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Le legs de Dominique Ponnau

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Dominique Ponnau, historien de l'art et ancien chroniqueur à Aleteia, est mort le 7 avril 2024.

Jean Duchesne - publié le 16/04/24

Catholique aussi sensible que serein, l’historien de l’art Dominique Ponnau a montré que le monde a besoin de beauté et que la foi incite à la chercher sans désespérer. L’essayiste Jean Duchesne salue la mémoire et l’œuvre d’un héritier qui se fit transmetteur.

Dominique Ponnau, ancien conservateur du patrimoine et directeur de l’École du Louvre qui a achevé son parcours terrestre le 7 avril dernier, demeure pour ceux qui l’ont croisé (ou simplement lu) une source d’inspiration et un motif d’action de grâce. Il a sans doute changé ou (plus exactement) approfondi et renouvelé la perception que l’on peut avoir de la culture qui fait partie du “propre de l’homme”, en faisant sentir à quel point les arts et la foi en sont constitutifs, s’articulent entre eux de façon indissociable et s’enrichissent mutuellement. 

Cheminement vers la quête du beau

L’itinéraire de Dominique Ponnau est au départ assez caractéristique des générations grandies en France dans la seconde moitié du XXe siècle : né Breton et donc catholique, il passe peu à peu de la foi de son enfance à une incroyance de jeune adulte, en transitant à l’adolescence par l’agnosticisme. Mais il revient au doute, avant d’accéder dans sa maturité à la conviction émerveillée que, dans la tradition (au sens le plus large du terme : ce qui est transmis, y compris par et dans la foi), nous est offert et ouvert infiniment plus qu’on ne peut s’approprier et même désirer. 

Il n’a évoqué qu’en passant ce cheminement personnel, sans se raconter complaisamment ni s’exhiber en modèle, et sans laborieuse apologétique. Mais le témoignage était inhérent à son métier d’avocat du beau auprès de ses contemporains. Car il avait pris conscience que la Croix du christianisme a irréversiblement révolutionné l’esthétique. Ses compétences en histoire de l’art, l’acuité de son regard et la justesse passionnée de son verbe ont confirmé là, sans doute sans le chercher, une intuition majeure de Hans Urs von Balthasar, lancée dans le premier tome de La Gloire et la Croix (paru en français en 1965) : la pensée chrétienne ne peut se contenter du vrai et du bon ; son objet est aussi le troisième transcendantal : le beau.

Une esthétique sans facilités

Dominique Ponnau ne se prétendait certes pas théologien. Il est remarquable que la foi qui transparaît sans ostentation à travers tout ce qu’il a écrit n’est pas simplement une adhésion intellectuelle au dogme, justifiant une morale aussi bien personnelle que collective et sociale, tout cela restant à entretenir impavidement dans la pratique religieuse. Car si est a priori accepté en confiance tout ce qu’enseigne et demande l’Église, c’est parce que, loin d’enfermer dans quelque conformisme, tout cela aiguise chez ses fidèles (et aussi chez les autres, même s’ils l’ignorent) ce que l’on peut appeler la sensibilité.

Il faut s’entendre sur ce dernier mot. Il ne s’agit pas de la sentimentalité qui cède à des charmes superficiels et aisément consommables, ni du sentimentalisme indifférent à la rationalité critique, ni de la sensiblerie où des vagues d’émotion plus ou moins contagieuse engloutissent dans d’éphémères et vaines exaltations ou désolations. Rien à voir non plus avec le culte de la beauté formelle et réputée autosuffisante que promeuvent les théories de “l’art pour l’art” au XIXe siècle (de Théophile Gautier à Oscar Wilde), ni d’ailleurs avec leur symétrique du “réalisme socialiste” (qui, avec John Ruskin et William Morris en Angleterre, n’a pas attendu le communisme soviétique ou maoïste).

Le verbe au service de paradoxes

Dominique Ponnau a donc montré que l’art, pour autant qu’il n’évite pas moins le divertissement que l’utilitarisme, donne accès à l’autrement insaisissable et parfois inconfortable vérité de la condition et de la vocation humaines. Et ce, à travers des paradoxes — voire des scandales — où l’esprit lumineux infuse la matière opaque, où la mémoire féconde l’expérience immédiate, où les pleurs peuvent être aussi bien de joie et de plénitude que de souffrance et de perte, et où l’abandon devient épanouissement.

Cet “œcuménisme” artistique était puisé dans un certain classicisme, avec sa source toujours vive dans les Antiquités grecque et romaine.

Les analyses et commentaires du conservateur du patrimoine n’ont pas porté que sur ce que l’on peut voir dans les musées et en images dans des livres ou sur Internet. Ils ont aussi invité non seulement à déchiffrer des réussites connues (et méconnues) en peinture, en sculpture, en architecture et dans des sites naturels, mais encore à écouter des chefs-d’œuvre de la musique et même, d’une oreille attentive jusque dans le silence, de la littérature, spécialement poétique. Tout cela grâce à des dons d’écriture peut-être plus exceptionnels encore que ceux de la sensibilité, sans affectation ni effort, comme si les mots n’avaient pas eu besoin d’être racolés, mais s’avéraient disponibles dans le souvenir de lectures décisives rendant déjà familiers les ressentis les plus puissants.

Légataire et donateur

Cet “œcuménisme” artistique était puisé dans un certain classicisme, avec sa source toujours vive dans les Antiquités grecque et romaine. Mais il intégrait le judaïsme à la fois biblique et vécu jusque dans les tourments du XXe siècle. Et cela sans du tout mépriser ni idéaliser le Moyen Âge. Sans non plus ignorer la Modernité ni les recherches contemporaines, comme l’attestent des dialogues avec des artistes et créateurs rencontrés. À quoi s’ajoutait une conscience vive et sans complexe de l’identité française et d’appartenance à l’Europe, découverte tout jeune en Italie, mais aussi en Pologne alors sous le joug communiste.

Héritier de traditions, Dominique Ponnau en a relayé la dynamique en se faisant donateur et transmetteur. Absorbé par les missions qui lui ont été confiées, il s’est longtemps exprimé dans l’action “culturelle”, par des conférences, des interventions à des colloques et des contributions à des ouvrages collectifs, avant de se laisser convaincre de rédiger et publier des livres entiers. Jusqu’à La Beauté pour sacerdoce (Presses de la Renaissance, 2004), qui est en un sens comme son Credo, il n’avait signé seul qu’un Caravage, une lecture (Cerf, 2008), où il révélait la profondeur de la foi que ne cachent pas les provocations du “peintre maudit”.

Toujours d’actualité

Ont suivi Célébration de la gratitude (Presses de la Renaissance, 2008), Labours sur la mer : Questions sur notre héritage culturel et spirituel (Parole et Silence, 2010), L’Écarlate et la Blancheur : Plaidoyer pour l’espérance en des temps incertains (Salvator, 2011). Ensuite, France, réponds à ma triste querelle (Salvator, 2016) a repris l’appel de Joachim du Bellay en invitant à une “renaissance” véritable dans la quête du beau que blesse la médiocrité et qui ne craint pas d’affronter le tragique.

Les deux derniers livres de Dominique Ponnau : Jean-Baptiste, la gloire de l’effacement (Salvator, 2015) et Saint Joseph ou la Vérité du songe (Artège, 2018), présentent deux personnages à la fois essentiels et modestes, dont on peut se risquer à le rapprocher. Tout cela demeure éminemment lisible et décidément recommandable, parce qu’indépendant de toute affaire ou polémique médiatisée et d’une actualité qui est celle des défis lancés par l’Évangile et perpétuellement renouvelés par tout ce qui ne cesse de défigurer et enlaidir le monde.

Tags:
ArtsBeauté
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