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Éducation bienveillante : les parents au bord du burn-out ?

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Être un bon parent est aujourd’hui devenu une injonction. Ce phénomène, parfois anxiogène, est d’autant plus culpabilisant pour les parents que c’est un but totalement… subjectif ! Éducation bienveillante, pédagogie positive, communication non violente, méthode Montessori… les intuitions pédagogiques des dernières décennies, mal interprétées, se sont-elles transformées en tyrannie pour les parents ?

Hervé ne veut pas de deuxième enfant, car il « en bave trop. Pas une nuit complète de sommeil depuis trois ans que (mon) fils est né, pas un repas de calme ». Et il n’est pas le seul, les fils de discussion sur le net sont saturés de parents déboussolés, voire au bord de la dépression. Sa compagne ne comprend pas, pour elle c’est normal de « ne pas gronder Dylan », elle « l’aime trop ». Et impossible d’avoir un rendez-vous chez la pédopsychiatre, son répondeur est saturé…

Au secours Françoise (Dolto) et Maria (Montessori) ! Qu’a-t-on fait de vos écrits ? Si le bébé est une personne, comme on l’a découvert il y a 50 ans, il semble aujourd’hui devenu un tyran et ses parents des sujets consentants et complètement déboussolés. La faute à Rousseau, ou plutôt à ses disciples convaincus qu’il ne faut pas brimer ces petites têtes blondes ou brunes ?

En janvier dernier, l’enseigne Kinder a lancé une étude Ipsos sur les relations parents-enfants, en étudiant le temps passé ensemble. Les résultats confirment ce qui ressort sur les réseaux sociaux ou dans les conversations devant les écoles maternelles : 93% des parents interrogés estiment qu’il n’y a pas de plus grand succès dans la vie que d’être un bon parent. Mais près de la moitié se sent stressée, et 54 % culpabilise de manquer de patience vis-à-vis de ses enfants. Faut-il s’en réjouir ? C’est quoi finalement être « bon parent » ? Et surtout, jusqu’où aller pour cela ?

Écouter ses intuitions de parents

L’éducation, qu’elle soit positive, bienveillante ou encore alternative, ne serait-elle pas avant tout un bon filon pour les éditeurs assurés de faire un succès ? Comment s’y retrouver avec tous ces manuels pédagogiques, qui feraient même douter de leurs intuitions les « meilleurs » parents ? Dans les librairies, se côtoient le très bon « cahier pour donner une estime de soi à nos enfants » et d’autres ouvrages plus anxiogènes qu’éclairants. Et encore. La lecture du descriptif du petit cahier peut, elle aussi, freiner toute spontanéité chez un parent : « Psychologue clinicienne et psychothérapeute, Isabelle Filliozat est l’auteur de plusieurs best-sellers. Elle prône une parentalité résolument positive, orientée vers l’éviction de tout ce qui fait peur ou honte à l’enfant. » Comment atteindre un objectif aussi ambitieux sans jamais avoir appris à être parent ? Rien d’évident, surtout si on traîne les blessures non guéries de sa propre enfance…

Lola, maman de trois enfants en primaire, en a eu vite assez « du diktat de l’éducation bienveillante ». Elle a pourtant essayé « de tout bien faire ». A tel point qu’un jour, à force de se retenir de gronder son fils à table, elle se surprit à lui jeter un verre d’eau à la figure avant de fondre en larmes. Aujourd’hui, elle revoit cette scène comme salutaire: « Je n’étais plus moi-même, je voulais correspondre à un modèle. Aujourd’hui je me fie plus à mes intuitions, et si je crie encore, je passe beaucoup plus de bons moments de rigolade avec mes enfants. »

Parents bienveillants, mais pas laxistes

Tout devrait donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes de l’éducation, si tant de bonne volonté n’aboutissait pas parfois à une forme de désastre. Quand Maria Montessori a écrit la pédagogie scientifique, elle n’a pas prôné de laisser les enfants tout expérimenter. Première femme médecin italien, elle a justement développé une grande rigueur dans les apprentissages, avec un adulte qui ne laisse pas l’enfant découvrir, mais lui enseigne à reproduire des gestes bien pensés et calibrés au centimètre pour son développement physique et intellectuel.

Quand à la communication non violente, elle n’exclut pas les règles. « Au contraire », explique Florence, formatrice : « En cas de conflit, pas la peine de négocier : on revient à la règle de départ qui a été décidée ensemble. C’est d’avoir un cadre qui sécurise les enfants, comme le code de la route pour les automobilistes ».

« Entendre dire que le fils de ma voisine n’est pas si mal élevé, juste à l’aise dans ses baskets et que je devrais arrêter d’inhiber le mien,  ça m’exaspère » explique, passablement énervée, Maud, une « maman de la vieille école » comme elle se définit.

« Cadrer son enfant ? Comment faire ? », demande Leïla sur un forum de parents : « il ne mange que quand il envie et est insupportable à table », explique-t-elle. Compatissante, une internaute lui suggère de ne pas le servir de nourriture si il ne demande pas « s’il vous plaît ». Tollé sur le fil de discussion, le mot maltraitance est lâché. « Je trouve ça important de donner des limites », se défend la maman incriminée. « Alors tu auras un enfant limité », lui répond aussitôt une autre mère. Fin du débat ? Pas vraiment, car au-delà du conflit dogmatique, les parents n’en peuvent plus, et si la charge mentale est le bouc émissaire favori , leur malaise d’éducateurs sur le fil du rasoir est un facteur à prendre en compte. Si autrefois l’autoritarisme a fait des dégâts, il semble bien enterré, avec un risque que le bon sens le rejoigne dans sa tombe.

Se refaire confiance

Objectif louable, l’éducation bienveillante nécessite vraiment d’être accompagné, ou d’avoir suffisamment de confiance en soi pour oser prendre une décision éducative sans avoir de remords.  Un défi pour les couples moins de leurs familles ou privés de modèles parentaux, qui finalement  » ont tout à inventer » comme le confie Noëlle, maman de 5 enfants qui a très peu connu sa mère. Ainsi certains jeunes couples, sous le (bon) prétexte d’éducation bienveillante, se laissent mener par le bout du nez par leur petit chéri. A y perdre leur latin, ou plutôt la notion des limites à diner à un enfant. Jusqu’à oublier, par exemple, qu’un enfant de plus d’un an doit dormir la nuit dans sa chambre.

A rebrousse poil de cette infinie recherche de perfection pédagogique, certaines osent être elles-même, et leur coming out fait un bien fou. « C’est décidé, je suis fabuleuse », proclame Hélène Bonhomme sur son blog, mais aussi dans un réjouissant opuscule aux éditions Première Partie. Un extrait au hasard ? « Le perfectionnisme est l’ennemi du progrès », une citation joliment illustrée à afficher sur votre écran d’ordinateur ou votre frigo, parce que vous le valez bien. Autre frondeuse ? Isabelle Laurent qui proclame que « tu es la meilleure mère du monde »  aux éditions Artège, et propose 6 clefs pour retrouver de la confiance. Après avoir connu « un désespoir mêlé de culpabilité de ne pas avoir agi comme il le fallait, jusqu’à douter de sa vocation de maman », l’auteure livre un ouvrage qui redonne la Paix intérieure qui lui fit tant défaut.

Prendre soin de soi

Paradoxe de la mère de famille, c’est quand on n’a pas de temps pour soi qu’il faut prendre du temps pour soi. Il a fallu que Blandine tombe malade pour le comprendre : « c’est mon corps qui a parlé. Mal de dos, migraines, j’en faisais trop. » Il a fallu qu’elle ose prendre une baby-sitter un soir par semaine pour aller à la chorale, et qu’elle accepte que tout ne soit pas fait avec ses règles éducatives. « J’ai réalisé que j’avais inscrit mes enfants à tellement d’activités que j’étais devenue un taxi, et que je n’avais rien comme bons moments juste pour moi dans ma semaine : le monde à l’envers ! »

Diététique ou pas, Sandrine opte le dimanche soir pour « un diner self : les plus jeunes prennent des céréales de petit déjeuner et les grands piochent dans le frigidaire, ça me repose et j’ai le reste de la semaine pour leur équilibre alimentaire ».

Plutôt que de culpabiliser de crier, Paul, papa qui les a en garde alternée, s’offre une sieste le samedi après le déjeuner : « Les enfants sont gardiens de mon sommeil, et non l’inverse ». Culpabilisant de ne pas assez s’occuper de ses enfants, il a tellement multiplié les occupations qu’il a craqué. Aujourd’hui, il reste à leur écoute, mais c’est lui qui pose un cadre ferme : heure de coucher, rangement des chambres, il ne se laisse plus déborder. Ça n’empêche pas les moments de complicité, mais « maintenant les enfants savent quand c’est le moment de faire les fous ou d’obéir ».

Et, pour ceux qui se sentent à bout, épuisés de fatigue émotionnelle, pères ou mères de petits qui n’en peuvent plus des pleurs de bébés , du désordre, du bruit de fond constant et des éviers remplis de petits pots à laver, laissez-vous rejoindre par Hélène Bonhomme : « Oui, j’avais le droit d’être imparfaite, et c’est justement dans cette bienveillance envers moi-même que j’allais pouvoir puiser la force de déléguer, d’oser demander de l’aide, de trouver du temps pour moi ».

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