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Pour résister au catastrophisme

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Jean Duchesne - publié le 20/06/23

Face au mal, la foi n’engage ni à l’affolement ni à l’indifférence, mais au combat spirituel. Car ce n’est pas plus en se révoltant qu’en souffrant passivement que l’on vient à bout du mal, rappelle l’essayiste Jean Duchesne, mais en sachant d’abord qu’il n’est pas totalement éliminable et ensuite qu’il ne sera pas à la fin le plus fort.

Il est difficile de nos jours de rester indifférent à tout ce qui se passe dans le monde. L’accumulation des mauvaises nouvelles, qu’il s’agisse de catastrophes, de violences, de menaces ou d’inhumanités délibérées, peut engendrer le pessimisme : comme si tout allait de plus en plus mal et menait inexorablement à une apocalypse à laquelle pratiquement rien ne survivrait, tous étant ainsi punis, en raison soit de leur aveuglement égoïste, soit de leur impuissance à prendre les mesures salutaires qui s’imposent. C’est au point que certains (de moins en moins rares) refusent d’avoir des enfants, parce que ceux-ci ne pourraient pas être heureux. Comment résister à ce défaitisme finalement plus suicidaire que résigné ?

L’illusion d’un âge d’or disparu 

On peut d’abord se rappeler que le philosophe canadien (et catholique) qui a lancé dans les années 1960 le mot “médias” a prévenu que ce développement vertigineux de l’information aurait un effet “stressant”. Marshall McLuhan (1911-1980) a en effet bien vu que la facilitation des communications audiovisuelles transformeraient le monde en un “village mondial” (global village). C’est-à-dire que les événements impliquant des ruptures, jadis exceptionnels et colportés par le bouche-à-oreille dans les petites communautés rurales, sont désormais, même s’ils produisent dans un coin reculé et jusque-là ignoré, immédiatement connus de la Terre entière. Chacun est en conséquence quasi quotidiennement atteint par des nouvelles déstabilisantes qui jusqu’alors ne lui parvenaient que par intermittence, de loin et au bout de plusieurs semaines — voire pas du tout.

Un tel rythme empêche le recul nécessaire au jugement. Un premier antidote à la panique est la mémoire des crises du passé. Sans remonter au temps où la peste réduisait la population de moitié entre deux dévastations du pays par une soldatesque pillarde, ni à l’époque où l’industrialisation réinventaient l’esclavage, les “Trente Glorieuses” (1945-1975) ne peuvent guère être considérées comme un âge d’or inspirant la nostalgie : il y avait la Guerre froide, les affrontement de la décolonisation et c’est alors que s’est façonné le consumérisme qui fait aujourd’hui soupçonner l’espèce humaine d’être de trop sur la planète. Il n’est pas évident qu’il n’y ait vraiment rien eu dans l’Histoire de pire que le début de notre XXIe siècle.

Ces idées reçues qui se périment

Il faut d’autre part noter que les idées reçues ont une durée de vie limitée. Même ceux qui s’opposaient farouchement au marxisme-léninisme ont longtemps cru qu’il était immortel. Il n’en survit guère que la dictature du parti unique à présent contrôlé par un autocrate en Chine. On a été persuadé que la disparition de la couche d’ozone entraînerait une catastrophe écologique. Or il paraît qu’elle est en train de se reformer. De même, on a nourri la hantise d’une explosion démographique ne laissant pas assez de place ni de ressources pour tout le monde. Et voici qu’on annonce que la population mondiale devrait maintenant plafonner, si ce n’est baisser…

Car ce n’est pas plus en se révoltant qu’en souffrant passivement que l’on vient à bout du mal, mais en sachant d’abord qu’il n’est pas totalement éliminable et ensuite qu’il ne sera pas à la fin le plus fort.

Il en va un peu de même en ce qui concerne la foi chrétienne et l’Église. On ressasse à l’envi les statistiques qui mesurent l’effondrement de la pratique sacramentelle. Mais c’est oublier que la déchristianisation a été bien plus systématique et radicale pendant la Terreur révolutionnaire il y a à peine plus de deux cents ans, et que la France est une terre de mission aux XVIIe et XIXe siècles. C’est peut-être aussi d’une part sous-estimer la vitalité du catholicisme non-occidental, et d’autre part surestimer la réalité et la profondeur de l’engagement intime des personnes pendant les périodes de conformisme religieux. C’est quelque chose que nul historien ni sociologue ne peut mesurer, qu’en vérité seul Dieu sait et que chacun découvre face à lui au terme de sa vie terrestre.

Lucidité critique et espérance inébranlable

Dira-t-on encore que l’Église est durablement, voire irrémédiablement discréditée par les scandales d’abus sexuels qui se multiplient sans fin ? Ce qui est sans précédent n’est pas les abominations de ce genre, qui n’ont assurément pas commencé vers 1950 — ce qui n’est que le plus loin qu’on puisse remonter sur la base de témoignages directs. La nouveauté, c’est plutôt que les victimes parlent, que les consciences s’éveillent, et que tout soit fait désormais pour réparer autant qu’il se peut et prévenir. On ne peut que s’en réjouir, comme non pas d’une victoire, mais de ce qu’on peut appeler un progrès — une sensibilisation au mal sans laquelle il est impossible de lui résister, mais qui ne suffit pas à le vaincre.

Car ce n’est pas plus en se révoltant qu’en souffrant passivement que l’on vient à bout du mal, mais en sachant d’abord qu’il n’est pas totalement éliminable et ensuite qu’il ne sera pas à la fin le plus fort. Ce mélange inextricable de lucidité critique et d’espérance inébranlable est une des caractéristiques de la foi. Celle-ci préserve aussi bien de proclamer inévitable une Troisième Guerre mondiale, puisque “jamais deux sans trois” et que le canon tonne pas si loin, que de déclarer disparu le risque de recours à l’arme nucléaire, sous le prétexte que nul ne s’en est servi depuis bientôt quatre-vingts ans.

Contre le manichéisme et la résignation

De façon analogue, l’indignité d’une minorité au sein de la minuscule caste cléricale compromet seulement l’image actuelle de l’Église, dont l’avenir et (pourrait-on dire) l’être même ne dépendent pas exclusivement de la réputation de son personnel. C’est un peu pareil quand certains comportements médiatisés font parler de “décivilisation” ou (pour reprendre une formule de C. S. Lewis) d’”abolition de l’homme”, lorsqu’il est dénaturé par des manipulations depuis sa conception jusqu’à sa fin de vie en passant par son identité sexuée.

L’existence du mal est indéniable, tout comme ses capacités de renouvellement. Il n’est même pas absurde de le personnaliser en lui accordant une majuscule initiale. Mais cela n’autorise pas à en faire, à l’instar des manichéens, une force égale et symétrique à la générosité créatrice et libératrice, et encore moins à tenir pour inéluctable le triomphe conclusif des puissances, principautés et dominations destructrices (cf. Col 1, 16 ; Ep 6, 12).

Sans s’affoler ni démissionner

Ce qui retient de s’affoler aussi bien que de démissionner n’est pas seulement que le Fils de Dieu fait homme est descendu jusqu’aux enfers et en a été “relevé”. C’est aussi que, comme l’a discerné Blaise Pascal né il y a quatre cents ans le 19 juin, il “est en agonie jusqu’à la fin du monde”, d’abord en “son Corps qui est l’Église” (Col 1, 18 et 24) mais encore et non moins réellement en demeurant solidaire de toute humanité défigurée.

Ceci veut dire que l’Histoire n’est pas terminée, que le combat n’est pas achevé et que la lutte ne peut pas se contenter d’opposer à la logique ravageuse une rationalité analogue, simplement inversée et non moins implacable. Il s’agit au contraire de s’avouer vulnérable et même atteint, sans crainte de se perdre, sans se faire complice du mal par passivité ou par mimétisme. Tout cela serait bien sûr impossible sans l’aide de Dieu, dont la vie ne s’impose pas mais s’offre. Et c’est pourquoi ce qui fait la différence est la disponibilité à son Esprit, qui ouvre les yeux et le cœur et délie la langue et les mains.

Tags:
combat spirituelÉglise
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