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Le livre de Job, une « pierre obscure et sombre » 

Job raillé par sa femme par Georges de La Tour

Wikimedia Commons

"Job raillé par sa femme", de Georges de La Tour. Réalisé vers 1630, Épinal, Musée départemental d'art ancien et contemporain.

Luc de Bellescize - publié le 08/02/24

Le père Luc de Bellescize médite l’épreuve de Job. Qui n’a pas connu, de près ou de loin, la même souffrance, quand tout va bien, puis que tout va mal, même en restant fidèle ? Dans le silence de la nuit obscure, Job est ébranlé, mais il sait qu’à la fin il verra Dieu.

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À l’Hôpital de la Charité, à Séville, se trouve un tableau de Valdès Léal, l’un des grands peintres baroques de l’école andalouse, fin XVIIe. Le baroque est l’art du mouvement, du passage, de la chair, de l’instant. Dans la tradition des « vanités », Valdès Léal représente des charognes distinguées, des prélats, des papes, des grands de ce monde déjà décomposés dans la profondeur des tombeaux. Sic transit gloria mundi. « Ainsi passe la gloire du monde. » « Vanité des vanités, tout est vanité », dit le livre de l’Ecclésiaste (1, 2).

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« Finis Gloriae Mundi » par Juan de Valdes Leal à l’église de l’hôpital de la Caridad Séville Espagne.

Au-dessus du tableau, la main du Christ tient la balance qui pèse les âmes, au plus juste. D’un côté les animaux immondes qui représentent les péchés, de l’autre les objets de piété, qui symbolisent les vertus. Il est inscrit « Nimas », « Nimenos » ce qui signifie : « Pas plus, pas moins. » Le Seigneur pèse le poids des âmes et juge avec justice. Dieu seul demeure quand tout passe. « Tant vaut l’homme devant Dieu et rien de plus », disait saint François d’Assise. 

L’insolence du bonheur

Nos jours filent comme des étoiles filantes. « Ils s’achèvent faute de fil », dit Job. « Souviens-toi, Seigneur, ma vie n’est qu’un souffle. » La prière des psaumes évoque cette fragilité de notre condition humaine que le mercredi des cendres nous remettra en mémoire, car nous avons sans doute trop perdu cette « mémoire » de la mort : « L’homme n’est qu’un souffle, les fils des hommes, un mensonge : sur un plateau de balance, tous ensemble, ils seraient moins qu’un souffle » (Ps 62). Les Cowboys fringants, si connus au Canada, chantaient dans une chanson belle et nostalgique : 

Mais au bout du ch’min, dis-moi c’qui va rester
De notre p’tit passage dans ce monde effréné
Après avoir existé pour gagner du temps
On s’dira que l’on était finalement
Que des étoiles filantes.

Job a tout. Sécurité, biens, opulence. Il ignore sans doute, comme tout homme riche bardé de protections, qu’il n’est qu’une étoile filante. Dans la vieille tradition biblique qui considère la richesse matérielle comme une bénédiction du Ciel, et qui demeure pour une part chez nos frères juifs libéraux — pensez au film La Vérité si j’mens — ou dans la culture protestante anglo-saxonne, il apparaît comme un homme récompensé pour la droiture de sa foi. La famille de Job, c’est une couverture de Point de Vue : les châteaux refaits, les enfants magnifiques, l’insolence du bonheur. C’est pourtant là, sur ce tableau parfait dans le meilleur des mondes, que se joue le drame. Le livre s’ouvre sur le conseil du Seigneur avec ses anges. L’ange mauvais se glisse parmi eux comme un serpent. « As-tu vu mon serviteur Job ? dit le Seigneur. Il n’a pas son pareil parmi les fils d’Israël. » Redoutable parole… Dieu semble attirer sur lui l’œil du Diable. « Évidemment ! répond le Démon. Tout lui réussit ! » C’est vrai que, parfois, on entend de quelqu’un qu’il est vraiment « merveilleux, bien dans ses pompes, solaire et charismatique ». Mais c’est facile d’être charismatique quand on est un homme riche, beau, fort et intelligent, ou une femme magnifique, brillante, jeune et en parfaite santé. 

Nous tombons de haut

Regardez la princesse Kate, qui, quoique anglaise, est tout de même une femme sublime et de grande classe. Elle nous est spontanément sympathique et nous la confions au Seigneur. Nous avons été plongés dans la stupeur et dans une sincère tristesse quand nous avons appris qu’elle avait subi une opération chirurgicale. Une chirurgie « digestive » en plus… Alors là nous tombons de haut. Comment est-ce possible pour une princesse ? La gloire du monde nous fait si facilement oublier notre fragilité. « C’est par son bas ventre, disait Nietzsche, que l’homme a quelque peine à se prendre pour un dieu. » Quand on a telle ou telle blessure cachée, ou telle disgrâce physique, ou telle maladie de l’âme, on est plus incertain, plus obscur souvent. Il faut ramer beaucoup pour trouver une place au soleil. Quand on a comme Cyrano un nez trop grand, on est moins assuré sans doute, plus sombre, plus complexe. Plus humble aussi. « Le Seigneur élève les humbles, dit le psaume, et rabaisse jusqu’à terre les impies » (Ps 146).

Si nous perdons notre époux, notre fille, si nous tombons malade d’un cancer foudroyant, aurons-nous encore la foi ?

Si l’homme est éprouvé, gardera-il sa foi et sa confiance en Dieu ? Nous avons la foi, dirions-nous, du moins nous l’entretenons, tant bien que mal, bon an mal an. Mais si nous perdons notre époux, notre fille, si nous tombons malade d’un cancer foudroyant, aurons-nous encore la foi ? Tel est le dilemme dramatique que le Démon pose devant le conseil des anges. Il veut faire descendre le riche de son piédestal, de sa réussite insolente, et le conduire au rejet de Dieu. Il fait un pari avec le Seigneur : « Laisse-moi toucher à sa vie et il te maudira en face. » Dieu accepte. Mystérieux scandale, « pierre obscure et sombre » que l’on scrute à s’en blesser les yeux (Jb 28, 3)… Le Seigneur le laisse toucher à ses biens, à ses proches, mais pas à sa vie. Et Job perd tout. C’est la chanson Tout va très bien, madame la marquise. Il perd ses enfants, ses troupeaux, son argent. Il attrape une maladie honteuse et se gratte sur un tas de fumier. 

Trouver une explication

Sa femme lui dit : « Tu demeures ferme dans ton intégrité ? Maudis Dieu et meurs ! » (Jb 2, 9). Georges de La Tour le représente assis, presque nu, couleur de terre. Au-dessus de lui se dresse son épouse, implacable, immense, couleur rouge-feu, le doigt accusateur, comme prête à l’écraser. Il perd aussi sa réputation auprès de ses amis. Fabrice Hadjadj a écrit une pièce là-dessus : Job ou la Torture par les amis. Car les amis veulent trouver une explication. Ils discutent, ils bavardent. « Job a dû faire quelque chose au Bon Dieu, pour mériter une telle peine… » On ne supporte pas de ne pas trouver une explication rationnelle au mal. Par exemple, si quelqu’un a un cancer au cerveau on va essayer de trouver une raison, et chacun prendra un air entendu et persuadé, comme s’il y connaissait quelque chose : « Évidemment ! Il a pris quatre doses de vaccin contre le Covid. Il était tout le temps sur son téléphone. C’est la 5G ! Ce sont les microparticules de plastique qui sont dans les poissons gras. Surtout le saumon. Très mauvais le saumon d’élevage. C’est connu. Il aimait trop la viande rouge et ne mangeait pas assez de brocolis vapeur. Il buvait énormément et son cerveau barbotait dans le Sloe Gin et le Cuba libre. » Mais si c’était quelqu’un à la vie parfaitement saine, une personne pieuse, bienveillante, équilibrée et qui ne mangeait pas de saumon d’élevage, qu’allons-nous bien pouvoir trouver ?

 Job ne répond rien. Il entre d’abord dans le silence. L’épreuve ne peut supporter d’abord que le silence. Toute parole serait du sel sur des plaies trop vives. Dans la galerie du portrait des archevêques de Paris, on trouve celui du cardinal Lustiger. Avant lui, celui du cardinal Marty, et avant lui, du cardinal Veuillot. Veuillot est mort en 1968 d’une leucémie foudroyante, un an après son élévation au cardinalat. Jean-Marie Lustiger, jeune prêtre alors, était assez proche de lui. Il alla le visiter à l’hôpital. L’archevêque lui confia sur son lit de mort : « Ne parlez pas trop vite de la souffrance. Maintenant que je souffre, je m’aperçois que j’en ai parlé trop légèrement. » 

Scandale de la souffrance

Job garde le silence, comme le Christ devant les grands prêtres, comme le Messie humilié face à Hérode ou Pilate. Puis il parle et pleure sa vie, sans accuser le Seigneur : « Le soir n’en finit pas. Je suis envahi de cauchemars jusqu’à l’aube », et peu à peu, du fond de ses ténèbres, il pose un acte de foi dans la nuit obscure et sombre : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris. Que le Nom du Seigneur soit béni » (Jb 1, 21). Je connais un couple qui a perdu son enfant dans un accident et sur le faire-part des obsèques, ils avaient écrit cette même parole : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris, que le Nom du Seigneur soit béni. » Immense acte de foi qui surgit des profondeurs de la nuit. Scandale de la souffrance qui annonce le grand mystère du Christ souffrant, du Messie humilié que Job entrevoit, à la fin du livre, alors qu’il retrouve à nouveau la santé du corps, ses biens, ses enfants, dans une résurrection qui annonce celle du Seigneur : « Je sais que mon rédempteur est vivant et qu’à la fin il se lèvera sur la poussière des morts et de mes yeux de chair je verrai Dieu » (Jb 19, 25) ; « Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mes yeux t’ont vu » (Jb 42, 5).

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