaires du Ventoux et des Dentelles. Ce terroir exceptionnel n’a rien à envier à celui de ses glorieux voisins de Gigondas et Vacqueyras. Le paysage est d’une beauté époustouflante rehaussée par une luminosité que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. On comprend que ce lieu soit propice à l’élaboration de grands vins alliant la puissance sauvage du site à la subtilité toute féminine des parfums qui émanent de cette terre. Les vins Via Caritatis nous en donnent une interprétation. Ils comportent trois niveaux : une entrée de gamme en rouge, blanc et rosé baptisée Vox ; un cœur de gamme en rouge baptisé Pax, un haut de gamme en rouge, blanc et rosé baptisé Lux.

Les cuvées « Vox » sont issues de parcelles où la fraîcheur de la zone montagneuse s’exprime intensément tempérant ainsi le généreux ensoleillement de la Provence. Le blanc, dominé par le cépage clairette, est un vin tendre qui dégage de subtils arômes de fleurs blanches et d’amandes grillées. Le rosé, assemblage de grenache et de syrah, exprime de délicats accents de fruits rouges et de zestes d’agrume. Un rire d’enfant. Le rouge regorge de fruits murs, cassis, groseille, baies sauvages. Le cépage grenache qui constitue l’essentiel de l’assemblage lui confère de la souplesse et de la rondeur. Une ode à la joie. « Pax » qui ne se décline qu’en rouge est issu de coteaux aux sols caillouteux profonds riches en argile. Assemblage de grenache et de syrah, il est paré d’une belle robe grenat intense. Le nez séduisant exhale des notes de réglisse, caramel et de pruneau. La bouche est généreuse ; la finale légèrement poivrée avec une belle persistance. 

La gamme « Lux » bénéficie des plus belles parcelles des terrasses, des meilleures expositions, des plus vieilles vignes et d’un élevage attentif. Ce sont des vins ambitieux au grand potentiel de garde qui se situent au sommet des vins du Rhône. Lux blanc assemblage de clairette et de roussanne est un vin très bien équilibré malgré le titrage alcoolique élevé. La première impression évoque le citron confit puis viennent les fleurs blanches et en finale les amandes. Le vin a de la densité et du gras mais conserve un côté aérien, minéral et salivant. Un vin féminin et raffiné. Lux rosé dont la composition reste secrète se situe au niveau des plus grands vins rosés français de gastronomie. Sa robe légère mais étincelante s’accorde parfaitement avec les arômes de pétales de rose qui dominent le nez. En bouche, la complexité, la douce fraicheur et la grande longueur sont impressionnantes. 

En vieillissant, ce vin prend une teinte cuivrée et exhale des fragrances antiques d’encaustique, générées par une bienheureuse évolution.  S’il satisfait les sens, ce vin va beaucoup plus loin, il s’adresse à l’âme, à ce que nous portons en nous de plus grand et de plus mystérieux. « Il y a des chefs d’œuvre, disait Dom Gérard, devant lesquels l’esprit s’immobilise : une poésie si fraîche, tant de spontanéité alliée à tant de vigueur, une telle netteté d’expression font remonter dans l’âme un goût que la vie moderne lui avait désappris ». Lux rouge associe grenache et syrah. C’est un vin complexe avec une bouche intense sur des notes d’épices, d’amandes grillées, de café. Des tanins élégants et soyeux. Le jugement de Jean-Michel Deluc, ancien sommelier du Ritz est louangeur :

Ineffable charité, le ton est donné, ou comment entrer en religion avec le vin, et en particulier avec cette cuvée « Lux Caritatis ». La lumière du Ventoux ainsi que les pentes qui apportent de la fraîcheur et une sélection de parcelles et de cépages bien choisis nous offrent un vin juteux, fruité, frais, épicé, complexe. L’élevage est maîtrisé et offre un vin voluptueux et plus que charitable.

Plus rares et plus précieux encore, les vins baptisés « abbaye » sont la clef de voûte de Via Caritatis. Une formule, que l’historien médiéval Georges Duby appliquait à l’art cistercien, convient parfaitement pour en définir le caractère : « Il atteint au plus complexe par le plus simple, à l’irrationnel par la raison et à la douceur par la puissance. »

Les moines du Barroux ne cesseront de s’investir dans les années qui viennent, de poursuivre leurs efforts pour se rapprocher davantage encore des vignerons et des acteurs de la filière sur le territoire. Ils ont renoué avec une tradition millénaire qui associait, dans un même labeur, les hommes de Dieu avec leur environnement paysan. Autour de l’abbaye du Barroux, la vigne est vraiment l’instrument du rayonnement des vertus évangéliques. Les moines savent que toute œuvre humaine est par nature imparfaite et inachevée. Elle demande de la patience, de la persévérance et des sacrifices. Comme leurs prédécesseurs du Moyen-Âge, ils ont le temps pour eux ce qui est un atout considérable dans un monde où tout est éphémère et provisoire.

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