Recevez la newsletter d'Aleteia chaque jour!
Et si vous receviez de bonnes nouvelles chaque matin ? Inscrivez-vous à la newsletter d'Aleteia !
Je m'inscris!
Aleteia

Le dernier voyage de Jean Raspail

Jean Raspail
Partager

Du “Camp des saints” à “La miséricorde”, l’écrivain Jean Raspail nous a fait voyager et nous a même creusé un lieu où continuer de respecter le passé, car telle a été son école : traverser le monde, pour lui éviter d’être emporté par ce coup de pied trop brusque qu’a été le tournant de l’avènement du XXIe siècle. Il n’a jamais imaginé révolutionner l’homme, car il savait l’honneur de prêter attention aux ancêtres. Et, pourtant, c’est bien de l’avenir dont il s’est chargé d’anticiper les traits. Il est mort ce 13 juin 2020, à 94 ans.

Le “roi de Patagonie” ne dira plus ses rêves, lui dont la devise pourrait se résumer dans ce mot tiré du Jeu du roi : “Pour l’honneur et pour mon plaisir”. Catholique, royaliste et idéaliste, son berceau a été visité par la muse des hautes aspirations et de l’amour des mythes, avec tout ce que cela implique. Et pour toutes ces raisons, il aura été tour à tour controversé, admiré, attendu, espéré, récompensé ou craint. Né le 5 juillet 1925 en Indre-et-Loire, ayant suivi une scolarité plutôt parisienne, Raspail appartenait à l’autre époque.

Voir le monde et… mourir

Voyager, explorer, découvrir, comprendre et sentir : tous ces verbes ont d’abord dû danser devant ses yeux, avant d’enfin les pénétrer et leur donner leur teinte si singulière, comme une mer qui sans cesse traversée par les marées du temps ne souhaite pas changer, ni abdiquer face aux défauts de la modernité. Son regard bleu et gris, tantôt plus gris que bleu, et inversement, a été rendu. Et pourtant, chacun doit se souvenir de ce jour où le hasard lui a fait découvrir son monde. Et du regard qu’il a pu avoir ce jour-là, comme envahi par une tempête, dont on ne savait pas bien jusqu’où elle ferait dériver. Il nous invitait au voyage et au bonheur d’avoir à chercher sa profession de foi personnelle. Et c’était une tout autre affaire que de lire simplement. Avant d’écrire, donc, l’homme a voyagé longtemps, et ce n’est qu’à 27 ans qu’il se décide à prendre la plume, pour donner corps enfin à tous les verbes. Il obtient en 2003 la reconnaissance de ses pairs et reçoit le Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre, après avoir reçu le Grand prix du roman en 1981 pour Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie.

Une éternelle jeunesse face à Dieu

Marqué par ses années de scoutisme, il prend la mer en canoë sur la trace du père Marquette, jésuite, qui a découvert les sources du Mississippi. Ensuite, la grande île sud-américaine de la Terre de Feu lui inspire son premier récit d’aventures. Ses voyages ont un besoin de sens, toujours. Et sa foi n’est sans doute pas étrangère à cette instance de l’âme à tenir compagnie au corps galvanisé par l’aventure. Ce genre d’expériences provoque ces lignes ferventes dans En canot sur les chemins d’eau du roi : une aventure en Amérique, publié en 2005, dans les dernières années de sa vie : “À genoux dans mon canot d’écorce, je vogue à la merci des temps, je brave toutes les tempêtes dans les grandes eaux du Saint Laurent, et plus tard, dans les rapides, je prendrai la Vierge pour bon guide” ; ou encore l’occasion de se remémorer la prière scoute : “Ce n’est pas une prière mièvre. Elle a le mérite d’être courte et d’en dire beaucoup en peu de mots, dans une langue claire. Mêlée au grondement du Talon, elle avait, si j’ose dire, de la gueule : Seigneur Jésus, apprenez-nous à être généreux, à vous servir comme vous le méritez, à donner sans compter, à combattre sans souci des blessures, à travailler sans chercher le repos, à nous dépenser sans attendre d’autre récompense que celle de savoir de savoir que nous faisons votre sainte volonté.”

Pour lui, la vieillesse signifiait ne plus attendre rien et rester dans un coin. Il aura gardé le timbre de sa jeunesse jusqu’à cette œuvre, donc, avant de terminer par La Miséricorde (2019), roman dans lequel il revient sur le crime commis par un prêtre en 1956, à Uruffe, et évoque la force du pardon. Jean Raspail y révèle qu’il ne “croit pas aux prêtres sans vocation”, tout en découvrant le grand mystère de la présence de Dieu. Relire son œuvre, c’est aussi enquêter sur elle et la saisir, non pas pour la comprendre mais pour la vivre.