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“Apocalypse, hier et demain”, la fin du monde a-t-elle encore quelque chose à nous dire ?

Beatus de Saint-Sever Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse Gascogne (Saint-Sever), 3e quart du XIe siècle (avant 1072) Manuscrit peint sur parchemin

Beatus de Saint-Sever Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse Gascogne (Saint-Sever), 3e quart du XIe siècle (avant 1072) Manuscrit peint sur parchemin

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Pierre Téqui - publié le 27/03/25
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Une exposition magistrale à la Bibliothèque nationale de France, “Apocalypse, hier et demain”, interroge notre fascination pour la catastrophe. Mais ces images anciennes, surgies de siècles lointains, nous parlent-elles encore de notre besoin d’espérance ?

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Qu’est-ce que l’Apocalypse ? Une grande explosion ? Un film catastrophe ? Une vision d’épouvante ? À l’heure où les secousses géopolitiques, les conflits armés et les angoisses climatiques saturent notre quotidien, l’imaginaire du désastre semble partout. Images d’ouragans, feux ravageurs, paysages éventrés par la guerre : ces visions de fin surgissent d’elles-mêmes, s’imposent à nous sans effort. L’Apocalypse serait-elle donc cela — une déflagration totale, à l’image de celle qui embrase l’affiche de la remarquable exposition que la Bibliothèque nationale de France consacre, jusqu’au 8 juin 2025, au plus célèbre des textes prophétiques : l’Apocalypse selon saint Jean ?

L’Apocalypse au fil des siècles

Son intitulé, Apocalypse. Hier et demain, donne le ton : il ne s’agit pas seulement de revisiter un sommet de la littérature biblique, mais d’en interroger la résonance dans un monde contemporain saturé de récits de fin — et peut-être en quête d’un commencement. Et la réussite est là. L’exposition, construite en trois temps (Le Livre de la Révélation, Le Temps des catastrophes, Le Jour d’après), évite le piège du spectaculaire ou du sensationnel. Elle n’exhibe pas l’horreur mais explore un imaginaire spirituel, politique et artistique qui traverse les siècles et, surtout, change en fonction des siècles. C’est le pari réussi de ce parcours, qui conjugue avec subtilité l’histoire des représentations, la théologie et l’art contemporain.

Passé le seuil de l’exposition, une vaste salle nous introduit au Livre de la Révélation. Chaque section y déploie les visions que Jean reçut l’ordre d’écrire : autant de scènes saisissantes, peuplées de figures prodigieuses. Le visiteur chemine ainsi au fil des apparitions : d’abord, la vision inaugurale — le Fils de l’Homme au milieu des sept chandeliers d’or —, puis Dieu, assis sur son trône, entouré des vingt-quatre Vieillards et des quatre Vivants, chantant sans fin sa sainteté. Le récit progresse : vient le livre scellé, que seul l’Agneau peut ouvrir. Chaque sceau brisé libère une image plus troublante que la précédente : les quatre cavaliers, le tremblement de terre, les sept trompettes qui résonnent comme des avertissements. Le texte devient plus dense, presque énigmatique : le combat contre le dragon, les deux bêtes, les sept coupes de la colère, la chute de Babylone. Et soudain, dans ce tumulte d’images, une promesse affleure : celle du Jugement dernier, et, au-delà de toute angoisse, celle de la Jérusalem nouvelle.

Apocalypse de Saint-Victor. Ouverture du sixième sceau. Normandie, 1er quart du XIIIe siècle
Apocalypse de Saint-Victor. Ouverture du sixième sceau. Normandie, 1er quart du XIIIe siècle

Un texte d’attente et de promesse

Ces visions, nous les découvrons à travers des œuvres au nom presque mystérieux : le Beatus d’Arroyo, le Beatus de Saint-Sever… Leurs enluminures semblent agir comme des cartes mentales, comme si elles furent conçues pour aider les moines à graver dans leur mémoire les scènes des fins dernières. Ces images étaient moins des ornements que des outils de contemplation. Le parcours offre aussi la chance rare d’approcher plusieurs fragments de la monumentale tenture de l’Apocalypse, conservée au trésor de la cathédrale Saint-Maurice d’Angers : un chef-d’œuvre de l’art médiéval français, récit prophétique tissé dans la laine et le temps. Mais ces images anciennes, surgies de siècles lointains, nous parlent-elles encore ? Viennent-elles nourrir notre foi ? Interrogent-elles nos imaginaires saturés d’effroi et de fin du monde ? Car pour nous, croyants catholiques et lecteurs d’Aleteia, l’Apocalypse ne se réduit pas à un récit de catastrophes. Elle demeure un texte d’attente et de promesse — vertigineuse, mystérieuse, brûlante d’espérance. Une révélation, au sens propre, qui dessille le regard.

Beatus d’Arroyo Chute de Babylone Région de Burgos (Espagne), vers 1220-1235
Beatus d’Arroyo Chute de Babylone Région de Burgos (Espagne), vers 1220-1235

Des lecteurs viendront peut-être me contredire (et je les y invite car les opinions contraires m’intéressent) mais pour ma part, je me suis senti étrangement éloigné de ces images pourtant façonnées et transmises par nos pères dans la foi. Il y a, dans l’héritage apocalyptique du Moyen Âge, une étrangeté irréductible — celle des faux prophètes de l’an mil, des visions hallucinées, des créatures hybrides, des figures codées qu’il faut décrypter comme autant de signes. Plongé dans ces images du passé, on mesure la distance qui nous en sépare.

Ces signes qui nous parlent

Qui, aujourd’hui, comprend encore les sibylles peintes dans la Sixtine ? Qui lit ces "textes sibyllins" qui circulèrent dans l’Europe chrétienne comme autant d’échos païens à la prophétie biblique ? À part les médiévistes, qui se soucie de Joachim de Flore et de sa vision de l’histoire ? Qui nourrit sa prière des Révélations de Catherine de Sienne ou des visions inspirées d’Hildegarde de Bingen ? Trouve-t-on encore, au cœur de la pastorale catholique contemporaine, la pratique consistant à identifier les figures de l’autre à des bêtes, dragons ou prostituées afin de mieux interpréter les monstres symboliques du Livre de la Révélation et vouer l’époque aux gémonies ? Est-il encore commun de croiser ces clercs savants qui s’abîmaient dans les arcanes de la numérologie biblique, scrutant les nombres comme autant de clés cachées, soucieux d’enfermer l’espérance dans un calendrier de signes et de siècles ?

Et ne serait-il pas singulier, presque déroutant, d’entendre aujourd’hui, un dimanche depuis l’ambon, un prêtre nous parler d’une femme enceinte, couronnée d’étoiles, vêtue de soleil et pourchassée par un dragon à sept têtes ? D’un Agneau debout sur la montagne de Sion, d’Armageddon, de coupes de colère divine et de la chute d’une ville nommée, non sans mystère, Babylone ? À l’écoute de la voix du voyant de Patmos, dans son isolement insulaire, je veux scruter le ciel non pour y lire le désastre ou un brouillard d’énigmes mais pour y entrevoir une révélation. Derrière la puissance visuelle de l’Apocalypse se joue une histoire du monde.

Retable du Jugement dernier [panneau central]. École flamande, Pays-Bas du sud, fin du XVe siècle Peinture à l’huile sur bois transposée sur toile.
Retable du Jugement dernier [panneau central]. École flamande, Pays-Bas du sud, fin du XVe siècle Peinture à l’huile sur bois transposée sur toile. Musée des Arts décoratifs, Paris

Deux formes de fin du monde

Quel dommage que l’exposition L’Âge atomique — consacrée aux imaginaires de la catastrophe nucléaire — ait déjà fermé ses portes au Musée d’Art moderne de Paris. On y sondait les traces profondes laissées par la menace atomique dans la création moderne et contemporaine, à travers les traumatismes d’Hiroshima, de Nagasaki, de Tchernobyl ou de Fukushima. Tableaux, installations, films, archives scientifiques ou militaires composaient un ensemble saisissant, révélant la fascination ambivalente exercée par l’atome — promesse de progrès, de maîtrise, de lumière, mais aussi source de destruction, de ruine, d’effacement. Les œuvres rassemblées, souvent marquées par l’esthétique du vide, du fragment, de la désintégration, dressaient un récit critique et désenchanté du XXe siècle technologique, hanté par la possibilité de sa propre disparition.

En contrepoint, ce que montre admirablement l’exposition de la BnF c’est que l’Apocalypse n’est jamais uniquement un texte de destruction. Elle est aussi promesse, appel, relèvement. Ce que souligne en creux le dialogue entre ces deux expositions, c’est l’écart — et parfois la proximité — entre deux formes de fin du monde : l’une enracinée dans une tradition biblique, l’autre dans la mémoire historique et politique du XXe siècle. L’une porteuse d’un espoir, malgré la violence des visions ; l’autre souvent désespérée, voire muette, devant la possibilité d’une annihilation totale. Si l’Apocalypse selon saint Jean se clôt sur la Jérusalem céleste, L’Âge atomique laissait le visiteur suspendu dans une modernité sans transcendance, où l’horizon s’est effondré.

Non pas la fin, mais le passage

L’Agneau immolé qui siège sur le trône ; la Jérusalem nouvelle qui descend du ciel ; les larmes essuyées, la mer disparue… Le dernier livre de la Bible est aussi un livre de consolation. Une parole de veilleur dans la nuit, qui murmure : "Voici que je fais toutes choses nouvelles." À la BnF, le parcours s’achève sur une tapisserie contemporaine d’Otobong Nkanga. Il y est question de fractures et de guérisons, de perte et de transmission. Et l’on se dit, en sortant, que c’est peut-être cela, l’Apocalypse : non pas la fin, mais le passage. Non pas l’écrasement, mais la traversée.

Otobong Nkanga, Unearthed – Midnight [Révélé – Minuit], 2021
Otobong Nkanga, Unearthed – Midnight [Révélé – Minuit], 2021

Pratique :

Apocalypse, hier et demain, Bibliothèque nationale de France, 4 février-8 juin 2025
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