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Affaire Matzneff : un triomphe du moralisme ?

Gabriel Matzneff

Aurimages

Gabriel Matzneff, en 2015.

Jean Duchesne - Publié le 03/01/20

Les révélations subites sur les turpitudes de l’écrivain Gabriel Matzneff sont l’effet d’un moralisme qui ne peut tenir lieu de morale. Faute de fondement objectif, les nouvelles normes des faiseurs d’opinion sont assénées avec d’autant plus de force que leurs « vérités » prétendument indiscutables se construisent uniquement à partir de cas particuliers.

La bien-pensance médiatisée dénonce en chœur aujourd’hui un auteur vieillissant qui n’a pourtant jamais caché son goût pour les moins de seize ans de n’importe quel sexe. Cette vertueuse indignation s’est étalée avant même que paraisse le livre d’une de ses anciennes victimes. Et il n’y a pas que cela qui rende surprenant ce déchaînement. Il surfe certes sur une réprobation consensuelle de la pédophilie et de toutes les formes de prédation sexuelle, depuis toutes sortes d’affaires, de scandales, de plaintes et d’actions en justice. Mais il serait hâtif d’en conclure au retour d’un sain bon sens.

Quand les détracteurs de Gabriel Matzneff rejoignent Benoît XVI

Il est d’abord permis de s’étonner du revirement des faiseurs d’opinion. Il y a quelques décennies, c’est la morale traditionnelle qu’ils mettaient au pilori et il fallait s’en affranchir. Plus rien ne devait être prohibé et tout était donc permis. Eh bien, pas tout à fait, dit-on maintenant : pas touche aux mineurs ! Là où il n’était plus question d’admettre ouvertement qu’il doit y avoir des limites, cette restriction en assigne nettement une et désavoue ainsi la permissivité honorée dans le dernier tiers du XXe siècle. 




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Benoît XVI l’avait stigmatisée dans un article sur la pédophilie et l’homosexualité dans l’Église, paru dans une revue allemande au printemps dernier : « La révolution de 1968 s’est battue pour une complète liberté sexuelle, qui n’admettait plus de normes », écrivait-il. On s’en est offusqué, préférant incriminer le cléricalisme. Ce dernier a sans doute pesé. Mais le clergé n’était pas à l’abri de la culture ambiante, et que celle-ci soit en partie désavouée ces temps-ci illustre la pertinence de la remarque du pape émérite. Celle-ci portait d’ailleurs sur le contexte général dans lequel les prêtres n’ont pas été les seuls à se livrer à des abus, même si les leurs étaient aggravés — s’il se peut — par des reniements et des trahisons de la confiance qu’ils inspiraient.

Y a-t-il un âge de la majorité sexuelle ?

On est ensuite amené à s’interroger sur cette belle unanimité pour réprouver les rapports sexuels entre adultes et mineurs. L’âge d’accès à la maturité paraît délicat à fixer uniformément pour tous. Il a été récemment abaissé en France à quinze ans (ce qui n’est pas loin d’exonérer en bonne partie M. Matzneff), et l’égalitarisme dominant l’applique aussi bien aux garçons qu’aux filles — et que le « partenaire » majeur soit d’un sexe différent ou non. Aucun âge minimal n’est en revanche requis si les deux individus sont mineurs. La loi prévoit en outre que le seuil est porté à dix-huit ans si l’adulte est une « personne ayant autorité » sur l’adolescent(e) : ascendant ou éducateur — on sait que la grande majorité des crimes de pédophilie sont commis dans des familles et que les curés et autres religieux(ses) sont devenus rarissimes dans l’encadrement des jeunes.


MARLENE SCHIAPPA

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On perçoit bien que le problème est la liberté du garçon ou de la fille de moins de 15 (ou 18) ans face aux avances d’un adulte, sa capacité à choisir de façon responsable. C’est ici que le titre du livre qui met en cause M. Matzneff mérite quelque attention : Le Consentement. Sans qu’il soit besoin de lire, cela laisse entendre que l’autrice a été subjuguée par son séducteur et que tous les pédophiles ne sont pas des violeurs au sens strict du terme. Dans sa réponse publiée dans L’Express du 2 janvier 2020, celui dont beaucoup apprendront là qu’il a été tenu pour un grand écrivain parle d’un attachement sincèrement réciproque (même s’il y a certainement tenu un rôle dominateur et si cela n’a pas duré) et c’est l’argument des apôtres post-soixante-huitards de la pédophilie.

Le flou du consentement

Ceci soulève toute la question de la sexualité des adolescents. Il est clair qu’elle n’apparaît pas d’un seul coup au jour anniversaire fixé par la législation. Il est non moins sûr que son développement progressif n’est pas entièrement physique, spontané ni autonome, mais a des dimensions affectives, relationnelles et même sociales, puisque les images du sexe véhiculées dans l’environnement conditionnent la formation de l’identité et les comportements. C’est un aspect sensible et souvent négligé de la tension entre « nature » et « culture ». Il s’avère en effet que la pudeur et la retenue ne sont pas moins innées et plus rationnelles que les pulsions sauvages qui poussent à prendre des risques inconsidérés pour soi-même et pour autrui, tandis que l’exaltation romantique de la transgression est une construction qui n’est pas toujours désintéressée même quand elle revendique la gratuité du beau et les privilèges de l’art.




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La notion de consentement est ainsi redoutablement floue, dans la mesure où les décisions sont influencées — et celles des adultes pas moins que des adolescents. Tout ceci suggère que la compréhension des pulsions sexuées est loin d’être désormais complète, qu’il est impossible de se passer de normes et que ces dernières ne sont pas si faciles à établir. On ne cesse d’ailleurs pas de tâtonner. Il est alors présomptueux et même dangereux de disqualifier au profit d’un pragmatisme à courte vue, même s’il se réclame d’un idéal libertaire ou d’une esthétique, l’expérience multiséculaire et la sagesse des religions, parce que ces dernières inscrivent leurs préconisations dans une vision globale de l’homme et de sa dignité comme de ses faiblesses. 

Morale et mystique

Ce que propose l’Église dans les amours humaines n’est pas dépassé et est plutôt à (re)découvrir. Car il y a là une originalité par rapport aux préceptes de toutes les traditions : c’est de valoriser l’amour fidèle entre les époux comme reflet et effet (certes encore imparfaits) dans la chair non seulement de l’Alliance entre Dieu et les hommes, mais encore de la communion entre les personnes divines au sein de la Trinité sainte, où l’abnégation dans le don total de soi sans s’imposer est inséparable de la liberté dans le bonheur de la réciprocité.

« Une véritable morale se distingue du moralisme en ce qu’elle ne définit pas le mal uniquement à partir de cas particuliers et isolés. »

L’occultation de cette perspective théologique, jugée irréalistement mystique au point d’être répressive dans l’horizon bouché de la sécularisation, ne fait pas disparaître toute morale. Mais comme les règles édictées, qu’elles soient permissives ou non, n’ont pas de fondement anthropologique ou philosophique,il ne reste qu’un moralisme — autrement dit un mot en isme de plus, une idéologie qui assène ses « vérités » prétendument intemporelles et indiscutables bien qu’elles changent avec les générations. Autrefois, c’était : « Il est interdit d’interdire ». Maintenant, c’est : « Haro sur les prédateurs sexuels et leurs complices, fussent-ils passifs ». Le moralisme qui veut boycotter les films de Woody Allen ou de Roman Polanski n’est pas si différent de celui qui exige l’admiration des amours hors-normes et bénit leur imitation : l’un et l’autre s’estiment évidents et n’avoir pas à se justifier. Une véritable morale se distingue du moralisme en ce qu’elle ne définit pas le mal uniquement à partir de cas particuliers et isolés.

Deux mots encore

Le manque de recul et de discernement du moralisme actuel se manifeste quand il jette aussi allègrement l’opprobre sur un Philippe Barbarin que sur un Gabriel Matzneff. Mais ce dont le premier est accusé et qui est contestable n’est pas comparable à ce dont le second persiste à se vanter ! Des chrétiens portés par l’air du temps à la vindicte inquisitoriale ont reproché au cardinal d’avoir failli dans sa mission de pasteur. Mais aucun, semble-t-il, n’a réagi quand le soi-disant illustre écrivain qui se proclame orthodoxe a écrit dans Le Point du 3 mars 2019 que le pape François « réduit le mystère du Christ ressuscité à un socialisme plat comme une crêpe » et ajouté, en se citant fièrement lui-même, que « le Christ, prince des anarchistes, et l’amour, qui est la révolution permanente, seront toujours du côté de l’illégalité. […] Ce sont les bourgeois et les cocus qui ont mis à mort celui qui souriait aux belles courtisanes et soupait à la table des publicains ; ce sont les maris qui ont crucifié le dieu des amants ».


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Ce moralisme donne quelque crédibilité à l’ouvrage d’un historien populaire anglais dont la traduction vient de paraître. Dans Pourquoi nous sommes tous chrétiens (Éditions Saint-Simon), Tom Holland (pas le jeune acteur qui jouait Spiderman dans un film récent, mais un homonyme né en… 1968 !), qui se déclare agnostique, explique que l’Occident n’est pas sorti du christianisme : il n’en reste pas seulement le meilleur (l’égale dignité de tous les êtres humains et la séparation entre le religieux et le profane sans du tout dévaluer celui-ci), mais aussi le moins bon (hérité des empires que la foi a subvertis et ruinés sans pourtant tout en détruire ni se laisser absorber par aucun) — à savoir une propension à régenter autoritairement les cœurs et les corps. Il reste au moralisme, qu’il soit contre ou pour la pédophilie, à renoncer au péché qu’il impute à l’Église. 

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