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Falk Van Gaver : « Le christianisme est riche en alternatives au capitalisme »

Falk van Gaver.
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Falk Van Gaver, journaliste et écrivain, publie ce 1er septembre « Christianisme contre capitalisme » (Le Cerf). Rencontre.

Falk Van Gaver , essayiste, promoteur de l’écologie intégrale, a publié une dizaine d’essais, parmi lesquels Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien, avec l’écrivain Jacques de Guillebon, et L’Écologie selon Jésus-Christ. Dans son dernier ouvrage, Christianisme contre capitalisme : L’économie selon Jésus-Christ, publié aux éditions du Cerf ce 1er septembre. Il y contribue à la réflexion sur l’opposition entre l’enseignement du Nouveau Testament et les logiques d’enrichissement et d’accumulation. L’esprit des Évangiles impose, sans ambiguïté, la sobriété matérielle et la solidarité.

Aleteia : « Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux ! », affirme l’Évangile de Matthieu (Mt 5, 3). Selon vous, cette pauvreté spirituelle doit aussi se traduire en pauvreté matérielle. Pourquoi ?
Falk Van Gaver : C’est comme l’amour. Comme tout. L’amour spirituel doit se traduire en amour matériel, existentiel, charnel, se traduire en actes, en gestes ! Comme le dit saint Jacques, souvent négligé à côté du grand saint Paul, en son épître : « Mes frères, si quelqu’un prétend avoir la foi, sans la mettre en œuvre, à quoi cela sert-il ? Sa foi peut-elle le sauver ? Supposons qu’un frère ou une sœur n’ait pas de quoi s’habiller, ni de quoi manger tous les jours ; si l’un de vous leur dit : “Allez en paix ! Mettez-vous au chaud, et mangez à votre faim !” sans leur donner le nécessaire pour vivre, à quoi cela sert-il ? Ainsi donc, la foi, si elle n’est pas mise en œuvre, est bel et bien morte. En revanche, on va dire : « Toi, tu as la foi ; moi, j’ai les œuvres. Montre-moi donc ta foi sans les œuvres ; moi, c’est par mes œuvres que je te montrerai la foi. (…) Ainsi, comme le corps privé de souffle est mort, de même la foi sans les œuvres est morte. » (2 Jacques 14-18. 26)

Souvenons-nous encore de l’épisode du jeune homme riche : « Jésus lui répondit : “Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi.” À ces mots, le jeune homme s’en alla tout triste, car il avait de grands biens ». (Matthieu 19, 21-22). Bien sûr, il ne s’agit pas tous de partir, quasi nus, sur les chemins comme les premiers franciscains, mais d’aller concrètement, tout en répondant aux vrais besoins des siens si on a charge de famille par exemple, vers la pauvreté spirituelle par la pauvreté matérielle, c’est-à-dire par la simplicité volontaire, par la décroissance matérielle individuelle, familiale, mais aussi collective, sociale… — condition de la croissance spirituelle.

Vous rappelez que selon le Christ, on ne peut « servir Dieu et Mammon » (Matthieu 6, 24 ; Luc 16, 13). De même, pour Jean, « l’arrogance de l’argent ne procède pas du Père, elle procède du monde » et Paul estime que « la racine de tous les maux est la soif de l’argent » (1 Timothée 6, 10). S’agit-il vraiment d’une condamnation de l’argent ou de l’avidité comme forme d’idolâtrie ?
Les deux mon capitaine ! Bien sûr, « l’argent est un bon serviteur et un mauvais maître », mais trop souvent le serviteur devient le maître, arrogant ou insidieux. Chacun de nous a pu l’observer en soi ou autour de soi, pas besoin d’aller loin — comme dans certaines communautés religieuses où malheureusement le souci d’économie tourne à l’avarice ou l’obligation de mendicité à l’obsession… On connait ces jeunes idéalistes, chrétiens ou non, en croisade contre le carriérisme, qui font des années de bénévolat, d’humanitaire, etc., qui refusent tout plan de carrière, puis un jour, ils fondent une famille, prennent un « vrai » métier, et se font rattraper par la servitude de l’argent — sans être avare, avide ou idolâtre, mais par facilité, confort, conformisme… Pas besoin d’être riche pour servir Mammon !

Mais au-delà du précepte spirituel et moral, il y a dans l’Évangile une nette condamnation du système de l’argent, de l’argent comme système économique, social, politique, que l’on retrouve chez les Pères de l’Église, qu’ils soient Grecs ou Latins — à ce sujet, il faut absolument lire les recueils patristiques thématiques parus chez Migne : Riches et pauvres dans l’Église ancienne notamment.

En juin 2015, le pape François publiait sa seconde encyclique, Laudato si’ adressée à l’Église, à « toutes les personnes de bonne volonté », ainsi qu’« à chaque personne qui habite cette planète ». Ce texte prend, notamment, parti en faveur de l’écologie intégrale, que vous définissez comme « une écologie complète, une écologie à la fois humaine et naturelle, temporelle et spirituelle ». En quoi cette conversion de l’Église à l’écologie était-elle nécessaire ?
Pour ce qui est de l’évolution et de la « conversion écologique » (selon les mots de Jean Paul II) récente de l’Église, je conseille le livre de mon ami dominicain Thomas Michelet (Les papes et l’écologie : De Vatican II à laudato Si’). Si l’Église est plutôt technophile, progressiste et développementaliste comme tout le monde, ou presque, dans l’après-guerre, elle intègre progressivement à partir des années soixante la conscience écologique — conscientisation progressive sur un demi-siècle prudemment traduite dans la doctrine sociale de l’Église jusqu’à ce que « l’écologie intégrale » intègre le magistère de l’Église avec François. Comme sur la question sociale au XIXe siècle, l’Église n’a pas été particulièrement en avance sur la question écologique au XXe siècle — je parle de l’Église institutionnelle, officielle, du sommet de la hiérarchie, de « Rome », du « Vatican », de la papauté, de la curie, du collège des cardinaux, etc., pas des initiatives de terrains, ni des intellectuels, théologiens, activistes, etc. Mais elle n’a pas été particulièrement en retard non plus — surtout si l’on compare à d’autres méga-institutions comme les États, l’ONU, etc.

Disons que l’Église a été bousculée aussi par la critique écologique externe comme interne. Je pense au fameux article, souvent cité mais rarement lu, de l’historien Lynn White Jr, « Les racines historiques de notre crise écologique », paru en 1967 dans la revue américaine Science, et la vigoureuse, mais salutaire et féconde, controverse qui a suivi sur des décennies. L’Église l’a intégré, ce qui donne l’écologie intégrale qui est une écologie intégrée, c’est-à-dire humaine, environnementale, sociale, économique, politique, mais aussi spirituelle et même liturgique.

Le marxisme-léninisme a échoué dans sa tentative de remplacer le capitalisme. De plus, le « socialisme réellement existant » n’a pas brillé sur le plan écologique. Le capitalisme n’est-il, finalement, pas le pire des systèmes économiques possibles à l’exception de tous les autres ? Que préconisez-vous comme modèle de substitution ?
Le risque du modèle unique ou monolithique est d’être encore pire que le modèle à remplacer — on l’a vu avec le marxisme-léninisme. Mais le « socialisme réellement existant », à défaut d’avoir été le socialisme réalisé, loin s’en faut. Il a finalement duré bien moins de temps et sur bien moins d’espace que le capitalisme ou le libéralisme réellement existant et en constante réalisation, hélas. Il a aussi causé beaucoup moins de dégâts humains et écologiques que son frère ennemi mondialisé. Si l’on comparait le Livre noir du capitalisme à celui du communisme, je ne suis pas sûr que cela redorerait le blason du seul champion en lice aujourd’hui… Et quand on voit la Chine, encore officiellement communiste, on peut se demander si le soi-disant socialisme d’État n’a pas plutôt été un capitalisme d’État. Comme ont le dit et le redit depuis le début ou presque du soviétisme (qui n’a jamais eu de soviétique que le nom — on sait la brève durée du principe « toute le pouvoir aux soviets » sous la dictature bolchévique) — dès la NEP si ce n’est dès Kronstadt — nombre de socialistes libertaires, communistes anti-autoritaires, anarchistes, situationnistes et autres « gauchistes », mais aussi personnalistes, écologistes, non-conformistes, etc. C’est d’ailleurs dans cette tradition, ou plutôt ces traditions, qu’il convient de fouiller pour trouver des alternatives possibles au(x) capitalisme(s) : écologisme(s) notamment.

Et le christianisme est riche en alternatives concrètes au capitalisme, à la fois théoriques et pratiques. Je pense notamment à la théologie de la libération mais surtout à son enracinement dans les communautés ecclésiales et sociales de base.

La publication de votre livre survient dans des circonstances personnelles particulières. Entre la remise du manuscrit et l’arrivée de l’ouvrage chez les libraires, vous avez perdu la foi. Cela ne vous place-t-il pas dans une position « schizophrène » pour en faire la promotion ?
Effectivement, j’ai perdu la foi, mais cela ne change rien aux « vérités de vie » que peut proposer le christianisme pour les croyants et les autres, et n’abroge pas la validité et la pertinence des observations que j’ai développées depuis une douzaine d’année dans mes écrits chrétiens — sur l’écologie intégrale ou encore l’« anarchisme chrétien ». Si mon dernier livre chrétien, en quelque sorte est sous-titré L’économie selon Jésus-Christ, c’est qu’il est comme la suite et fin de mon livre L’écologie selon Jésus-Christ (et des précédents). S’il clôt pour moi un cycle, il ouvre aussi des pistes !

Comme toute chose, la doctrine de l’Église est changeante, et plus précisément évolutive : en témoigne « l’écologie intégrale », terme que je crois avoir été le premier (en tout cas en langue française) à employer publiquement en chrétien, et en tant que chrétien, dans mes articles et conférences, il y a dix ans et davantage, et qui est devenu doctrine officielle de l’Église. Je ne prétends bien sûr pas avoir influencé le Pape, ni directement ni indirectement, mais cela montre que l’idée était dans l’air du temps et que l’Église n’est pas étrangère au temps qu’il fait — heureusement en notre temps de dérèglement climatique !

Mais ce qui compte aujourd’hui, c’est que l’Église catholique, première institution religieuse du monde par le nombre de baptisés, et plus largement les confessions chrétiennes ou le « christianisme », première confession religieuse mondiale par le nombre de fidèles, aient intégré et intègrent toujours davantage le paradigme écologique — en le motivant et le modulant et en l’enrichissant dans leurs propres traditions.

Journaliste Aleteia
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