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La basilique Sainte-Sophie rendue à l’islam comme une arme de guerre

Hagia Sophia

Michael Day | CC BY 2.0

Annie Laurent - Publié le 14/07/20

En rétablissant le statut de mosquée à Sainte-Sophie, le président turc Erdogan entend imposer l’identité et la supériorité musulmanes au monde chrétien. Un choix qui devrait sceller l’arrêt définitif du processus d’intégration de la Turquie dans l’Union européenne.

Le 10 juillet 2020 restera dans l’histoire de la Turquie comme le jour où le culte musulman a été restitué à Sainte-Sophie. Un arrêt pris à cette date par le Conseil d’État a invalidé le décret du 24 novembre 1934 par lequel Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la République turque (1923), avait transformé le prestigieux édifice en « musée offert à l’humanité », qui sera inscrit en 1985 sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Aux yeux de la haute juridiction d’Ankara, Sainte-Sophie (Sagesse divine, Hagia Sophia en grec), basilique byzantine inaugurée en 537 sous le règne de l’empereur Justinien, devenue mosquée après la prise de Constantinople par Mehmet II le Conquérant (29 mai 1453), ne pouvait plus changer d’identité. Atatürk avait donc enfreint un principe sacré pour les musulmans, à savoir qu’un lieu où certains d’entre eux ont prié devient aussitôt « terre d’islam », et ceci pour toujours. 

Une démarche révisionniste

Son successeur actuel, Recep Tayyip Erdogan, rêvait depuis longtemps d’être celui par qui « justice » serait rendue à Sainte-Sophie (Aya Sofia en turc) et par conséquent au peuple turc. Ce projet s’inscrit d’ailleurs dans une démarche révisionniste entamée alors qu’il était Premier ministre (2003-2014) et amplifiée dès son élection à la tête de l’État, en 2014. Il s’agit d’en finir avec l’héritage kémaliste, trop laïque aux yeux du reïs (chef), en œuvrant à la réislamisation du droit et des mœurs, conformément au programme de sa formation politique, le Parti de la Justice et du Développement (AKP), d’obédience islamiste, et en promouvant la restauration de la fierté ottomane avec l’appui de son allié, le Parti de l’Action nationaliste (MHP). 




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En 2023, année du centenaire de la république, sont prévues des élections générales et Erdogan entend bien obtenir le renouvellement de son mandat. La reconversion de Sainte-Sophie en mosquée devenait donc pressante, compte tenu de l’impact identitaire d’une telle initiative. 

Première prière le 24 juillet

Sitôt connu l’arrêt du Conseil d’État, Erdogan a retiré l’administration du célèbre édifice au ministère de la Culture et du Tourisme pour la transférer à la Direction des affaires religieuses, la Dyanet, annonçant en outre que la première prière publique aurait lieu le 24 juillet. Sans attendre cette date, l’appel à la prière s’est élevé avec force des quatre minarets qui encadrent l’ancienne basilique byzantine tandis qu’une foule de musulmans se prosternait sur l’esplanade pour accomplir le rite. 

Pour Erdogan, l’humanité doit savoir que l’Islam vaincra. Dans cette confrontation, Sainte-Sophie, jadis conquise contre une puissance chrétienne, joue un rôle essentiel.

Le président turc a éclairé le sens profond de sa décision dans une allocution télévisée, prononcée dans la soirée. « Aujourd’hui, la Turquie s’est débarrassée d’une honte. Sainte-Sophie vit à nouveau une de ses résurrections, comme elle en a déjà connu plusieurs. La résurrection de Sainte-Sophie est annonciatrice de la libération de la mosquée El-Aqsa », à Jérusalem. « Elle signifie que le peuple turc, les musulmans et toute l’humanité ont de nouvelles choses à dire au monde. » 

Imposer la supériorité musulmane

Ces paroles s’inscrivent dans un contexte de confrontation entre l’Islam et l’univers non musulman. Par son allusion à Jérusalem, le reïs, qui aspire à la restauration du califat dont il se verrait bien titulaire, entend montrer que son pays défend la cause palestinienne au moment où d’influents États arabes, sunnites comme la Turquie, semblent l’avoir abandonnée en laissant les États-Unis gérer la question à leur guise, voire en nouant des relations plus ou moins officielles avec Israël. Plus largement, c’est l’identité et la supériorité musulmanes qu’il s’agit d’imposer partout, à commencer par la Turquie bien sûr où le petit reste chrétien (moins de 1% des 83 millions d’habitants) subit d’incessantes humiliations. Mais cela vaut aussi pour l’Occident, surtout l’Europe où le régime turc finance un nombre croissant de mosquées alors que s’y développe un refus populaire d’admettre la Turquie musulmane dans l’Union européenne. 


Hagia Sophia

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Autrement dit, pour Erdogan, l’humanité doit savoir que l’Islam vaincra. Dans cette confrontation, Sainte-Sophie, jadis conquise contre une puissance chrétienne, joue un rôle essentiel. La mosquée devient une arme de guerre, comme l’écrivait le poète turc Ziya Gökalp (1875-1924) : « Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos casernes et les croyants nos soldats. » Pour avoir récité publiquement ce vers en 1998, alors qu’il était maire d’Istanbul, Erdogan avait été destitué de sa fonction par l’armée et condamné à quatre mois de prison pour « incitation à la haine religieuse ». Mais les temps ont changé et il n’a désormais plus rien à craindre de la justice et de l’armée d’un pays placé sous sa tutelle depuis la révision constitutionnelle de 2017 qui confère au chef de l’État un pouvoir absolu. 

Le geste d’Erdogan place les États et les Églises devant des défis redoutables. Auront-ils le courage de les relever ? 

Affront au monde chrétien

La reconversion de Sainte-Sophie inflige un véritable affront au monde chrétien. En témoignent certaines réactions, en particulier au sein de l’Orthodoxie où l’on n’oublie pas l’identité initiale de la basilique. Le gouvernement grec a été le premier à s’exprimer en condamnant « avec la plus grande fermeté la décision de la Turquie », qui constitue une « provocation envers le monde civilisé ». À Moscou, le porte-parole du patriarche Kirill a déclaré : « Nous constatons que l’inquiétude des millions de chrétiens [dans le monde] n’a pas été entendue. » Dans l’Église catholique, c’est la voix du pape François qui a le plus frappé, lorsqu’à la fin de l’Angélus récité place Saint-Pierre le dimanche 12 juillet, il s’est livré à cette confidence improvisée et inattendue de la part d’un Souverain Pontife très engagé dans le « dialogue fraternel » avec l’islam : « Ma pensée va vers Istanbul. Je pense à Sainte-Sophie et je suis très affligé. » 

Quant aux États occidentaux, certains, parmi lesquels la France, ont désapprouvé le changement de statut de Sainte-Sophie ; l’Union européenne a fait part de ses « regrets ». Mais s’en tenir à des déclarations sans lendemain ne peut que conforter aux yeux d’Ankara la faiblesse de l’Europe alors que cette dernière devrait saisir la provocation d’Erdogan pour lui annoncer officiellement l’arrêt définitif du processus d’intégration de la Turquie dans l’Union. Assurément, le geste d’Erdogan place les États et les Églises devant des défis redoutables. Auront-ils le courage de les relever ? 

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