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Un cas peut-il être désespéré ? L’exemple de Louise-Félicie Gimet

LA CONVERSION DE SAINT PAUL DE CARAVAGE

© Wikimedia

"La conversion de saint Paul" du Caravage (détail)

Père Jean-François Thomas, sj - Publié le 17/08/20

Aux yeux de Dieu, il n’est jamais de cas désespérés. Louise-Félicie Gimet (1835-1893) était une anarchiste criminelle, enragée contre l’Église, elle mourut religieuse, en paix "dans les bras du Bon Dieu".

Bien des personnes, notamment des parents et des grands parents, se découragent et tombent dans le désespoir en présence des vices, des péchés, des crimes de leurs rejetons. Et même si souvent ce ne sont que des errances ordinaires, elles ont tellement fini par modeler l’être que ce dernier semble irrécupérable et promis à une existence vouée au mal sous des formes diverses. La détresse ainsi ressentie est compréhensible. Pourtant, elle ne doit pas occulter la possibilité, qui n’est point rare, d’un revirement brutal, d’une conversion après avoir frôlé les abîmes.

Toute l’Histoire sainte est ainsi tissée de ces retournements spirituels qui forgent les grands saints. L’Église est fondée sur des apôtres qui ont fui et trahi le Maître, et ses deux colonnes sont celles d’un renégat, Pierre, et d’un persécuteur, Paul, qui tous deux traversèrent les ténèbres alors qu’ils auraient pu terminer comme Judas, cas en effet désespéré pour l’éternité. Connaître le geste extraordinaire de ces parcours fameux ne suffit pas cependant à rassurer ceux qui voient leurs proches s’enfoncer dans le bourbier du monde, persuadés que les destinées miraculeuses sont réservées à une petite élite ou bien qu’elles appartiennent à un passé révolu. Ce qui prime souvent est le sentiment d’échec d’une éducation qui s’était voulue droite et chrétienne et qui, apparemment, n’a produit aucun fruit chez celui qui en fut l’objet. Il serait tellement plus facile et rassurant que toutes les victoires divines prennent la forme de Saul précipité en bas de son cheval.

Louise-Félicie Gimet, en haine de l’Église

Le temps de Dieu n’est pas le nôtre et les graines semées demeurent parfois très longtemps en terre avant de germer, à tel point qu’elles étaient considérées comme perdues. Tous ceux qui désespèrent du vagabondage personnel de l’un des leurs doivent considérer cette histoire réelle, trop peu connue, celle de Louise-Félicie Gimet, née en 1835, qui mourut sous le nom de sœur Marie-Éléonore en 1893. Il est difficile de trouver crimes plus abominables que ceux commis par cette femme qui, pourtant, donna ensuite sa vie à Dieu. De son enfance pieuse, grâce à une mère catholique, elle ne conserva que son respect envers la Sainte Vierge, ceci, bizarrement, y compris au sein des années les plus noires et les plus sanglantes de son existence. Adulte, elle devient dignitaire d’une loge maçonnique où elle put développer sa haine de l’Église et, tout particulièrement, du prêtre. Pourtant, elle n’acceptait pas la familiarité envers la Sainte Vierge, giflant par exemple un ennemi de la foi se moquant à Lyon de Notre-Dame de Fourvière en la traitant de Marianne, figure et symbole de la franc-maçonnerie.

Alors qu’elle grandissait dans sa haine de la vérité et du clergé, elle eut tout de même la curiosité d’aller à Ars en 1850 pour y rencontrer son fameux curé, déjà célèbre bien au-delà de la région. Saint Jean-Marie Vianney, qui lisait dans les âmes, lui déclara mystérieusement :

Votre heure n’est pas encore venue. Vous ferez beaucoup de mal, mais dans sa miséricorde, le Bon Dieu aura pitié de vous. Grâce à la dévotion que vous gardez encore à la divine Mère, vous finirez par vous convertir…

Il n’obtint comme réponse qu’un ricanement hostile et Louise déclara à des témoins : « Me convertir ! Eh bien ! il ne me connaît pas, le bonhomme ! Avant ça, il en passera de l’eau sous les ponts du Rhône. » Lorsque la révolution de la Commune occupe Paris au printemps 1871, cette athée militante se retrouve dans le rang de l’armée des fédérés, sous des habits d’homme, et prend le nom de Capitaine Pigerre. Elle devient rapidement une des plus sanguinaires, avec l’apothéose de l’incendie des monuments de Paris et l’exécution des otages de la prison de la Roquette. Parmi ces derniers, plusieurs ecclésiastiques seront fusillés dès le 24 mai, dont l’abbé Deguerry, curé de la Madeleine, deux jésuites, Bonjean, président de la Cour de Cassation et l’archevêque de Paris, Mgr Darboy qui, pourtant, avait essayé d’être un lien entre les communards et le gouvernement.




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Entre en scène Louise, Capitaine Pigerre, lorsque l’archevêque est le seul à demeurer debout après une première salve : « Il est blindé celui-là ! », vocifère-t-elle. Le prélat tombe enfin et esquisse un geste de bénédiction. Elle se précipite, lui tire une balle dans la poitrine en ajoutant : « Tiens, la voilà ma bénédiction ! » et s’acharne sur le visage à coups de crosse. Elle n’en reste pas là. Deux jours plus tard, lors d’un nouveau massacre de cinquante otages rue Haxo, dont onze prêtres et un séminariste, Louise, cette fois habillée en femme sur son cheval, mène la danse, tuant elle-même les ecclésiastiques, dont le célèbre jésuite Pierre Olivaint, prédicateur de renom.

« Je suis trop coupable »

À la chute de la Commune, Louise-Félicie est incarcérée à Saint-Lazare, prison où exercent les religieuses de la Congrégation de Marie-Joseph, sœurs des prisons au voile bleu. La supérieure, Mère Éléonore, est une femme d’exception. Elle repère Louise et décide de la conduire vers Dieu : « Je veux votre âme et je l’aurai », lui dit-elle. Ce à quoi l’ancien Capitaine Pigerre lui répondit : « Elle n’en vaut pas la peine. Je suis trop coupable, couverte de crimes. » Mais la religieuse ne s’avoua pas vaincue : « Voilà une bonne parole d’humilité, presque de repentir. Une goutte de sang de Jésus laverait le sang de mille mondes. » Elle demande à tous de prier pour la malheureuse. « Le plus misérable, le plus souillé de crimes, conserve encore la puissance d’aimer. Il suffit d’un regard, d’un signe, d’un muet appel vers Dieu pour que le pardon divin fonce sur lui comme un aigle. Ah ! Ne doutez pas du cœur de Dieu. » Tant et si bien que, peu à peu, la lionne s’adoucit et commença à éprouver un repentir sincère. Elle s’engagea alors à changer sa vie si la justice des hommes ne la condamnait pas. Il advint que, malgré tous ses crimes, elle fut libérée. Elle fit alors une retraite avec les Sermons du père Pierre Olivaint qu’elle avait tué de ses mains ! Le sacrifice de ce martyr gagna totalement Louise à Dieu, complètement transformée.

Tout entière dans les bras du Bon Dieu

Elle est alors la proie d’attaques régulières du Malin, comme le saint Curé d’Ars avant elle. En 1888, elle rejoint Mère Éléonore à Montpellier, vivant avec et comme les sœurs, charitable, pieuse, attachée à la Sainte Vierge, jusqu’au jour où il lui fut proposé de devenir religieuse à son tour. Le 15 août 1890, elle prit le voile sous le nom de sœur Marie-Éléonore, ses deux protectrices, celle du Ciel et celle de la terre. La prophétie de saint Jean-Marie Vianney se réalisait. Personne, dans la communauté, ne connaissait son passé et ne pouvait le soupçonner. Le 8 septembre 1893, fête de la Nativité de la Sainte Vierge, elle fut frappée de paralysie et entra peu à peu en agonie. Mère Éléonore lui demanda : « Ma sœur, n’avez-vous aucune crainte ? » La mourante répondit clairement : « Aucune ! Je me suis jetée tout entière dans les bras du Bon Dieu, dans le cœur de la Mère de Miséricorde » Elle s’endormit dans la mort le 12 septembre, fête du Saint Nom de Marie. Le jour de ses funérailles, un orage d’une violence inaccoutumée s’abattit sur la ville alors que le corps de Marie-Éléonore quittait le couvent et un éclair tomba sur le mur de la clôture qui s’écroula. Le Malin voulait-il exprimer ainsi sa rage de voir une âme qui lui avait tant appartenu lui échapper ?

Tout est possible à Dieu

Voilà une histoire sainte, qui n’est point une légende, qui devrait consoler bien des parents en peine, bien des amis inquiets. Tout est possible à Dieu et l’efficacité de la prière n’est pas un vain mot. Encore faut-il savoir attendre et ne pas avoir la prétention de goûter les fruits dont les semences ont été plantées par nos mains. Le cas de Louise, que beaucoup auraient jugé désespéré, fut un chemin tortueux menant jusqu’à la porte du paradis. Il serait bon aussi que les hommes d’Église s’en souviennent lorsqu’ils ont tendance à condamner ou lorsqu’ils se regardent avec trop de complaisance. Le fil d’une existence est fragile. Tout peut se jouer rapidement pour le Bien ou pour le Mal, rien n’est gagné par avance. Il suffit parfois de garder les yeux fixés sur le voile de la Sainte Vierge pour quitter l’ornière et pour effectuer un saut prodigieux qui conduit jusqu’à la cour céleste.


ROZMOWA, RODZINA

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conversion
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