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Ces petits empires qui nous écrasent

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"Le Concert dans l'œuf", de Jérôme Bosch, palais des Beaux-Arts de Lille.

Jean-François Thomas, sj - publié le 16/05/23

Être sous emprise, c’est subir l’empire d’un autre sur soi qui détruit sa volonté au lieu de la libérer. Quand l’asservissement subi abaisse au lieu de grandir, et se transforme en dépendance volontaire avec son destructeur, danger !

Les relations entre les êtres n’ont sans doute jamais été aisées. En tout cas, elles ne furent à aucun moment lisses est sans arrière-pensée, dans la plupart des cas. L’histoire des hommes a retenu la construction et l’écroulement des empires. En revanche, elle n’a point transcrit dans ses livres la multitude des “empires” — autant que d’êtres humains — érigés par des personnalités diverses, parfois équilibrées, parfois franchement pathologiques. Toute vie est jalonnée de ces expériences malheureuses lorsqu’elle a croisé le chemin de ceux qui désiraient exercer leur empire sur les autres. 

L’empire sur autrui

Jusqu’à une époque récente, les confidences malheureuses s’exprimaient surtout par les arts, essentiellement la littérature. La Comédie humaine de Balzac est une galerie riche de ces portraits de ceux qui font souffrir et qui souffrent. Le Père Goriot met par exemple en scène, dans la minable pension Vauquer, le manipulateur criminel Vautrin, l’ambitieuse figure de Rastignac et l’affamé d’affection qu’est ce père abandonné par ses filles trop gâtées. Chacun déploie des sommes extraordinaires de manipulation pour attirer à lui les êtres plus faibles. La méthode commune est presque toujours la confusion organisée, chaos des sentiments qui ballotte les esprits cherchant à se raccrocher à ceux qui se posent comme supérieurs. La liste serait longue de ces chefs-d’œuvre mettant face à face les bourreaux et les victimes, ceux qui imposent leur empire et ceux qui les subissent. Pensons à La Confusion des sentiments de Stefan Zweig, aux fameuses Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, à la Lolita de Nabokov, à Rebecca de Daphné du Maurier, à Poil de carotte de Jules Renard ou à Vipère au poing d’Hervé Bazin. L’éventail est large, comme si tout rapport humain était condamné à l’emprise des uns sur les autres. Pour la plupart, s’installe une sorte de fatalité et s’instaure un asservissement subi involontairement et entretenu ensuite volontairement, mais avec une volonté affaiblie, abîmée par celui qui a semé la confusion.

La tentation de l’emprise sur autrui n’est donc pas chose nouvelle et originale. Toute l’Histoire Sainte nous rapporte de telles déviances et l’histoire de l’Église n’en est pas exempte, hélas. Cependant, la machine est passée à la vitesse supérieure, à tel point qu’elle n’en est plus maîtresse. Philippe Muray l’a admirablement analysé à la fin du siècle dernier dans L’Empire du Bien. Il appelle d’ailleurs Balzac à ses côtés avec cette citation en exergue de son essai :

Comme jamais il n’y a eu plus de positif dans les affaires, on a senti le besoin de l’idéal dans les sentiments. Ainsi moi, je vais à la Bourse et ma fille se jette dans les nuages.

Ici l’empire est de dimensions universelles, mais il n’est guère différent des petits empires qui nous écrasent ou que nous entretenons à chaque fois que dévie la relation avec les autres. 

Un historien de la langue française comme Alain Viala s’est penché sur le lien entre empire et emprise. Il est de plus en plus difficile d’échapper à l’un et à l’autre. Dans notre combat intérieur quotidien, nous savons à quel point il n’est pas aisé de conserver l’empire de soi-même et que nous cédons bien souvent à l’empire désordonné de nos sens et de nos émotions, nous retrouvant du même coup sous leur emprise, véritable joug nous empêchant d’être vraiment ce que nous sommes. Le Richard III de Shakespeare dévoile à quel point la haine de tous par ce roi, leur manipulation par un pouvoir sans frein, conduit ce personnage à la folie et au désespoir. Lorsqu’on est sous emprise, d’une personne ou de quelque chose, cela signifie que l’être est sous influence, sous domination, qu’il n’est plus maître de ses actions et de ses sentiments. 

La liberté anesthésiée

L’empire du Bien dénoncé par Muray est ce système qui introduit les hommes à être sous l’emprise de substances, d’addictions, d’habitudes néfastes, de la course aux loisirs, de l’enfermement dans le virtuel, etc. La conséquence de l’emprise est le retournement de celui qui en est affecté, son changement de comportement, son altération. Parmi les victimes d’un tel type d’esclavage, celles qui ont pu ou su se réveiller, confessent toutes ensuite combien elles n’étaient plus capables d’autonomie et qu’elles finissaient par avoir besoin de ce ou celui qui les détruisait à petit feu. La liberté n’est pas totalement détruite mais anesthésiée et celui qui subit est comme hypnotisé, assistant à sa propre déchéance. Un pas supplémentaire est franchi lorsque l’emprise se transforme en empire car l’altération devient aliénation. L’aliénation se produit lorsque l’agresseur convainc sa victime qu’elle est responsable de son état. Cet agresseur n’utilise pas forcément la violence physique. Il peut se contenter de la manipulation psychologique pour exercer son empire sur les proies qu’il choisit.

Les signaux d’alarme

D’où, également, la vigilance à exercer dans les “relations spirituelles” si un certain nombre de signes sont autant de signaux d’alarme : vouer son admiration à une seule personne, la mettre sur un piédestal, se sentir comme un enfant peureux en sa présence, se focaliser sur elle en toute circonstance et obéir aveuglément à toutes ses injonctions, accepter sans broncher ses critiques et ses humiliations, s’isoler peu à peu en considérant que tous les autres sont de peu de valeur, vivre dans une angoisse sourde, se laisser embrouiller par toutes les confusions émises par cet individu, l’excuser constamment et s’aveugler sur ses limites et ses défauts… 

Être revêtus officiellement d’une autorité au sein de l’Église facilite la montée en puissance de ceux qui, détraqués, désirent traquer et asservir.

La personne qui exerce son empire et son emprise phagocyte l’autre de telle façon qu’elle lui injecte peu à peu tout ce qu’elle est, tout ce qu’elle veut, tout en privant sa victime de sa véritable personnalité. Un tel “empereur” produit des clones puisque le seul être qui l’intéresse est lui-même. Tous les autres ne sont que des objets utiles pour un temps, puis jetés, remplacés régulièrement par des victimes plus fraîches. Celui (homme ou femme) qui pratique l’emprise commence par déboussoler le gibier sélectionné afin de pouvoir le prendre ensuite sous son aile et lui faire croire qu’il est le sauveur, le guide. Pas étonnant que beaucoup de ces pervers se dirigent vers le politique ou le spirituel. Le totalitaire n’existe pas seulement dans le domaine social mais il peut prospérer aussi dans la sphère religieuse.

Être revêtus officiellement d’une autorité au sein de l’Église facilite la montée en puissance de ceux qui, détraqués, désirent traquer et asservir. Si l’autorité se transforme en l’exercice d’un pouvoir sourd, implacable, sournois, les dommages ne seront pas simplement collatéraux mais ébranleront tout l’édifice et mettront à mal la confiance des membres à l’égard des pasteurs. Si l’autorité ne fait naître que de la crainte, elle finira dans la folie furieuse, elle-même sous l’empire de ses passions les plus sauvages. Il est donc nécessaire d’être toujours attentifs, si nous nous remettons en confiance entre les mains d’un “guide”, des effets sur le développement de notre vie psychologique et intérieure. Tout ce qui croît vient de Dieu. Tout ce qui se sclérose, se rabougrit, se recroqueville vient de l’Adversaire.

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Tags:
libertéRelations humaines
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