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Le bonheur de l’âme est un festin de miettes

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"Le Prêche aux oiseaux" de saint François d'Assise, de Giotto.

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Jean-François Thomas, sj - publié le 04/04/25
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L’âme heureuse est comme un moineau insatiable, un chiot inutile ou un pauvre invisible, aux aguets pour ne pas perdre les miettes de joie qui passent, petites souris du Bon Dieu.

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Les passereaux, constamment en quête de nourriture, font place nette lorsqu’ils se posent quelque part, ne négligeant aucune miette presque invisible à l’œil nu. Ils sont durs à la tâche et ne ménagent pas leur force car il en va de leur survie. Ils doivent en effet ingurgiter au moins l’équivalent de leur poids chaque jour, d’où cette recherche frénétique qui ne connaît guère de repos. Notre Seigneur a parlé de ces petits oiseaux que nous regardons souvent, au moins pour les moineaux, comme tous semblables entre eux, insignifiants. Lorsqu’Il annonce à ses apôtres les dangers de leur future mission, Il leur recommande de ne pas craindre la mort corporelle : "Deux passereaux ne se vendent-ils pas un as ? Cependant pas un d’eux ne peut tomber sur la terre sans votre Père. Les cheveux mêmes de votre tête sont tous comptés. Ainsi ne craignez point : vous valez plus qu’un grand nombre de passereaux" (Mt 10, 29-31 ; Lc 12, 6-7). 

Le moineau, un bel exemple d’humilité

Ces volatiles boulimiques tiennent donc, comme tout être et toute chose créés, une place dans le Cœur de Dieu. Le moineau, par sa petitesse, par sa quête industrieuse, par son entêtement et sa patience, est un bel exemple d’humilité. Il passe inaperçu, ne brille pas par son plumage ou son chant harmonieux. Il est passe-partout, aussi gris que la muraille, aussi marron que les feuilles desséchées d’automne. Le moineau est aussi un instrument de purification des lépreux dans le rite que précise le Livre du Lévitique : deux passereaux doivent être offerts avec du bois de cèdre, de l’écarlate et de l’hysope ; l’un est sacrifié et l’autre est trempé vivant dans le sang du premier mêlé aux ingrédients cités avant d’asperger par sept fois le lépreux et d’être libéré "pour qu’il s’envole dans la campagne" (14, 7). 

Le moineau, léger, rapide, signe d’humilité et de purification, attentif au moindre relief de festin, vous regarde avec la tête penchée sur le côté lorsqu’il vous voit manger ce qu’il désire. Il a faim de toutes les miettes, y compris celles de la Parole de Dieu, comme il le prouva, avec tous ses confrères volatiles, lorsqu’il  écouta le sermon de saint François : "Comme le bienheureux François allait vers Bevagna, il prêchait à de nombreux oiseaux ; et les oiseaux exultant tendaient le cou, étendaient les ailes, ouvraient le bec et touchaient sa tunique ; et tout cela en voyant ses camarades l'attendre sur la route"(Saint Bonaventure, Légende Majeure 12, 3). Ce miracle est relaté pour souligner combien la prédication du saint s’adressait aux plus petits, aux pauvres, aux sans parure, aux "sans dents". Celui qui picore sans se lasser finit toujours par absorber la substantifique moëlle du Verbe divin. Le moineau est inséparable des miettes qu’il engloutit avec voracité, quitte à se chamailler avec ses congénères. C’est au plus rapide que revient le festin car, de plus, il existe d’autres concurrents.

Les petits chiens inutiles

Une païenne, donnée en modèle par Notre Seigneur à cause de sa foi et de sa confiance, une Chananéenne, emploie la comparaison des petits chiens qui mangent les menus restes tombant de la table du repas pour justifier son entêtement à obtenir la guérison de sa fille alors qu’elle n’est point bénéficiaire de la Loi de Moïse. Le Christ la met à l’épreuve en commençant par la repousser : "Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. […] Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens" (Mt 15, 24-26). Ce à quoi la femme répond admirablement et humblement : "C’est vrai, Seigneur ; mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres" (15, 27). 

Notre âme est comme un moineau insatiable, un chiot pataud et gourmand : elle quémande, elle languit après la nourriture qui vient du Maître.

Elle s’humilie encore davantage en ne se comparant pas directement à ces animaux domestiques fidèles et en parlant de "petits" chiens, ceux qui ne sont guère utiles pour la garde des troupeaux ou les meutes de chasse. Elle prend sa place au plus bas de l’échelle et n’espère que des miettes, rien d’autre. Par cet abandon, elle fait fléchir Dieu et obtient de Jésus, fils de David, ce qu’elle désire, exactement comme un chien affectueux vous regarde lorsqu’il souhaite obtenir ce qu’il veut, sachant que son maître finira par craquer. Comment résister à tant de constance et de simplicité !

Le pauvre invisible

Et puis, de nouveau, nous retrouvons les miettes, et les chiens, dans la parabole de Lazare et du riche : "Il y avait aussi un mendiant, nommé Lazare, lequel était couché à sa porte (du riche), couvert d’ulcères, désirant se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche, et personne ne lui en donnait ; mais les chiens venaient et léchaient ses ulcères" (Lc 16, 20-21). Ce pauvre n’a pas accès aux mets de choix, symboles de l’Alliance entre Dieu et son peuple élu. Il se contenterait des miettes, mais ceux qui sont en possession de cette Révélation ne s’en soucient pas. Seuls les chiens, images des prédicateurs de l’Évangile, soignent sa misère en léchant ses plaies lorsque leur parole transmet la justice et la miséricorde du Christ. Lazare souhaite être rassasié, avoir l’estomac rempli et il pressent que même de simples miettes peuvent combler sa faim tenace. Il ne réclame rien d’autre, mais sa voix n’est pas entendue. Le riche ne le chasse pas de l’entrée de sa maison, il ne le maltraite pas : il l’ignore et le néglige et cette omission sera sa condamnation éternelle. Le pauvre est aussi invisible aux yeux du nanti que le moineau ne l’est à notre regard qui ne daigne pas s’arrêter à ce qui est minuscule et sans valeur.

Aux aguets pour ne rien perdre

Le talentueux et émouvant dessinateur Jacques Faizant dit un jour que "le bonheur est un festin de miettes". En effet, il faut grapiller pour saisir les petites joies qui passent, être constamment aux aguets pour ne rien perdre. Ne rien perdre, ne rien gâcher : lorsque le Christ multiplie les pains et les poissons, Il demande à chaque fois à ses disciples de rassembler dans des corbeilles tout ce qui n’a pas été consommé. Tel est l’art d’accommoder les restes, un art que nos grands-mères surent cultiver car transmis de génération en génération. Nos aïeux appréciaient le prix des miettes, et ceci pas seulement lors des privations de guerre et des famines. Il suffit d’ailleurs d’une miette pour que tout un monde surgisse soudain, du plus lointain passé, dans notre esprit et dans notre âme. Telle est la célèbre expérience de Marcel Proust, pourtant peu religieux : "Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause" (À la recherche du temps perdu. Du côté de chez Swann).

Notre âme est comme un moineau insatiable, un chiot pataud et gourmand : elle quémande, elle languit après la nourriture qui vient du Maître. Bien souvent, parce que nous rêvons de perfection instantanée et d’exploits spirituels, nous souhaiterions manger à larges bouchées, attablés devant des mets compliqués. Il est plus sage cependant de se contenter des miettes, petites souris du Bon Dieu. Point de risque ainsi de venir obèses intérieurement, de nous gonfler de satisfaction et de vanité : nous ne cessons d’être des passereaux émerveillés par le chant de Dieu dans notre vie.

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